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22 octobre 2020

Le cri des pauvres, le cri de la Terre, reconnaître l’altérité : une lecture chrétienne



Gaël Giraud est directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), professeur à l’École nationale des ponts Paris Tech, et jésuite.

Gaël Giraud.

Une délégation française a été reçue en audience par l’évêque de Rome [le pape François], le jeudi 3 septembre à midi. Constituée à l’initiative de l’architecte Raphaël Cornu-Thénard et emmenée par le président de la Conférence épiscopale de France, Mgr Éric de Moulins-Beaufort, elle comptait la comédienne Juliette Binoche, le chercheur et essayiste Pablo Servigne, l’adjointe à la mairie de Paris Audrey Pulvar, la juriste Valérie Cabanes, le journaliste et poète Jean-Pierre Denis, l’économiste Elena Lasida, les entrepreneurs écologistes Elena et Maxime de Rostolan, Laurent Landete, le directeur général délégué des Collèges des Bernardins, l’ingénieure Hélène Le Teno, Damien Nodé-Langlois, professeur de sciences de la vie et de la Terre (SVT) et apiculteur, l’agriculteur du Loiret Aurélien Gonthier, Xavier Houot, directeur environnement de la filiale française d’un grand groupe multinational [Schneider Electric], et l’auteur de ces lignes. 

Ce groupe bigarré étonne par sa constitution. Nous avons pourtant fait l’expérience, par delà nos différences, que le défi écologique, son urgence, sa gravité, et l’espérance qui nous anime, exigent désormais d’adopter une démarche transversale : l’écologie ne peut plus être la chapelle de Paul ou d’Apollos (Première épître aux Corinthiens — 1 Co 1, 11-13), ni d’un groupe, fût-il constitué de militants héroïques, ni d’une formation politique isolée, mais doit devenir le souci et l’espoir de chacun d’entre nous. Et sur ce chemin, les chrétiens, parmi d’autres, ont leur mot à dire. 

 L’unicité de la Terre où nous vivons renvoie à une autre, celle de « ma » vie, la vôtre

La reconstruction sociale et écologique de nos sociétés est le grand projet que nous avons l’occasion de mettre en œuvre dans les années, les décennies qui viennent. Non pas une contrainte de plus mais une chance. Non un problème mais une solution. Un projet qui rassemble au lieu de diviser, comme le fait l’utopie post-libérale de privatisation du monde, qui en vérité est à l’origine d’une grande partie de nos maux : dès lors que vous considérez que la Terre est votre propriété privée, vous croyez pouvoir la détruire. Et tôt ou tard, vous tiendrez également votre voisin pour votre propriété : un siècle et demi après son abolition, l’esclavage est ce vers quoi reconduit à bas bruit l’ubérisation du marché du travail qui tente de substituer aux relations salariales régulées par un siècle de luttes sociales, la solitude d’auto-entrepreneurs en réseau condamnés à la misère. Or, tandis que, si vous cassez votre tronçonneuse (pour prendre un exemple cher au regretté David Graeber), vous pourrez toujours vous en procurer une autre, nous n’avons pas de seconde planète. Cette unicité de la Terre où nous vivons renvoie à une autre, celle de ma vie, la vôtre. C’est ici, au croisement de ces deux unicités, que la tradition spirituelle chrétienne peut intervenir dans les débats que suscite la question écologique. Je n’ai qu’une vie, irremplaçable, et personne ne peut la vivre à ma place ; nous n’avons qu’une planète, non substituable à du capital comptable, et nul ne peut instruire la relation que nous entretenons avec elle à notre place. Il me semble que c’est la conscience aiguë du caractère infiniment précieux de ces deux singularités qui a constitué le ferment de l’amitié dans notre petite délégation française. Si nous ne sommes pas capables, collectivement, de prendre soin de la singularité de chacune de nos existences, comment prendrons-nous soin de la planète, et réciproquement 

