« Se lever tous les matins en se sentant comme un requin avec le goût du sang dans la bouche et l’envie de bouffer les concurrents ». « Nous sommes en guerre ». « Il faut gagner la bagarre du bio » et « aller taper les concurrents ». Tels sont les propos tenus par Allon Zeitoun, Directeur Général de Naturalia France, lors des réunions annuelles avec les responsables de magasin. Depuis notre première enquête sur Naturalia, nous avons reçu de nouveaux témoignages internes concernant les conditions de travail dans l’enseigne. Au programme : pressions, espionnage, horaires indécents, sous-effectifs, discrimination à l’embauche, sexisme et homophobie. Qu’ils soient vendeurs ou responsables de magasin, plusieurs travailleurs témoignent de ces atteintes devenues quotidiennes.

Si on en croit les nombreux témoignages reçus par notre rédaction, Naturalia est loin d’être une enseigne aussi éthique qu’elle le prétend. En effet, dans un récent article, nous vous partagions les résultats d’une première enquête sur cette enseigne : gaspillage alimentaire poussé à l’extrême, conditions de travail désastreuses, mais aussi déforestation et violation des droits humains en Amérique Latine. À la suite de cette publication, nous n’avons cessé de recevoir de nouveaux témoignages appuyant les précédent et attestant plus particulièrement des conditions de travail. Que ce soit de la part des responsables ou des employés, anciens ou encore en poste, ces récits témoignent d’un acharnement – voire d’un harcèlement – quotidien à leur encontre.

Pression, espionnage, horaires indécentes, sous-effectifs, discrimination à l’embauche, sexisme et homophobie : le turnover, dont le taux avoisine les 60 %, serait la norme dans l’entreprise. Pourtant, d’après ces témoignages, cela n’a pas toujours été le cas. Avant 2008, année de rachat de l’enseigne par Monoprix, qui appartient au grand groupe Casino, Naturalia « était une société à taille humaine et très respectueuse de son personnel, prônant de vraies valeurs ». La transition aurait été radicale. Désormais, sa raison d’être est de faire un maximum de profit en un minimum de temps. C’est pourquoi l’enseigne affirme sans détour être « en guerre contre les concurrents » .

La face cachée de Naturalia, saison 2.

Eugène, vendeur encore en poste, témoigne : 

« J’ai commencé à travailler chez Naturalia il y a à peu près 5 ans, à un poste de vendeur polyvalent, avec une vraie volonté d’évoluer dans le monde de la Bio. Mais je me suis rendu compte au fil du temps que Naturalia sépare le Bio, qui est un business, de LA Bio et du mode de vie qu’elle est censée représenter.

Dans mon magasin, qui est l’un des meilleurs de notre région, nous avons la plupart du temps évolué en sous-effectif sans que la Direction ne solutionne jamais ce problème. Dans un magasin où l’effectif est normalement de 6 vendeurs, il est très difficile de n’être que 4. Cela ajoute une surcharge de travail considérable qui use. Au début, je ne me rendais pas compte du problème parce que j’avais la chance d’être dans une équipe où régnait une super ambiance et malgré les alertes de mon entourage sur le nombre d’heures que je faisais, j’étais vraiment content de travailler dans ce magasin. Et, naïvement, je pensais que ce problème de sous-effectif n’était que temporaire. Mais les mois et même les années ont passé et il s’est avéré que le sous-effectif est en réalité la norme au sein de cette entreprise. On peut faire jusqu’à 6 ou 8 semaines avec 1 ou 2 vendeurs en moins. Une situation très difficile à supporter qui fait que beaucoup de personnes abandonnent et ce cercle vicieux ne s’arrête jamais.

À force, ce travail devient aliénant et il a fallu que je sois en accident de travail et que je déconnecte pour m’en rendre compte. Je n’avais plus de vie sociale, je ne voyais plus ni ma famille ni mes amis et quand je rentrais à la maison, c’était pour essayer de me reposer au maximum parce que je savais ce qui m’attendait au travail le lendemain. Je ne faisais plus que ça : me lever le matin pour aller m’épuiser au travailler puis je rentrais pour me reposer avant de retourner m’épuiser au travail.

Pendant toutes ces années, j’ai fait un nombre incalculable d’heures supplémentaires qui ne m’ont jamais été payées. La difficulté, c’est de partir à l’heure en sachant qu’on laisse ses collègues de travail en galère. On souffre ensemble au quotidien, ils faisaient des efforts pour moi et j’en faisais pour eux.

