LE socialisme français aujourd’hui au pouvoir se situe dans une perspective différente de celle des social-démocraties du Nord, non seulement par ses objectifs, mais aussi parce qu’il correspond à un autre type de société. Il est symptomatique que la gauche ait peu d’existence dans le Nord, hors des configurations social-démocrates, alors que, dans le sud de l’Europe, la force prédominante, jusqu’à une période relativement récente, à plutôt été le communisme. A certains égards, ces deux gauches ont joué un rôle historiquement équivalent en contribuant, chacune à sa manière, à la consolidation des structures économiques et sociales du capitalisme ; dans le Nord, la social-démocratie a accepté de se dessaisir de la capacité à réformer le système. Dans le Sud, les partis communistes ont stérilisé tout mouvement populaire en faveur de modifications structurelles. D’où l’apparition et la fortune, dans la France de ces dernières années, du concept de « société bloquée », véritable pilier de l’idéologie des socialistes. Ainsi le P.S. se définit sans doute par des préoccupations sociales, comme les sociaux-démocrates, mais plus encore par le souci d’opérer des transformations structurelles pour « débloquer » la société. Des mouvements analogues sont à l’œuvre dans d’autres sociétés de l’Europe du Sud, la Grèce constituant, de ce point de vue, l’exemple le plus net (voir l’article de Pierre Linardos, « Vers une relève politique en Grèce ? »).

Ce qui distingue fondamentalement la société française de celles de l’Europe du Nord, c’est la prépondérance de l’Etat politique, instance d’unification nécessaire face à la relative hétérogénéité des structures sociales. L’Etat n’y constitue pas un simple prolongement de l’activisme des citoyens : il pallie matériellement les carences de l’organisation civile de la société et s’impose comme un appareil d’un ordre spécifique, fonctionnant au centre de la formation économique et sociale. Au syndicalisme sous-politisé du Nord, la France a toujours opposé son socialisme sous-syndicalisé. La fragmentation du mouvement syndical, la faiblesse de ses effectifs et son intégration dans le système économique attestent que, dans la tradition de la gauche française, le syndicalisme politique compte beaucoup plus que le syndicalisme tout court. C’est le contraire qui prévaut dans les sociétés du Nord. A quoi il faut ajouter le caractère embryonnaire en France du mouvement associatif.

Une guerre de positions à l’intérieur des institutions civiles ne peut, dans ces conditions, donner que des résultats limités. C’est donc la tactique de la guerre de mouvement qui l’emporte avec, comme enjeu central, la conquête du pouvoir politique. Si on ne peut nier l’existence de conflits à caractère local et circonscrit, leur solution dépend en règle générale de la médiation des autorités nationales. Sans cette présence du politique, toute rupture locale risque d’être aussitôt reprise par la logique du pouvoir central. Autrement dit, il n’est pas de réformisme possible à la base sans conquête préalable du pouvoir d’Etat. Le mouvement syndical étant davantage construit sur des fondements idéologiques et politiques que sur des conditions économiques de classe, le travaillisme apparaît donc en France comme une perspective sans avenir. Faute de travaillisme à la base, la social-démocratie, comme le souligne Hugues Portelli, ne peut être en France qu’un « rêve impossible ».

Volontarisme général

La montée du nouveau parti socialiste a coïncidé, en France, avec la crise de toutes les formes traditionnelles de la gauche étatiste — aussi bien stalinienne que social-démocrate — en Europe, tant dans la société que dans la gauche elle-même. Les thèmes de la décentralisation, du socialisme autogestionnaire, d’un développement fondé sur de petites unités de production, constituent autant de pistes pour la recherche de nouvelles voies post-keynésiennes et post-social-démocrates. Par ailleurs, les nationalisations annoncées par le gouvernement Mauroy ne sont pas de type travailliste, puisqu’elles visent explicitement à libérer l’économie du poids des monopoles et, ce faisant, à s’attaquer aux causes structurelles de l’inflation. On socialise non pas les pertes, mais les bénéfices.

Le rapport des socialistes avec l’Etat et le rôle central de l’élément politique se présentent comme des formes répondant au type spécifique d’intégration de la société française d’aujourd’hui et posent de sérieux obstacles à toute tentation de social-démocratisation et d’américanisation de la vie sociale. Dans la perspective des socialistes, l’Etat n’apparaît pas comme une instance centrale de quadrillage despotique, mais plutôt comme un mode d’unification qui, au lieu de dominer, encouragerait et garantirait les transformations structurelles à tous les niveaux. L’élément jacobin subsiste toutefois dans la mesure où l’ensemble des forces sociales, et pas seulement le parti, réclamant le changement, sont profondément convaincues a priori que « tout est possible ». Plus que comme un mouvement de classe au sens strict, le socialisme français se présente comme l’expression de ce volontarisme général.

Du fait de leur trajectoire originale et de leur volonté de réformisme structurel, les socialistes français pourraient ainsi devenir les catalyseurs de processus sociaux de nature à alimenter une réflexion nouvelle sur la société, le pouvoir, l’économie, la politique, et à apporter une réponse de gauche à la crise actuelle. A condition, cependant, que cette recherche, déjà amorcée, dure suffisamment longtemps et soit poursuivie avec la détermination aujourd’hui affichée.



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