Sur ce « fondement » dont la force s’est révélée peu à peu au cours de notre voyage, nous sommes donc allés « papoter » avec le Pape. François avait préparé un texte pour nous que, finalement… il n’a pas lu. Ce texte mérite néanmoins d’être médité, que l’on soit chrétien, ou non, au même titre que l’encyclique Laudato Si’. J’en retiens notamment cette phrase : 

Ce sont la même indifférence, le même égoïsme, la même cupidité, le même orgueil, la même prétention à se croire le maitre et le despote du monde, qui portent les hommes, d’un côté, à détruire les espèces et piller les ressources naturelles, et, d’un autre côté, à exploiter la misère, abuser du travail des femmes et des enfants, renverser les lois de la cellule familiale, ne plus respecter le droit à la vie humaine, depuis sa conception jusqu’à son achèvement naturel. »

 

Elle fait écho à ce paragraphe fameux de Laudato Si’ (123) : 

« C’est la même logique qui pousse à l’exploitation sexuelle des enfants ou à l’abandon des personnes âgées qui ne servent pas des intérêts personnels. C’est aussi la logique intérieure de celui qui dit : “Laissons les forces invisibles du marché réguler l’économie, parce que ses conséquences sur la société et sur la nature sont des dommages inévitables” », qui, à son tour, déployait ce qu’écrivait déjà Benoît XVI : « Toute atteinte à la solidarité et à l’amitié civique provoque des dommages à l’environnement » (Caritas in Veritate, 51). 

 

La nouveauté du discours qu’avait préparé François, c’est l’introduction du parallèle avec l’exploitation du travail des femmes

Ceux qui aujourd’hui détruisent les écosystèmes naturels au motif qu’ils tiennent le rendement du capital pour prioritaire, ceux qui refusent toute régulation écologique de leurs activités économiques et financières au nom de la « liberté d’entreprendre », ceux qui renoncent à imposer ces régulations au secteur privé parce qu’ils feignent de croire que la main invisible du marché pourvoira, tous participent d’une même logique, commune à la pédocriminalité et à la maltraitance des seniors. Les responsables, du privé comme du public qui, aujourd’hui, font mine d’être proches de l’Église catholique et, en même temps, promeuvent les traités commerciaux bilatéraux incompatibles avec l’Accord de Paris, réintroduisent les néonicotinoïdes, étendent la liste des oiseaux éligibles à la chasse, continuent de subventionner les fossiles, refusent toute régulation financière et toute écoconditionalité aux aides publiques, bloquent la réécriture du statut de l’entreprise dans le Code civil visant à l’orienter vers l’intérêt général… devraient méditer un tel jugement. L’Église catholique, quant à elle, a d’énormes efforts à fournir pour se débarrasser du cancer de la pédocriminalité qui la ronge (laquelle, selon François, est intimement liée à un cléricalisme qui confond autorité et service avec pouvoir et manipulation). Réciproquement, l’Évangile ne peut pas non plus se laisser instrumentaliser par certains politiques, qu’ils soient de gauche, de droite ou de l’extrême centre. 

La nouveauté du discours qu’avait préparé François, c’est l’introduction du parallèle avec l’exploitation du travail des femmes, que l’on ne trouvait pas dans Laudato Si’. Dans un pays comme la France, où un sondage Ifop indique qu’une femme sur dix a été violée et où une autre meurt tous les trois jours sous les coups de son compagnon, dans ce même pays où en moyenne, désormais, les femmes sont pourtant plus diplômées que les hommes, voilà aussi un rapprochement à méditer. Ce que [le philosophe Jacques] Derrida, depuis une autre tradition spirituelle, juive cette fois, désignait par carno-phallogocentrisme [1], rejoint l’intuition sous-jacente au texte de François : il y a un lien profond entre 

  1. notre attachement à manger de la viande et à signifier par là notre triomphe violent au faîte de la hiérarchie trophique des prédateurs 
  2. le machisme qui continue de sévir en France (en dépit de #Meetoo, l’affaire Weinstein, etc.) ;
  3. le mépris occidental pour tout ce qui ne relèverait pas de la rationalité grecque du Lógos et qui dérive très vite vers le racisme, dont la campagne ignominieuse menée contre la députée Danièle Obono révèle la prégnance au sein de la droite extrême. 