En réalité, plus personne ne travaillait POUR Naturalia. On travaillait pour nous et pour nos clients. Et je pense que c’est ce qui m’a permis de tenir aussi longtemps.

Le pire, c’est qu’il ne faut rien dire sinon la Direction s’acharne sur nous. Mon Responsable ne se laissait pas faire, alors le Responsable Régional l’évitait et attendait qu’il ne soit pas présent pour venir au Magasin. C’était plus facile de taper sur nous que sur lui alors elle s’en donnait à cœur joie. Malgré le contexte et alors qu’on faisait le maximum, on se faisait pourrir à chacune de ses visites. Je n’ai jamais compris son comportement parce que quand elle partait, tout le monde était écœuré. La situation me rappelait le livre « Stupeur et tremblements » d’Amélie Nothomb. Sauf que ce n’est pas le début des années 90 et que nous ne sommes pas au Japon.

L’année dernière, toute l’équipe a explosé à cause de ce qu’il s’est passé avant le confinement. On réclamait des moyens de se protéger, des masques, des gants et du gel hydroalcoolique. À ce moment-là, il n’y avait pas beaucoup d’informations, personne ne savait à quoi on avait affaire. On a dit à notre Direction qu’on possédait des masques mais elle nous a interdit d’en porter pour ne pas faire fuir les clients. Et dans le même temps, elle nous demandait de coller des affiches pour rassurer les clients sur le fait que tout était nettoyé en magasin alors qu’on n’avait même pas le temps d’aller se laver les mains. On a refusé de coller ces affiches parce qu’on ne voulait pas mentir à nos clients. Finalement, la Responsable de Région est venue pour nous obliger à le faire. Toute l’équipe était scandalisée.

Nous avions l’impression de faire les choses correctement en essayant de nous protéger et de protéger nos clients, mais tout ce qui semblait importer pour la Direction, c’était de profiter de la situation pour vendre le plus possible.

Naturalia recrute beaucoup de très jeunes vendeurs et en profite puisqu’ils n’ont aucune expérience du monde professionnel. Une vendeuse de 18, 19 ans a été enfermée dans un bureau par une Responsable Magasin qui a essayé de la forcer à rédiger une lettre de démission. Ce n’était pourtant pas nécessaire vu que la vendeuse était encore dans sa période d’essai et qu’il suffisait d’y mettre fin. Au final, la vendeuse a réussi à se sauver du bureau en pleurant et sans avoir rédigé sa lettre de démission. Cynique, la Responsable de Magasin a déclaré en riant : « elle est moins conne que ce que je pensais… »

Ces méthodes de management ne sont possibles que parce qu’elles sont soutenues par la Direction. Cette Responsable de Magasin se comporte comme la Responsable Régionale, et ainsi de suite jusqu’au Directeur Général. Tout le monde a peur dans cette entreprise et pratiquement plus personne n’ose dire quoi que ce soit. Et quand quelqu’un se révolte un peu, il se fait licencier dans les mois qui suivent ou bien il subit un harcèlement jusqu’à faire un abandon de poste. Dans un autre magasin de ma Région, les vendeurs ont même enregistré la Responsable en train de les insulter et il n’y a aucune réaction de la part de la Direction.

Tout le monde a peur dans cette entreprise et pratiquement plus personne n’ose dire quoi que ce soit.

Au-delà du management et des problèmes de sous-effectif, il y a aussi de nombreux problèmes extrêmement décourageants. La Mutuelle, par exemple, et les compléments de salaire à la suite d’un arrêt maladie ou d’un accident de travail. En appelant la mutuelle pour réclamer ma carte de tiers payant, j’ai découvert qu’en fait, la mutuelle n’avait pas de dossier à mon nom. J’ai informé la Direction, qui m’a fait remplir un nouveau dossier d’affiliation, ce que j’avais déjà fait avant d’intégrer les effectifs. Lorsque j’ai demandé le remboursement des 24 mois de cotisation, Naturalia a refusé… sous prétexte que la mutuelle professionnelle est obligatoire. J’ai donc payé une mutuelle pendant 2 ans alors que je n’étais même pas couvert. Même chose pour les compléments de salaire suite à un arrêt de travail qui sont payés au bout de plusieurs mois. Un collègue de travail attend depuis plus d’un an et demi et probablement qu’il va faire comme de nombreux autres avant lui : il finira par se décourager et laisser tomber. C’est ce qui se passe tout le temps et pour tout. En absence de réponse ou d’assistance des Responsable ou des Représentants du Personnel, les salariés finissent par abandonner. Jusqu’à leur poste, puisque la Direction se propose généreusement « d’être arrangeante » pour les aider à perdre leur travail.

