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21 octobre 2020

Avec Onfray, l’histoire du nationalisme patine — Jacques-Marie BOURGET



Bien qu’il ait été publié en janvier dernier, le livre de Stéphanie Roza, La gauche contre les Lumières, chez Fayard, n’avait pas allumé mon réverbère. Il a fallu qu’un ami, magistrat de grand talent, très érudit et un peu espiègle me signale l’ouvrage. A une exception près, le fait que la philosophe soit convaincue que le mouvement « Hirak » algérien est le fruit d’une révolte spontanée, sans aucun coup de pouce de « l’Occident », le livre permet de saisir comment l’idée même de « gauche » s’est évaporée. A disparu dans la nuit de notre temps. Comme le diraient Beauche ou Vachette, ce bouquin est une clé. Quand j’aurai relu l’ouvrage en suivant les lignes du bout du doigt, je tenterai, peut-être et en béotien, de participer à cette entreprise de serrurier.

A la page 79 de cette « Gauche contre les Lumières », un éclat m’a atteint l’œil, et ça fait mal : j’avais sous les yeux un résumé du Onfray pour les nuls. Cet auteur, et machine à écrire, cessait d’être une énigme. En effet, depuis la création de son « Université populaire » de Caen, qui n’était qu’une annexe du Rotary payée par des fonds publics, je me brisais les neurones sur la référence perpétuelle, faite par Onfray, au camarade Pierre-Joseph Proudhon. Qui ne mérite pourtant pas de pareils amis. Donnons un petit échantillon de la pensée d’Onfray, ainsi le polygraphe tente de nous convaincre que Guy Moquet était un supporter des nazis ; et les Palestiniens des complices de leur malheur en étant des admirateurs d’Hitler… Donc en cette précieuse page 79, l’ignorant est informé de l’existence récurrente, depuis 1910, de « Cercle Proudhon ». Et voilà comment Onfray a perdu son mystère : avec son « Front Populaire » il fait réchauffer une vieille tambouille du début du XXe siècle. Ce nouveau « Front » est aussi nouveau que la traction avant, et sans doute voué à la même lamentable histoire que celle du « Cercle Proudhon ».

Le premier de ces cénacles est fondé par Edouard Berth, disciple de Georges Sorel, théoricien du syndicalisme révolutionnaire, qui estimait que les travailleurs devaient se tenir autonomes, éloignés de tout mouvement politique constitué. Et Sorel est l’un des inspirateurs d’une CGT qu’il va renier dès 1910, 15 ans après sa fondation. Déçu, Sorel adhère au nationalisme intégral où l’ouvrier pourrait être l’ami d’un roi ou de tout « patriote ». Il publie même dans L’Action Française de Charles Maurras. Comme cela ne suffit pas à la divulgation de ses idées, son ami Jean Variot crée la revue L’Indépendance, décrite par les historiens comme « sociale-nationaliste et antisémite ». Le syndicaliste révolutionnaire Alfred Rosmer écrira que Sorel « s’installa dans le syndicalisme…Les militants syndicalistes l’ont toujours ignoré ». Et Lénine enfonce le clou dans le cercueil : « Sorel, ce brouillon notoire ! ».

C’est donc Berth qui prend un relai de son maître en fondant, avec des monarchistes, un mouvement sans frontières, le premier « Cercle Proudhon ». Les amis de Maurras y sont dominants et l’ambition est de « convertir des syndicalistes à la monarchie ». La première réunion se tient le 17 novembre 1911 et, manque de chance, au fil des mois, à part quelques égarés, les ouvriers ne se précipitent pas dans ce Cercle qui ne tourne pas rond. Portant, pendant trois ans jusqu’au début de la guerre, ces nouveaux philosophes publient sous le drapeau de Proudhon. Le Camelot du roi Henri Lagrange, mort en 1914, vide ici son encrier, Georges Valois et Gilbert Maire aussi. Le premier mourra dans un camp de la mort, le second s’en ira se désaltérer à Vichy.

Maurras, chef cuisinier de cette sale popote précise ses intentions : « Les Français qui se sont réunis pour fonder le Cercle Proudhon sont tous nationalistes. Le patron qu’ils ont choisi pour leur assemblée leur a fait rencontrer d’autres Français, qui ne sont pas nationalistes, qui ne sont pas royalistes, et qui se joignent à eux pour participer à la vie du Cercle et à la rédaction des Cahiers. Le groupe initial comprend des hommes d’origines diverses, de conditions différentes, qui n’ont point d’aspirations politiques communes, et qui exposeront librement leurs vues dans les Cahiers. Mais, républicains fédéralistes, nationalistes intégraux et syndicalistes, ayant résolu le problème politique ou l’éloignant de leur pensée, sont également passionnés par l’organisation de la Cité française selon des principes empruntés à la tradition française, qu’ils retrouvent dans l’œuvre proudhonienne et dans les mouvements syndicalistes contemporains… ». Et, dans son Histoire des idées politiques, le très droitier et libéral Philippe Nemo rappelle : « quand le fascisme triompha en Italie, les anciens du Cercle Proudhon revendiqueront d’avoir été les premiers fascistes et nationaux-socialistes dès avant-guerre ».

Mais les deux guerres mondiales, l’horreur de l’extermination nazie, le passage de certains adeptes du « Cercle » par Vichy, n’a pas éteint le désir de résurrection. Et c’est en 1984, à Genève, que le sphinx s’en revient nous gratter les pieds. Un groupe d’étudiants reprend la vieille boutique moisie, le « Cercle Proudhon » sous la férule de Pascal Junod, un jeune juriste qui prolonge ainsi le chemin de Berth. Ce Cercle organise des conférences et des débats avec le néo-fasciste Dominique Venner, qui finira par se suicider devant le grand autel de Notre Dame, avec un autre personnage de la même eau, Gabriele Adinolfi qui souhaite aujourd’hui une Europe « Nationale-révolutionnaire et impériale ». Conférence encore, histoire de varier l’histoire, avec Alain de Benoist théoricien de l’extrême droite tricolore, et père fondateur du GRECE. Mais ne voyez aucun signe politique au fait qu’Alain de Benoist ait aujourd’hui rejoint le « Front Populaire » de Michel Onfray. Amour de Proudhon oblige, et je le partage. Mais l’histoire de ce « Cercle » nous montre que, sans une solide ceinture de sécurité, toute tentative de marier le monde ouvrier à l’extrême droite provoque toujours un crash meurtrier





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