La reconstruction écologique de notre société passe par le renoncement à ces trois formes d’hybris qui disent toutes un rapport violent à l’altérité, celui d’un mâle blanc, adulte, en bonne santé, qui se croit « maître et despote » du monde. Peut-être est-ce cet homme-là qu’incarne dans notre imaginaire l’uomo di Vitruvio, du génial Léonard de Vinci : un homme perdu dans une solitude métaphysique sans recours, armé de la seule géométrie pour, croit-il, asservir l’autre, qu’il soit féminin, jeune, vieux, non-humain ou, tout simplement, différent. 

Se laisser toucher par la joie et la détresse d’autrui 

C’est avec cette anthropologie carno-phallogocentrée que, dans le discours qu’il a improvisé avec nous, François nous a invités à rompre. Comment ? En nous incitant à nous mettre à l’écoute des populations autochtones, celles-là mêmes que le fascisme environnemental et social de Jaïr Bolsonaro, comme l’indifférence de la communauté internationale, sont en train de condamner à mort dans le geste même où nous abandonnons l’Amazonie. Les Indiens des forêts amazoniennes, estime François, peuvent nous apprendre ce qu’aucun logiciel d’intelligence artificielle ne pourra jamais faire : la sagesse qui réarticule la tête, le cœur et les mains [2], et qui consent à se laisser toucher par la tendresse. Quel chef d’État, aujourd’hui, ose faire l’apologie de la tendresse ? J’en ai discuté lors d’une belle émission sur France Culture avec Étienne Klein, tandis que nous écoutions ensemble la Rêverie de Debussy (interprétée par Samson François). La tendresse ne renvoie pas à quelque mièvrerie adolescente : elle est la pointe extrême du courage, puisqu’elle consiste au contraire à oser se laisser toucher par la joie et la détresse d’autrui. Elle est toujours politique. 

On la retrouve discrètement évoquée dans la fameuse parabole évangélique du Bon Samaritain (Lc 10, 25-37). Le texte de Luc ose dire qu’un Samaritain, qui n’est pas Juif, apercevant un homme Juif blessé sur le bord du chemin, est « remué aux entrailles » (littéralement, en grec : « remué au lieu de l’utérus ») avant de voler à son secours. Et, bien sûr, les métaphores féminines, dont celle de l’utérus, abondent immédiatement, pour tenter de dire cela. Non pour cantonner la femme dans le rôle de « bonne mère de famille bourgeoise, douce avec ses enfants et tendre avec son mari » où une certaine phallocratie aimerait bien la reléguer de nouveau, mais pour faire comprendre aux lecteurs mâles ou xénophobes de la Bible qu’ils ont là quelque chose à apprendre. Si je ne suis pas remué aux entrailles par la souffrance des « damnés de la Terre » (Fanon), je ne le serai pas davantage par la fonte irréversible des glaciers dans les Alpes. Comment pourrai-je décider de prendre soin (cuidar) des uns et des autres ? Il n’y a pas de politique du care sans le courage de la tendresse. Car, bien sûr, c’est un risque : là où je suis tendre, je suis aussi vulnérable ; accepter de baisser la garde, c’est consentir à rester désarmé face à la possible violence d’autrui. Mais si je reste caparaçonné dans l’armure où je cherche refuge pour éviter les coups, comment pourrai-je un jour accueillir la consolation ?

Photos :

. chapô : les bidonvilles côtoient les zones résidentielles, Mumbai (Inde), 2017. © Johhny Miller

. portrait : © Mathieu Génon/Reporterre

– Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.

– Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.



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