Enfin, j’ai longtemps réfléchi avant d’aborder le sujet et j’ai finalement décidé d’en parler parce que c’est peut-être le meilleur moyen que j’ai de dénoncer le comportement hypocrite de cette entreprise. Parce que si Naturalia est réellement engagé pour les droits LGBT, comment justifier que ma Responsable Magasin tienne à mon encontre des propos homophobes extrêmement violents, lorsque je ne suis pas présent ? Finalement, pour ça comme pour tout le reste, ce n’est que de la communication pour eux : le Bio, c’est formidable… Mais l’argent, beaucoup d’argent, c’est tellement mieux… Et puis bienvenue aux LGBT… Mais bon, tu restes quand même un « pédé » ou un « gros enculé » quand tu leur tourne le dos. »

Nathalie, vendeuse encore en poste dans un magasin à Paris, se confie :

« Pour commencer, je souhaiterais dénoncer les conditions de travail de Naturalia qui sont inadmissibles. C’est à la limite de l’esclavage ! Les responsables ne foutent rien, mis à part rester assis toute la journée dans le bureau, tandis que nous – vendeurs et vendeuses – devons nous taper les livraisons du matin, faire la caisse en même temps ainsi que le plein du magasin ce qui consiste à descendre et monter les escaliers chaque minute. Des responsables qui, aussi, se croient tout permis et menacent de nous virer à tout moment. Dans cet enseigne, nous subissons du harcèlement de la part des responsables et des responsables régionaux, sous prétexte que nous sommes de simples vendeurs et vendeuses. Notre parole ne vaut rien face à la leur, ce que je trouve inacceptable.

On m’a changé trois fois de Naturalia pour m’envoyer à 1h30 voire 2h de chez moi. Tout ça pour « me faire chier » car ils ont peur des gens qui disent la vérité, connaissent leurs droits et qui leur tiennent tête comme moi… donc ils essaient de tout faire pour nous faire virer.
Personnellement, on a essayé de me faire virer à plusieurs reprises par peur car je ne mâche pas mes mots ! Nous subissons du harcèlement moral et il faut que tout cela cesse. »

Chloé, encore en poste à responsabilité au niveau de la supervision, témoigne :

« J’ai travaillé chez Naturalia pendant plus de 10 ans, j’ai donc connu le avant / après rachat de l’enseigne en 2008 par Monoprix. Durant ces 10 ans, j’ai eu plusieurs postes à responsabilité et j’ai aussi travaillé de longues années au siège social, donc en proche collaboration et permanente avec la direction. Je tiens à livrer mon témoignage car j’ai vu et vécu des choses impensables et inimaginables.

Avant le rachat, Naturalia était une société à taille humaine et très respectueuse de son personnel, prônant de vraies valeurs ; personne n’était considéré comme un numéro, au contraire, chaque personne était considérée comme une valeur ajoutée. Niveau recrutement, les personnes ayant des valeurs éthiques était un véritable plus. On était contents de se lever chaque matin pour aller travailler. Puis quand Naturalia a été racheté, un nouveau responsable DRH [ndlr, Directeur des Ressources Humaines] est arrivé après que l’ancienne DRH ait été contrainte de partir, suite à beaucoup de pression. Dès lors, les choses ont commencé à changer très rapidement. En effet, l’ancienne DRH avait été contrainte de partir car elle ne correspondait pas au profil de la grande distribution (elle montrait trop d’empathie, aux dires de la direction). Je l’ai vue plusieurs fois pleurer et être humiliée en public. On voyait bien que la pression exercée était faite exprès pour la pousser à partir, c’est ce que nous ressentions tous et c’est ce qu’il s’est passé. Quand ce nouveau DRH est arrivé (relation proche du nouveau directeur), beaucoup de nouvelles têtes sont arrivées dans les postes à responsabilité et on s’est vite rendu compte que la plupart connaissaient déjà celui-ci. À noter : les personnes qui s’entendaient bien avec ce DRH avait en général beaucoup plus de chance d’évoluer (malgré leurs aptitudes limitées) que d’autres personnes très impliquées et sérieuses. La personnalité du DRH était très spéciale.

