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22 octobre 2020

Des femmes stérilisées sans consentement dans un camp de rétention américain



C’est l’infirmière Dawn Wooten qui a alerté sur les pratiques de celui qu’elle surnomme « le collectionneur d’utérus » dans un centre de détention pour migrants et migrantes dans l’état de Géorgie aux États-Unis. Il aurait pratiqué des hystérectomies non consenties ainsi que des « erreurs médicales » graves sur des femmes détenues. Des expérimentations médicales moralement justifiées par l’origine de ces femmes.

Alors qu’elles se plaignaient de douleurs ou de cycles menstruels abondants, un nombre important de femmes majoritairement hispaniques, détenues au centre privé Irwin pour le compte de l’ICE (Immigrant and Customes Enforcement) auraient subi une opération chirurgicale consistant en l’ablation partielle ou en totale de l’utérus sans que celle-ci soit nécessaire et sans information ni consentement préalable.

Le chirurgien montré du doigt, le Dr Mahendra Amin, aurait également commis au moins une faute médicale grave dans le cas d’une patiente atteinte d’un kyste ovarien à qui il aurait enlevé un ovaire sain « par erreur » avant de lui retirer celui enkysté, la laissant stérile. Elle se confia après son opération à l’infirmière Dawn Wooten : « Elle voulait toujours des enfants et maintenant elle doit rentrer chez elle et dire à son mari qu’elle ne peut plus en porter ». D’autres femmes traitées par le chirurgien (généralement pour des kystes ovariens), se rajoutent peu à peu au mouvement pour dénoncer ces diagnostiques (justifiant l’acte opératoire) qu’elles remettent en question, les traitements ainsi que le manque d’informations sur les opérations pratiquées sur elles.

Dawn Wooten. Source : instagram

Plusieurs ONG (Project Youth, Georgia Detention Watch, Georgia Latino Alliance for Human Rights et South Georgia Immigrant Support Network) qui ont participé à la dénonciation de ces actes avec l’infirmière lanceuse d’alerte, ont porté plainte contre le gouvernement américain et dénoncent par la même occasion le manque de mesures d’hygiènes et de tests face au coronavirus dans ces établissements. Par ailleurs, elles pointent du doigt les conditions de détention inacceptables mettant en danger la vie des détenues et du personnel.

« Quand j’ai rencontré toutes ces femmes qui ont subi cette intervention chirurgicale, je me suis dit que ça ressemblait à un camp de concentration expérimental. C’était comme s’ils faisaient des expériences sur nos corps » propos d’une détenue recueillis par Youth Project.

États-Unis et stérilisations forcées : une histoire politique

Si les faits sont confirmés, ce ne serait pas pour autant la première fois que de telles pratiques sont constatées sur des personnes incarcérées. En Californie, entre 2006 et 2010, 146 femmes ont subi des opérations de ligatures des trompes lors de leur accouchement, sans autorisation de l’État fédéral, parfois sous pression des médecins et personnels des prisons. Dont 39 cas reconnus comme stérilisations forcées par le bureau des politiques publiques de l’État de Californie dans un rapport datant de 2014. James Heinrich, le chirurgien ayant pratiqué ces opérations déclara avoir rendu service à ces femmes qu’il considère comme de potentiels dangers pour la société et trop précaires pour élever des enfants. Il ajouta que le coût des opérations étaient dérisoires face au coût de la prise en charge éventuelle (par l’État) de ces enfants.

Cette argumentation résonne avec celle de la Cour suprême dans l’affaire Buck v. Bell de 1927, concernant une jeune femme de 18 ans (Carrie Buck) internée dans un établissement psychiatrique dont elle a poursuivi la direction après sa stérilisation non consentie car jugée « faible d’esprit ». Sa famille adoptive l’avait placée entre les mains de l’État après qu’elle soit tombée enceinte suite à un viol commis par le neveu de sa mère adoptive. Cette affaire dans laquelle la jeune femme fut considérée comme « simple d’esprit » et « immorale » légitima le droit aux états de mettre en place des mesures de stérilisations forcées « pour la protection et la santé de l’État » qui seront autorisées jusqu’en 1973. Une politique basée sur des principes eugénistes qui s’étendaient alors des États-Unis à l’Europe.

Environ 60 000 personnes stérilisées entre 1907 et 1960

Mises en place dès 1907, les États-Unis furent le premier pays à instaurer des politiques et mesures eugéniques avec 32 états qui ont promulgué des mesures de stérilisations forcées sur une partie de la population. Le Dr Harry Sharp qui fut à l’origine de la campagne pour l’autorisation de ces pratiques en Indiana (premier état à mettre en place ces mesures) avaient alors déjà castré 44 jeunes garçons jugés comme délinquants pour corriger leur comportement dès 1890. Si dans un premier temps ont été ciblées les personnes atteintes de troubles mentaux pour éviter « un déclin de l’intelligence aux États-Unis », puis les personnes souffrants de handicaps, les personnes considérées comme inadaptées et les délinquants, cette stratégie concernant la reproduction des populations avait également pour objectif le contrôle de l’immigration et des minorités pouvant menacer la « suprématie blanche ». Ainsi 7 600 hommes, femmes et enfants noirs, particulièrement touchés par la précarité, ont été stérilisés durant cette période dont 2 100 en Caroline du Nord. Selon une étude parue dans The American Review Of political Economy en 2020, la politique de l’état correspond à la définition des Nations Unis d’acte de génocide.

Manifestation contre l’ICE à San Francisco le 9 septembre. Source : instagram

De plus, au moins 3 406 femmes autochtones d’Amérique ont été touchées par cette politique suivie également par le Bureau des Affaires Indiennes et financée par the Indian Health Service. Des opérations de ligature des trompes ou d’hystérectomie sont pratiquées depuis les années 60 sur des femmes dans les centres de soins gratuits sans que celles-ci soient correctement informées ou parfois de force lors d’accouchements ou de visites de contrôle. Les médecins ont également utilisé la quinacrine (ou atebrine) produite par les laboratoires Bayer : un médicament contre le paludisme qui fut utilisé comme moyen non-chirurgical de stérilisation forcée dans le camp de concentration de Dachau en Allemagne.

En France : La politique antinataliste de Debré et les Réunionnaises oubliées

Si les États-Unis sont précurseurs dans le domaine, l’État français a lui aussi, avec les mêmes arguments de lutte contre la pauvreté et la surpopulation que les États-Unis, instauré une politique de contrôle de la natalité à la Réunion. En 1960, se lance tout d’abord une campagne médiatique antinataliste qui a pour slogan « Un enfant ça va, deux ça va encore, trois : assez ça suffit ! ». Et alors même que l’avortement et la contraception restaient interdits en France, à la clinique de Saint-Benoît; des milliers femmes sont stérilisées et avortées sans le savoir jusqu’en 1970 où un médecin dénonça ces pratiques. Seulement 36 d’entre elles porteront plainte dans cette affaire qui reste encore aujourd’hui un tabou.

Un futur sélectif ?

Racisme, validisme ou encore psychophobie : sous ces formes, l’eugénisme trouve encore aujourd’hui des adeptes qui, sous couvert de bienveillance et d’humanité, ont recours à des méthodes de contrôle des corps et des populations les plus précaires et fragiles. Une dystopie où la « perfection humaine » serait atteinte par une sélection génétique et sociale autoritaire abusant de la science comme alibi. Un futur bien sombre qui aurait des airs de déjà vu…


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