Pendant longtemps, on a d’autant moins prêté attention à
l’abstention qu’elle n’obérait pas les résultats électoraux.
Pour mémoire, on évoquait un pourcentage de participation
censé exprimer l’intérêt porté à la compétition politique et
l’on passait à la seule chose d’importance : qui l’avait
emporté ? Et puis, il a bien fallu constater que
l’abstention ne fluctuait pas seulement selon les élections
mais qu’elle continuait de grimper, plus ou moins
régulièrement, et qu’elle le faisait partout.

Le phénomène touche les pays de vieille démocratie même dans
les élections les plus anciennes et les plus mobilisatrices.
L’abstention a ainsi atteint 40 % lors des dernières
législatives de juin 2001 au Royaume-Uni. En France, la
participation a baissé de 5 % à 10 % selon les types
d’élections en vingt ans environ. Lors des dernières
élections municipales de 2001, la moitié des électeurs
inscrits se sont tenus à l’écart du scrutin dans de
nombreuses grandes villes. Quelques élections battent
régulièrement des records d’abstention, en France avec le
référendum sur le quinquennat de 2000 (69,3 % d’abstention)
ou en Irlande lors du référendum de juin 2001 sur le traité
de Nice (68,5 %). De quoi décourager les espoirs de
démocratie directe fondés sur ce type de consultation.

Dans les pays qui, soumis à des dictatures, affichaient des
taux de participation électorale impressionnants et les
gardèrent quelque temps après leur conversion à la
démocratie pluraliste, l’abstention a brutalement progressé.
Après les années de vie politique intense de
l’après-communisme, l’abstention a dépassé 50 % en Pologne
aux élections législatives de 2001. En Iran, les élections
de 1997 avaient paru marquer un intérêt d’autant plus
remarquable que le régime politique donnait des signes de
libéralisation. L’abstention remontait de 17 % à 33 % quatre
ans plus tard.

Généralement calculée par rapport au nombre d’électeurs
inscrits, l’abstention est en outre sous-évaluée. Elle l’est
d’autant plus que le taux de non-inscription semble s’être
lui-même élevé. Dans les années 1980 en France, on
considérait qu’environ 10 % de la population en âge de voter
était absente des listes électorales. A en croire les
estimations officielles, leur part s’élève maintenant à
15 %. Ainsi, pour les élections municipales de 2001, la
participation officielle (par rapport aux inscrits)
s’élevait à 67,2 % mais la participation effective, par
rapport aux électeurs potentiels, à environ 57 %.

Par certains aspects, le phénomène rappelle celui qui a été
observé aux Etats-Unis où la baisse de la participation est
apparue dès le début du XXe siècle. Aujourd’hui, celle-ci
est d’environ 50 % pour l’élection présidentielle tous les
quatre ans et d’un tiers pour les mid term elections qui
interviennent à mi-chemin de chaque mandat présidentiel.
Même si la participation y est calculée selon les
recensements décennaux (c’est-à-dire par rapport à la
population en âge de voter) et non à partir des listes
électorales (électeurs inscrits), elle est effectivement
encore plus faible qu’en Europe.

L’exemple paraîtra rassurant à ceux qui considèrent que les
élections accomplissent néanmoins leur double fonction de
compétition et de légitimation : des candidats gagnent, et
leur légitimité n’est pas mise en cause par la faible
participation. Quel niveau ne suffirait plus à conférer
cette onction ? Alors que la participation avait remonté aux
Etats-Unis dans les années des droits civiques des années
1960, un nouveau recul est amorcé qui suscite d’autant plus
d’inquiétudes qu’il est associé à des changements plus
amples. Le sociologue Robert Putnam s’inquiète surtout du
mouvement général de régression de toutes les formes de vie
collective lorsqu’il constate que « jamais autant de
citoyens américains ne s’étaient abstenus librement en deux
siècles environ, que lors des années récentes
 (1)  ».