Il prenait toujours un malin plaisir à critiquer et commenter le physique du personnel :

« Regarde sa coiffure, tu trouves pas que c’est moche ? … »

« Tu as vu son décolleté , je l’ai embauchée pour ça … »

« Je l’ai pris en photo discrètement regarde, tu trouves pas qu’il a une tête de c… ? »

« Regarde son pantalon rouge, ça fait vraiment gay… tu crois qu’il aime les hommes ? … »

(Naturalia est pourtant signataire de la charte d’engagement LGBTQI de l’Autre Cercle depuis 2016…)

Le pire c’est que même les directeurs rigolaient de toutes ses blagues douteuses et malsaines… Parfois, on se serait cru dans une cour de récréation ! J’ajoute aussi avoir entendu par plusieurs dirigeants, sans aucune gêne, que les femmes n’avaient pas les épaules pour avoir des postes à responsabilité car, d’après eux, pas assez solides pour faire des journées à rallonge. Mais aussi qu’elles étaient souvent une contrainte à cause des enfants, notamment parce-qu’elles pouvaient en plus se retrouver enceinte à n’importe quel moment. (Naturalia est pourtant signataire des chartes diversité et parentalité en entreprise…).

Ce DRH prenait également un malin plaisir à déstabiliser son personnel : « Bon après midi ! » (lancé à 18h alors que nous avions déjà fait une journée de plus de 12h). Petite phrase toujours « lancée » aux plus sérieux et aux plus travailleurs d’ailleurs. Ce qu’il aimait aussi tout particulièrement, c’était licencier le personnel et les histoires croustillantes. Je me souviens que parfois, avant un entretien disciplinaire, il écoutait une petite musique de western pour se mettre en conditions. Lorsque le personnel arrivait dans son bureau, il adorait mettre ses pieds sur la table tout en se penchant en arrière négligemment. Il adorait aussi souvent raconter de façon ironique comment il s’y prenait pour déstabiliser les gens.

Ce DRH avait beaucoup d’assurance car il avait réussi à créer un petit réseau tout autour de lui, de personnes facilement manipulables, prêtes à tout pour évoluer. Il avait donc réussi à diviser pour mieux régner. Par ailleurs, ce DRH avait pour habitude de mettre des « taupes » dans les magasins (embauche de connaissances, dans le but de dénoncer ce qui se passait en magasin). C’était d’ailleurs souvent UNE des méthodes pour virer plus facilement le personnel qui ne lui plaisait pas. Également, quand une personne coûtait trop cher (grosse ancienneté, rachat d’un magasin avec du personnel bien payé …), il était de coutume de mettre la pression sur ces personnes afin qu’elles démissionnent ou trouvent un arrangement pour un départ. Il était également demandé aux différents supérieurs de régions  / intervenants dans différents domaines, de faire des évaluations de magasin poussées pour trouver « la petite bête » qui permettrait de sanctionner ceux qui étaient sur la sellette. Le siège n’hésitait pas également à regarder les cameras de surveillance pour mieux espionner le personnel.

Le budget du personnel était un des objectifs premiers de Naturalia afin de baisser les coûts à tout prix. Les magasins n’avaient pas le droit de réclamer trop de personnel, cela était mal vu et source de conflits. Les personnes qui osaient se plaindre d’être en sous effectifs et de pas réussir à atteindre les objectifs donnés suite à ce manque, étaient tout de suite cataloguées comme « personnel à souci » . Naturalia qui met en avant  son slogan « la liberté de faire du bien aux hommes et à la nature » n’est qu’une façade, car l’envers du décor est tout autre … Le turn-over est d’ailleurs énorme, les différents témoignages sur les réseaux sociaux le prouvent aussi. Leur mot d’ordre c’est plutôt « le profit à tout prix » : écoute, obéis ou sinon tu dégages !

