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27 janvier 2021

La Turquie, nouvelle destination des déchets plastiques européens



  • Bursa et Istanbul (Turquie), reportage

Dans le port de Bursa, ville côtière de la mer de Marmara, le ballet des bateaux, le vrombissement des moteurs et le bruit métallique des conteneurs qui s’entrechoquent rythment les longues journées de travail. C’est ici que sont acheminés les déchets importés de l’Union européenne. Sur le site, des milliers de cubes de plastiques multicolores sont entassés à l’air libre avant d’être répartis entre les différentes usines de la ville spécialisées dans le secteur du recyclage.

La Turquie est aujourd’hui le premier marché pour les déchets européens. En 2019, le pays a importé 14 millions de tonnes de déchets (dont 582.000 tonnes de plastique), principalement du Royaume-Uni, d’Italie, de Belgique, d’Allemagne et de France. Le secteur a bondi de 173 % en quinze ans, surtout après que [la Chine et d’autres pays asiatiques ont arrêté d’importer les déchets étrangers→14074], début 2018. Comme à Bursa, le secteur s’est développé dans les villes portuaires de la mer Égée (Izmir) et de la mer Méditerranée (Mersin, Adana) au point de compter 1.750 usines de recyclage dans le pays.

L’entreprise Burkasan ouvre volontiers ses portes car elle fait figure d’exemple dans un marché marqué par les irrégularités.

« Aujourd’hui, la Turquie fait partie des premiers pays du monde dans l’industrie plastique. Près d’un million de tonnes sont produites chaque année. Grâce aux nouvelles technologies du recyclage, il est possible de fabriquer du plastique de très bonne qualité », se félicite Vedat Kılıç, président du conseil d’administration de l’entreprise de recyclage Burkasan. En pointe dans le secteur, l’entreprise favorise l’importation des déchets européens, plus faciles à traiter : « En Turquie, le tri déchet — et notamment les déchets ménagers — n’est malheureusement pas satisfaisant de notre point de vue et les installations industrielles de recyclage qui existent ici ne sont pas équipées pour prendre en charge ce traitement-là. Au vu de nos capacités, le plus logique est d’importer le plastique destiné à l’industrie du recyclage. » Si, contrairement à de nombreuses entreprises de recyclage, la direction de Burkasan n’hésite pas à ouvrir ses portes pour montrer ses installations, c’est qu’elle fait figure d’exemple dans un secteur qui souffre de nombreuses dérives en dépit des procédures de contrôle.

« Quand on s’intéresse au secteur, on se rend compte qu’il fonctionne de manière très désordonnée », déplore Sedat Gündogdu, chercheur et spécialiste en biologie marine. « Il y a une grande quantité de déchets qui nous parviennent mais qui ne sont en réalité pas recyclables. Certains professionnels sélectionnent ce qui les intéresse et rejettent le surplus dans des décharges sauvages, comme on a pu le constater à Kemalpaşa, près d’Izmir. » Impliqué dans la protection de l’environnement, le chercheur n’a de cesse d’archiver les photographies des dégradations dont il est témoin à Adana. Il agite un échantillon d’eau de mer des côtes de la région en guise de preuve : « Regardez. Rien que dans ce petit échantillon témoin, nous avons compté plus d’un million de microparticules de plastique », s’alarme-t-il.

Incurie gouvernementale et pollution

Pour endiguer le phénomène, le gouvernement turc a bien mis en place des mesures, mais elles restent insuffisantes au vu de l’expansion du secteur. « C’est un secteur très lucratif. Il faut trouver un débouché pour ces déchets. Il n’y avait aucune réglementation avant ; le ministère comptait instaurer un impôt de 300 ou 400 TRY [livre turque, 1€ vaut un peu plus de 9 TRY] par tonne, mais il a reculé. Maintenant, il y a une autre règle : le taux d’importation des déchets ne doit pas dépasser 80 % de vos capacités de recyclage », poursuit le chercheur.

Inquiétée par l’augmentation de la pollution sur les rives de la Méditerranée, l’ONG Greenpeace s’est lancée dans une campagne de sensibilisation pour dénoncer les mauvaises pratiques : « Ces dernières années, la Turquie a battu des records dans le domaine de l’importation de déchets. D’après les données Eurostat, en 2019, nous sommes devenus le pays qui importe le plus de déchets d’Europe », explique Nihan Temiz, porte-parole de l’organisation en Turquie. « La France est l’un des cinq pays européens qui exportent le plus vers la Turquie. En 2019, 57.000 tonnes de déchets ont été importées de France », précise-t-elle.

En 2019, la France a exporté 57.000 tonnes de déchets vers la Turquie.

« D’après un rapport récent, les déchets prétendument recyclables qui viennent d’Angleterre ne sont pas tous recyclés et sont déversés dans la nature, dans le sud du pays. Ils y sont brûlés et polluent l’environnement, les sols, l’atmosphère. Voilà l’essentiel du problème. L’importation de déchets plastiques n’est pas toujours synonyme de recyclage », conclut-elle.

Après plusieurs tentatives ces dernières années, les Verts ont relancé un parti politique fin septembre. La barrière des 10 % pour entrer au Parlement rend très hypothétique une représentation du parti à la chambre, mais il existe de multiples combinaisons d’alliance pour peser sur le jeu politique. La gestion des déchets est l’un des dossiers cruciaux sur lesquels ils comptent développer des stratégies pour le pays. « La Turquie n’a réussi à recycler que 12 % de ses déchets en 2018, c’est un problème », s’alarme Emine Özkan, jeune porte-parole du parti. « Il n’existe pas de politique efficace pour en assurer le recyclage. Le tri est encore embryonnaire. »

Ici, dans le parc de Beşiktas de la rive européenne d’Istanbul, il y a bien des conteneurs poubelles pour encourager au tri, mais l’initiative reste limitée à quelques mairies d’arrondissement. « Pour les Verts, il faut tout bonnement cesser la production pour limiter la pollution », dit Emine Özkan. « À long terme, il faut abandonner le plastique. Nous rêvons d’une Turquie où on ne consommera plus d’emballages à usage unique. »


Lire aussi : David Wahl : « Les déchets trahissent notre refus de la mort »


Source : Shona Bhattacharrya, Ludovic de Foucaud et Céline Pierre-Magnani pour Reporterre

Photos : © Shona Bhattacharrya, Ludovic de Foucaud et Céline Pierre-Magnani/Reporterre



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