Comment favoriser la participation électorale ? Avec
quelques esprits distingués ayant proposé leurs solutions,
l’auteur d’une étude sur « la disparition de l’électeur
américain » (2) faisait un inventaire des mesures possibles
et souhaitables : il fallait, d’une part, minimiser les
coûts de la participation en favorisant l’exercice du droit
de vote par la simplification des procédures d’inscription
et de vote et, d’autre part, maximiser les bénéfices du vote
en restaurant sa valeur symbolique. Les formules fondées sur
ce couple coûts-avantages laissent largement sceptique car,
si elles facilitent la participation d’électeurs convaincus,
elles sont impropres à convaincre de voter. Le raisonnement
utilitariste persuaderait plutôt de l’inutilité du vote
puisque la contribution de chacun au résultat est
infinitésimale, les coûts ne sont pas toujours
imperceptibles et les seuls bénéfices sont ceux du devoir
accompli. En toute incohérence, le raisonnement à prétention
rationnelle flirte alors avec la morale. Des dispositions
tels le vote par correspondance, l’inscription au moment de
voter ont été mises en place pour favoriser la participation
lors de la dernière élection présidentielle américaine. Le
succès ne semble pas avoir été au rendez-vous. Mais sans ces
mesures, le résultat n’aurait-il pas été inférieur ?

En France, l’injonction morale s’est exprimée dans les
manuels électoraux et les cours d’instruction civique depuis
1848 : « Voter est un devoir moral. » Elle a été ensuite
prolongée par l’action du Centre d’information civique,
discrètement disparu en 1999, puis par un regroupement
d’associations (Civisme et Démocratie, ou Cidem) qui a
inauguré une stratégie moins éthique que rationaliste.
Convaincre les citoyens de s’inscrire devrait revenir, en
toute logique, à les amener à voter. Mais elle peut aussi
accroître le niveau d’abstention. Si l’on peut en effet
supposer que ceux qui ont été incités à s’inscrire voteront,
on ne peut exclure que leur détermination fléchisse. Ils
risquent alors de grossir les effectifs d’abstentionnistes,
comptabilisés comme tels au lieu d’être « oubliés » des
pourcentages.

L’injonction morale a gardé de la force quand elle concerne
les relations entre les électeurs. On entend toujours
répéter pour justifier sa participation, ou y pousser des
proches, que « des gens sont morts pour le droit de vote »
sans que cela s’appuie sur une connaissance historique
positive (en la matière, l’historien démentirait) (3) mais
avec la conviction que le suffrage universel et la
démocratie ne feraient qu’un. Mêlé à la pression du
conformisme, l’argument moral emporte souvent la conviction,
sous la forme d’une passion pas totalement tolérante.

Les mesures classiques comme la facilitation de
l’inscription électorale, ou l’incitation morale à voter,
répondent en effet à l’observation des trajectoires par
lesquelles des électeurs deviennent abstentionnistes. De
jeunes citoyens négligeant de se faire inscrire dans leur
mairie, d’anciens électeurs omettant de se faire inscrire
sur les listes d’une nouvelle commune de résidence ou encore
l’abstention ponctuelle lors d’une consultation laissant
indifférent, tels sont quelques-uns des « non-événements »
qui augurent une attitude d’abstentionniste plus constante.
Si les remèdes évoqués plus haut peuvent partiellement
circonscrire un mouvement, ils ne répondent pourtant pas à
la question sans cesse posée, celle des raisons de voter. La
tentation est forte de conférer à l’abstention un sens
politique précis. Les commentateurs ne s’en privent pas qui
trouvent là matière à exercer leur critique contre la crise
de la politique, l’absence de programmes « forts » du côté
des candidats ou la disparition de l’esprit civique du côté
des électeurs. Les explications se font alors volontiers
morales, sous des dehors d’analyse, et marquent facilement
la confusion des genres.