Suite à nos échanges, elle précise ensuite :

 

Le DRH a été remplacé il y a quelques mois maintenant (par une nouvelle DRH pas très commode d’ailleurs selon les derniers retours que j’ai eu). Celui-ci travaille dorénavant chez Biocoop (enseigne normalement très à cheval sur l’éthique). Il a certainement été recruté là bas par favoritisme, étant donné que l’ancien Président Directeur Général de Naturalia est parti chez eux il y a quelques années et il faut savoir que c’est celui-ci qui avait déjà embauché ce DRH à l’époque du rachat chez Naturalia… On peut par ailleurs constater que depuis l’arrivée de ce DRH chez Biocoop, de multiples recrutements d’anciens de chez Naturalia avec qui ils s’entendaient bien ont eu lieu. Le même schéma serait il en train de se dessiner chez Biocoop …? : Main mise sur les personnes pour mieux manipuler et n’avoir autour de lui que des personnes affidées … »

Delphine, responsable d’un magasin en province, se confie non sans peur :

« Travaillant à Naturalia depuis quelques années, je ne peux malheureusement que confirmer les faits mentionnés dans votre article, pour les avoirs vécus moi-même. Naturalia, en interne, c’est une entreprise à pensée unique où on ne tolère aucune contestation. Toute revendication, aussi légitime soit-elle, fait de vous un « ennemi du parti » à abattre, autrement dit un pion sur un siège éjectable, et tous les moyens sont bons pour y parvenir : harcèlement, menaces, licenciements bidonnés… Le turn-over dans cette entreprise est tout simplement hallucinant ! Je n’ai jamais vu ça, même dans la grande distribution ou la restauration rapide. Les responsables de magasin défilent tellement vite qu’on a bien de la peine à retenir les noms. Tout ce que vous direz pourra et sera retenu contre vous car la délation y est fortement encouragée. Le management est à l’opposé de ce qu’on peut attendre d’une enseigne bio : mépris des équipes, pression de la hiérarchie…

Les engagements sociaux pris ces dernières années (Responsabilité Sociale des Entreprises, Charte parentalité…) ne sont qu’une vaste mascarade destinés à aveugler le consommateur, des valeurs de façade qui partent en fumée dès que vous grattez un peu le vernis. La personne chargée de la direction régionale dénigre ses équipes devant tout le monde, plutôt que de prendre leur défense, elle préfère « les défoncer » et en fait même sa marque de fabrique. Aux réunions de région, on assiste alors à une triste compétition : c’est à qui défoncera le plus son équipe (car apparemment c’est très drôle d’humilier ses collègues), à qui prendra le moins de pause, à qui fera le plus d’heures sup’ non payées, car pour être bien vu il faut en faire plus plus et toujours plus ! Et il faut faire encore plus et toujours plus de chiffre !

C’est pour ça qu’il faut « mettre le client au centre » car « c’est lui qui rapporte le fric » (Allon Zeitoun, PDG de Naturalia France). Une pandémie mondiale ? Qu’importe, Naturalia se frotte les mains. Le virus est une « opportunité business » à saisir (un support interne hebdomadaire appelé « clefs du commerce »a été envoyé à tous les magasins, par les équipes de la direction, dont une slide demandait d’implanter les gels hydroalcooliques en caisse car au vu des cas de maladies virales il y avait « une opportunité business » … la pandémie est une belle aubaine pour battre les records de chiffre d’affaires.

En interne, on se félicite de la crise, certain-e-s responsables de magasin et de région allant même jusqu’à dire « merci covid » et espérer un nouveau confinement pour remettre ça…

Chez Naturalia, malgré l’image vertueuse forgée à coups de marketing 2.0 (influenceurs, réseaux sociaux…), le véritable mot d’ordre est le business. Et ce n’est pas notre PDG qui dira le contraire. Qu’on ne s’y trompe pas, derrière la vidéo du gentil mari et père de famille, se cache un patron que seul l’appât du gain motive. Loin du « bio militant », lors des séminaires ayant lieu tous les ans, Allon Zeitoun se met en scène comme un guerrier car selon lui « nous sommes en guerre » et « il faut gagner la bagarre du bio » et « aller taper les concurrents » (RRM 2017, convention annuelle des responsables de magasin). Lors du dernier roadshow (un séminaire qui a lieu tous les ans en présence de la direction et des responsables de toute la France où sont présentés les performances de l’entreprise, les objectifs et les stratégies pour l’année à venir, les nouveautés etc) se tenant dans l’auditorium d’un lycée de Clichy le 4 mars 2020 ; et maintenu malgré la crise sanitaire… Devant plus de 200 responsables venus de toute la France, il réitère et, pris dans son élan guerrier, se sent « comme un requin prêt à bouffer les concurrents », tous les matins il se « réveille avec un goût de sang dans la bouche ». Quant aux employés, et bien ils doivent être de bons exécutants, des « gens bons » comme il le répète à plusieurs reprises déclenchant l’hilarité de la salle (les « gens bons c’est vous »), autrement dit de bons petits soldats…

