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21 janvier 2021

Sortir la femme préhistorique de l’ombre, par Marylène Patou-Mathis (Le Monde diplomatique, octobre 2020)



Une longue querelle intellectuelle

Et si nos ancêtres féminines avaient peint Lascaux, chassé des bisons, taillé des outils ? En calquant sur leur objet d’étude le modèle patriarcal et son ordre divin, les premiers préhistoriens ont construit des mythes infériorisant les femmes. La démarche scientifique conduit à prendre des distances avec ces présupposés pour reconsidérer le rôle du « deuxième sexe » dans l’évolution humaine.

Alice Guittard. — « L’Ombre de la main », 2018

Alice Guittard – Double V Gallery

Aucun argument archéologique ne conforte l’hypothèse qu’au paléolithique les femmes avaient un statut social inférieur à celui des hommes. Des archéologues, se fondant sur l’abondance des représentations féminines, suggèrent même qu’étant au centre des croyances elles avaient une position élevée dans ces sociétés. Ce qui semble se vérifier pour au moins certaines d’entre elles, mais était-ce uniquement pour cette raison ? D’autres chercheurs soutiennent que, dans ces temps reculés, les sociétés étaient matrilinéaires, voire matriarcales.

Il existe souvent une confusion entre société matriarcale — dans laquelle les femmes détiennent l’autorité sociale et juridique — et société matrilinéaire — système de parenté reposant sur la filiation par la mère. Le terme « matriarcat » sous-entend une domination féminine, comme l’indique son étymologie (du grec arkhein, « diriger », « commander »). Si une hiérarchie fondée sur la femelle dominante et sa descendance a été observée chez plusieurs espèces animales, en particulier chez nos proches cousins les bonobos, et si les Na, peuple d’origine tibétaine des vallées reculées du Yunnan en Chine, étaient encore une société matriarcale dans les années 1990. le matriarcat a aujourd’hui disparu. En revanche, de nombreuses sociétés, sur tous les continents, ont été matrilinéaires et certaines le sont encore. Constatant que, dès l’Antiquité, les hommes ont dans la plupart des civilisations un pouvoir économique et social supérieur à celui des femmes, de nombreux auteurs affirment qu’il en fut de même dès les origines de l’humanité. Ils rejettent la thèse, défendue par plusieurs savants du XIXe siècle, de l’existence d’un matriarcat antérieur au patriarcat. Sa présence dans les sociétés préhistoriques, en débat depuis plus d’un siècle et demi, est encore âprement discutée. Pour beaucoup d’auteurs, le « matriarcat originel » ne serait qu’un mythe ; pour d’autres, il aurait existé jusqu’à l’apparition du patriarcat au cours du néolithique.

Le matriarcat originel en (…)

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Marylène Patou-Mathis

Directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), département Homme et environnement du Muséum national d’histoire naturelle. Auteure de L’homme préhistorique est aussi une femme. Une histoire de l’invisibilité des femmes, à paraître aux éditions Allary (Paris) le 1er octobre 2020, dont ce texte est extrait.

(2Cai Hua, Une société sans père ni mari. Les Na de Chine, Presses universitaires de France (PUF), Paris, 1997.

(3Ernest Borneman, Le Patriarcat, PUF, 1979.

(4Marija Gimbutas, Bronze Age Cultures of Central and Eastern Europe, Mouton & Co., Paris, 1965.

(5Cynthia Eller, The Myth of Matriarchal Prehistory. Why an Invented Past Will Not Give Women a Future, Beacon Press, Boston, 2000.

(6Emmanuel Todd, L’Origine des systèmes familiaux, tome I : L’Eurasie, Gallimard, Paris, 2011.

(7Olivia Gazalé, Le Mythe de la virilité, Robert Laffont, Paris, 2017.

(8Friedrich Engels, L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, Hottinger, Zürich, 1884.

(9Jacques Cauvin, Naissance des divinités, naissance de l’agriculture : la révolution des symboles au néolithique, Flammarion, Paris, 1998.



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