Des votes blancs plus nombreux

Ces explications sont trop générales ou trop singulières. Il
n’est pas nouveau de désigner les déceptions politiques — et
leurs coupables — dont on ne sait si ce sont celles des
commentateurs ou des électeurs. Ces procès généraux se
renouvellent régulièrement, sans coïncider avec une montée
de l’abstention. D’autres critiques s’avèrent, à l’inverse,
si particulières qu’on voit mal comment les relier à un
phénomène qui, à des degrés divers, s’étend à tous les pays.

Depuis longtemps, l’abstention procède d’un cens
sociologique par lequel les catégories sociales les plus
modestes s’autoexcluent du vote. Elle est en somme un
prolongement de la marginalité sociale. Aux Etats-Unis, le
politologue Walter Dean Burnham résumait la situation en
affirmant que la moitié supérieure de la population votait
et la moitié inférieure s’abstenait.

Mais le progrès de l’abstention a brouillé cette
corrélation. Elle s’est étendue à de nouvelles catégories
sociales et semble avoir plus particulièrement touché les
couches les plus inattendues, c’est-à-dire les plus aisées.
Dans une sorte de cens à l’envers, les ménages à double
revenu, composés de citoyens centrés sur leur travail et
leur standing de vie, sont apparus les moins concernés par
la vie civique. La sur-représentation des jeunes, et
notamment des jeunes diplômés, annonce en toute bonne
logique une continuation du mouvement.

Les enquêtes récentes donnent souvent l’image d’un
attachement formel au droit de vote à la fois convaincu et
sceptique : « oui, c’est important de voter, mais cela ne
sert à rien »,
assurent des électeurs dans une sorte de
schizophrénie bénigne. L’accroissement des votes blancs et
nuls lors des dernières élections françaises (4,86 % des
inscrits et 16,10 % des votants au référendum du 24
septembre 2000 sur le mandat présidentiel, avec une
abstention record de 70 %) en constitue un indice puisque ce
choix consiste en somme à voter pour le vote sans se
résoudre à un choix électoral (4). Pour peu qu’ils les
expriment et les rationalisent, les raisons des anciens
abstentionnistes prolongent un sentiment d’impuissance et de
dépossession.

Se peut-il que le cens à l’envers qui touche les catégories
sociales aisées ait quelque proximité avec cette abstention
des plus démunis ? Sans partager leur sentiment général
d’impuissance, celui de l’inanité du vote s’est bien
répandu. Il est à cet égard significatif que les nouveaux
abstentionnistes appartiennent aux milieux sociaux et
professionnels où l’on est le plus soumis à l’expérience de
l’interdépendance, où l’on partage le plus la croyance dans
le déplacement des centres de décision, par exemple de la
politique et de l’Etat vers l’économie et les grandes
entreprises, et dans la dispersion des centres de décision.
Peut-on soutenir raisonnablement que les doutes sont
infondés ?

Si les affaires du monde tendent à échapper à la tutelle de
l’Etat et sont de plus en plus réglées par des marchés dont
les centres se situent partout et nulle part, à moins qu’ils
ne se confondent avec les principales places boursières, il
faudra alors donner aux électeurs de nouvelles raisons de
voter. On s’étonne que les prophètes du marché et de la
mondialisation ne s’aperçoivent pas qu’en présentant des
évolutions comme inexorables, manière d’inviter les citoyens
à se plier au règne de la nécessité, ils leur ôtent aussi
des raisons de voter, sinon pour entretenir la façade
démocratique et donner leur consentement aux dirigeants. Si
la réduction des écarts distinctifs entre partis et
candidats enregistre d’ores et déjà cette croyance dans
l’ordre de la nécessité, elle ne donne donc plus guère le
choix, alors que c’est la fonction même de l’élection de le
faire. La désaffection croissante à l’égard du vote, quelque
forme qu’elle prenne, ne s’inversera pas à coups de mesures
techniques ou de campagnes de communication, sans trouver de
nouvelles réponses qui, à proprement parler, donnent du sens
à la participation électorale.



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