C’est vraiment ce qu’on attend de nous, et ça implique d’être disponible et corvéable
à merci. Le militantisme bio, le vrai, celui qui a motivé au départ bon nombre d’entre nous à postuler, doit être laissé au vestiaire. Ce qu’on nous demande n’est vraiment pas bio, il n’y a qu’à voir le partenariat avec… Amazon ! Au-delà du gaspillage alimentaire, sur lequel je ne reviendrai pas car d’autres l’ont déjà fait, il y a tout le gaspillage hallucinant de plastique et de papier, à travers des supports de promotions jetables changés tous les mois et des procédures chronophages et plus absurdes les unes que les autres. On passe notre temps à imprimer une dizaine de feuilles chaque jour … pour les jeter 6 mois plus tard ! C’est toute l’absurdité d’une entreprise pyramidale et procédurière, où les décisions sont prises loin du terrain, par des personnes qui se cachent derrière leurs écrans plein de tableaux et de chiffres qu’ils utilisent pour justifier leurs actes, ou plutôt leur non-action.

Car le plus grave selon moi, c’est cette volonté affichée de faire des économies sur la masse salariale. Il n’y a jamais de budget, tout est toujours compliqué. Les vacances, les absences, les arrêts maladie sont rarement remplacés. Quand la direction consent à faire un geste, il s’est déjà écoulé plusieurs semaines de sous-effectif, provoquant une surcharge de travail et l’épuisement des équipes en place. Quant au recrutement, on évite les naturopathes, jugées « trop perchées » (entendu en réunion RH) – un comble pour une enseigne bio ! – et on refuse systématiquement les candidats ayant fait des études de droit ou du milieu de la justice en général, jugés trop dangereux pour l’enseigne (entendu en réunions RH aussi).

Bien sûr si Naturalia n’avait rien à se reprocher il n’y aurait aucun problème à embaucher ces personnes, mais les infractions au Code du travail sont monnaie courante (heures supplémentaires non payées, non respect du repos compensateur, non paiement des compensations de salaire lors d’arrêts maladie…). Et c’est ainsi qu’on se retrouve à 2 ou à 3 pour faire le travail de 4, 5 personnes voire plus. Avec des amplitudes horaires épuisants, des journées à rallonge. Finir à 20h15 (officiellement, car en sous-effectif difficile de faire son travail et de fermer le magasin avant 20h30…) et reprendre le lendemain à 6h, parfois plus tôt dans certains magasins ! Rester de longues heures seul-e en magasin, sans pouvoir prendre de pause, sans pouvoir ne serait-ce qu’aller aux toilettes, et s’il y a un problème d’insécurité en magasin, pas de collègue, pas de vigile… Il n’y a qu’à regarder les avis sur les différents sites de travail (indeed, glassdoor…). Il est effarant de voir à quel point c’est la même chose dans tous les magasins de France !

Comment la direction de Naturalia peut-elle justifier son manque de moyens tout en se vantant dans la presse d’avoir fait une croissance de 22% en 2020 ?

Il y a quelque chose qui m’échappe. Comment est réparti l’argent ? Comment sont définis les budgets ? Quand on voit le fric monstre dépensé en réunions, en transports hors de prix (aller-retour Nice Paris en avion pour se rendre à une journée de séminaire !), on se dit qu’ils pourraient embaucher du personnel ! Mais non, on préfère manger des petits fours au très chic chalet du lac de Saint-Mandé… J’aurais volontiers échangé tous ces transports, réunions et séminaires contre des embauches de CDD pour soulager les équipes, et je ne suis pas la seule personne à le penser ! »

On est bien loin des valeurs originelles prônées par Naturalia dans sa communication publique :

Éléonore, ex-responsable adjointe, témoigne de son expérience difficile :

« J’étais responsable adjointe chez Naturalia. J’ai participé à la création du magasin dans lequel je travaillais, et j’y suis restée près de 5 ans. Pendant toutes ces années, j’ai eu une super équipe de vendeurs avec lesquels j’ai essayé de faire au mieux pour créer des liens solides et basés sur la confiance. Il y avait donc très peu de turn over … ce qui n’était pas du tout du goût des supérieurs hiérarchiques (de région). En revanche, nous avons vu passer deux responsables en management qui n’avaient ni qualifications, ni conscience professionnelle. L’un deux a été licencié au bout de deux ans. Quant au second, cela s’est très mal passé car il était alcoolique et a eu des gestes et paroles très déplacées envers les filles de l’équipe … mais c’était le fils d’un ami de quelqu’un haut placé, donc on ne pouvait rien dire. La seule fois où j’ai osé mettre un coup de pied dans la fourmilière, contre le petit protégé, on m’a licenciée pour raison médicale durant 7 mois. C’était une forme de punition.

Ce qui m’a le plus marqué ? Le gaspillage alimentaire qui était quotidien. Étant donné que nous étions accusés de vol si nous tentions de repartir avec des denrées invendues et destinées à la poubelle, j’ai tenté avec mon équipe de collaborer avec une association. Notre conscience nous disait qu’on ne pouvait pas mettre une telle quantité de nourriture à la benne … cela ne correspondait pas aux valeurs du bio, celles prônées par Naturalia, et encore moins aux nôtres. D’ailleurs, les contradictions entre les valeurs affichées et la réalité étaient constantes, notamment dans leur façon de traiter les employés : injurieuse, parfois violente verbalement, souvent déplacée et méprisante. Bien que nous étions en perpétuels sous-effectifs, on nous demandait d’en faire toujours plus, en nous insultant de fainéants, de bons à rien et j’en passe … quitte à pousser les employés jusqu’au burn-out ou même à l’abandon de poste.

Nous, les responsables, on nous demandait de « diviser pour mieux régner ». On nous disait que les vendeurs n’étaient que des « pions à utiliser au maximum de l’effort », de les pousser à bout pour plus de rentabilité. On nous insultait régulièrement, surtout oralement par téléphone.

Quant aux chartes signées par Naturalia ? Je n’ai qu’une seule chose à dire : c’est  uniquement de la publicité et du marketing. Dans le but de vendre et de déculpabiliser le consommateur d’acheter pour un énorme groupe comme Casino. »

Nicolas, ex-responsable de magasin dans la ville de Marseille (9 magasins), nous explique :

« En 7 ans chez Naturalia, j’ai suffisamment côtoyé la Direction pour savoir que rien ne changera. Parce qu’au-delà du management, c’est la politique d’entreprise qui pose problème. Le management n’est que la mise à exécution d’une volonté. Ainsi, penser que les dirigeants sont incapables de mieux manager leurs équipes, c’est prendre le problème à l’envers. Ils en seraient tout à fait capables si c’était un objectif mais ne ils le font pas, simplement parce que ce n’est pas la politique de l’entreprise. Il faut donc comprendre qu’ils sont en réalité tout à fait compétents pour continuer d’opérer de la sorte. Pourquoi cette politique d’entreprise ? Parce qu’elle permet d’obtenir d’excellents résultats commerciaux, tout simplement. Et peu importe si bon nombre de collaborateurs sont sacrifiés en cours de route. Les sacrifiés ne sont « que » vendeurs, adjoints ou responsables de magasin et donc facilement remplaçables. Il suffit de s’intéresser au taux de turn-over (qui frôle les 60%) ou de discuter avec les salariés pour vérifier ce constat.

De l’aveu même de son Directeur Général, Naturalia est « en guerre ».

En guerre contre les autres enseignes bio. Cette guerre, le DG veut la gagner tous les jours, c’est « sa mission, son obsession ». Ainsi, comme il le dit lui-même à ses salariés, il se « lève tous les matins en se sentant comme un requin avec le goût du sang dans la bouche et l’envie de bouffer les concurrents ». Pour gagner cette « guerre », il veut des collaborateurs « pleinement engagés ». Et si leur engagement n’est pas à la hauteur de ses exigences, ils dégagent. C’est aussi simple que ça. Il ne faut pas oublier que le bio reste un business comme un autre. Naturalia affirme que sa raison d’être est de « donner la liberté de faire du bien aux hommes et à la nature » mais en fait, non, sa raison d’être est de gagner de l’argent. Les objectifs d’un Responsable Magasin, à ce titre, sont économiques. On lui demande d’augmenter son chiffre d’affaires, de contrôler ses pertes, de proposer des comptes fidélités (« parce qu’un client fidélisé dépense plus d’argent, en moyenne »), etc. Et comme dans n’importe quel commerce, tout est fait et pensé pour que le client dépense plus : le parcours en magasin, les mises en avant de produits, les achats compulsifs en caisse, etc. Faire du business n’est pas un délit, l’enseigne doit être rentable pour continuer d’exister et il ne faut certainement pas lui reprocher de vouloir gagner de l’argent. En revanche, ses salariés peuvent lui reprocher (et ils le font) de ne pas être avec eux ce qu’elle prétend être à ses clients. Parce que pour eux, travailler chez Naturalia, chez Monoprix ou chez n’importe quelle autre enseigne de la grande distribution, au final, c’est du pareil au même.

Aujourd’hui, l’enseigne doit arrêter de se contenter de vouloir vendre une image ou un concept à ses clients, de bien communiquer pour mieux vendre, et avoir la volonté de devenir vraiment ce qu’elle prétend être. Et elle doit le faire en priorité pour ses salariés. Si Naturalia œuvre pour un monde meilleur, elle devra participer à essayer de le changer. Et changer le monde commence par se changer soi-même. En annonçant une croissance de son chiffre d’affaires de 22% pour l’année 2020, Naturalia communique un indicateur de sa réussite commerciale et fait savoir que son business tourne bien. Mais sur la même période, le groupe a connu un taux de turnover de près de 60% (75% en 2019) qui traduit l’échec monumental de sa politique sociale.

J’ai commencé en disant que je sais que rien ne changera parce que « d’un dauphin, tu n’en fais pas un requin… » et inversement. À l’issue d’une enquête d’engagement auprès de ses salariés, fin 2020, les résultats d’une région n’étaient pas bons. C’était l’occasion pour la Direction d’écouter ses salariés, de se remettre en question et d’essayer d’améliorer les choses mais elle a préféré mener une chasse aux sorcières. Sur internet, les avis sur l’entreprise laissés par les salariés sont mauvais. Une autre occasion de se remettre en question mais certains Responsables Régionaux préfèrent donner la consigne aux Responsables Magasins de pousser les nouveaux arrivants à laisser un avis positif pour faire monter la note moyenne…

C’est ainsi. Tant que la Direction obtiendra de bons résultats commerciaux en soignant sa communication auprès de ses clients et sans se soucier du bien être de ses salariés, parce qu’ils sont facilement remplaçables, ça sera le statut-quo pour ces derniers et Naturalia continuera d’être une enseigne comme les autres, qui fait du business avec pour seul et unique objectif de gagner le maximum d’argent, parce que c’est sa raison d’être. »

Suite à nos échanges, Nicolas nous alerte pour nous faire part de faits récents : 

« La politique d’entreprise Naturalia dans toute sa splendeur : en 2 mois, au moins 3 Responsables de magasin et 1 Co-Responsable ont été reçus à un entretien préalable au licenciement. Un Responsable a été licencié, un autre a démissionné et le Co-Responsable a démissionné également. Le responsable recruté pour remplacer celui qui a été licencié ne fait déjà plus partie des effectifs. Les autres n’ont pas encore été remplacés. Naturalia n’arrive pas à avoir des effectifs suffisants et stables. C’est un échec perpétuel.

Aujourd’hui, c’était une hécatombe dans les magasins. Celui de X, par exemple, il n’y avait qu’un vendeur tout l’après-midi. Et il n’y aura qu’un vendeur demain matin, un renfort qui est venu d’un autre magasin pour que le magasin puisse ouvrir … à noter que le vendeur en question a dû récupérer les clefs aujourd’hui, pendant son temps libre. Le temps passé pour aller chercher les clefs ne lui a pas été comptabilisé en heures supplémentaires. Naturalia, c’est un monde parallèle. Même quand on est à la maison, il faut se rendre disponible pour aller récupérer les clefs d’un magasin à l’autre bout de la ville. Et cadeau, bien sur.»


Tous ces témoignages ont été anonymisés. Tous celles et ceux qui en sont à l’origine affirment craindre des représailles. Certains aveux ont même été supprimés, voire modifiés, par peur d’en dire trop ; ce que nous avons respecté. D’autres ont préféré ne pas témoigner publiquement mais leur contribution fut utile. Le sujet est encore tabou. Pourtant, l’omerta ne risque pas de durer : parmi les personnes avec qui nous sommes entrées en contact, certaines préparent une saisie du conseil de prud’hommes. Affaire à suivre.

Si vous souhaitez témoigner sur ce dossier ou un autre, n’hésitez pas à nous contacter par mail ou via notre page Facebook. Pour ce travail et assurer notre protection, vos pourboires et contributions libres sont également les bienvenus.

– Propos recueillis par Camille Bouko-levy



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