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15 July 2020

Faust et l’alchimie capitaliste, par Bernard Umbrecht (Le Monde diplomatique, octobre 2011)



Johann Wolfgang von Goethe écrit Faust pendant les révolutions industrielles et politiques qui bouleversent la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle en Europe. C’est le travail d’une vie. Quand il exhume le vieux docteur Faust — figure légendaire d’alchimiste et de savant en proie au désir de toute-puissance, surgie dans le Moyen Age allemand, puis fixée par la pièce de l’Anglais Christopher Marlowe, à la fin du XVIe siècle —, Goethe a une vingtaine d’années. Après une première version (Urfaust) en 1775, il publie Faust I en 1808 ; il achèvera l’œuvre plus d’un demi-siècle plus tard, en 1831, « sous l’influence de la révolution de juillet 1830 à Paris », note Michael Jaeger, professeur de littérature comparée à l’Université libre de Berlin (1). Ce Faust II que Goethe mettra sous scellés jusqu’à sa mort, en 1832 (à l’âge de 82 ans), restera longtemps absent des scènes allemandes. Or il est à nouveau joué et, à la lumière d’interprétations nouvelles, notamment celle de Hans Christoph Binswanger (2), il étonne aujourd’hui par sa résonance avec la crise du capitalisme actuel.

On se rappelle que le docteur Faust, maître d’un savoir immense mais qui ne le satisfait pas, fait un pari avec le diable : si ce dernier l’aide à connaître le bonheur ici-bas, alors Faust lui donnera son âme.

« Si je dis à l’instant : Arrête-toi ! Tu es si beau !

Alors tu peux me mettre des fers

Alors je consens à m’anéantir

Alors le glas peut sonner… (3) »

En compagnie de Méphistophélès, le héros va donc quitter sa bibliothèque et se lancer dans le monde, pour y épuiser ses désirs.

Goethe s’est intéressé de près aux sciences, aux techniques, à l’économie. Ce sont ses compétences dans ce domaine qui lui ont valu d’être nommé ministre de l’économie et des finances dans le duché de Weimar. Il s’y est très concrètement occupé non seulement des finances mais aussi de travaux publics et d’industrie, minière et textile. Sur le plan budgétaire, on lui doit d’avoir quasiment supprimé le budget des armées à l’exception de ce qui était nécessaire pour les parades. C’est d’abord le sens de l’action, les implications portées par la quête du progrès, les limites de la « modernité » qu’il interroge avec Faust. Ce qui est particulièrement flagrant, pour un regard contemporain, dans le domaine de l’économie.

Ainsi, pour répondre aux besoins de l’empereur, dont les caisses sont vides, Faust et Méphistophélès créent de l’argent : magie moderne, continuation de l’alchimie par d’autres moyens, selon l’économiste Binswanger, où il ne s’agit plus de transmuter du plomb en or, mais de transformer une substance sans valeur en valeur, du papier… en argent. Plus besoin de surnaturel, le miracle est naturel : d’ailleurs, au XVIIIe siècle, le duc d’Orléans, après avoir embauché le banquier John Law, licenciera ses astrologues. Dans la pièce, l’acte de création monétaire — une chimisterie quelque peu apparentée à un tour de magie — est très logiquement lié à la mascarade : l’empereur, quand il signe à la lueur des flammes l’original du billet de banque, est déguisé en Plutus, dieu infernal des richesses enfouies dans la terre.

En Europe, contrairement à la Chine, qui l’avait précédée dans ce domaine, la création monétaire n’a pas été le privilège de l’Etat, mais d’une banque privée, dotée de privilèges d’Etat. Goethe s’inspire de la fondation en 1692 de la banque d’Angleterre par des hommes d’affaires de la City, qui fut dotée par le roi du privilège d’émettre du papier-monnaie sans que la valeur émise soit entièrement couverte par sa valeur en or. C’est le point de départ de notre système monétaire actuel : l’invention du crédit, plus tard, prolongera — par d’autres biais — la création monétaire « fausto-méphistophélique ».

La deuxième étape du processus alchimique sera celle de la création de valeur réelle. Goethe a clairement vu que la garantie or de la monnaie ne suffit pas. L’argent doit devenir un capital, il doit être investi. Transmutation familière aux observateurs de la révolution industrielle : « De cet égout immonde, l’or pur s’écoule », écrit par exemple Alexis de Tocqueville à propos de Manchester. L’argent permet l’action, la création dans le domaine économique :

« C’est du pouvoir que je veux conquérir, de la propriété,

L’action est tout, la gloire n’est rien », proclame Faust.

Mais quelle est la finalité ? Au seuil de son dernier grand défi, le héros de Goethe prononce cette phrase monstrueuse qu’il considère comme le « dernier mot de la sagesse » :

« Celui-là seul mérite la liberté autant que la vie,

Qui chaque jour doit les conquérir.

C’est ainsi qu’environnés par le danger,

L’enfant, l’adulte et le vieillard passeront ici leurs actives années.

 

Je voudrais voir ce fourmillement-là,

Me tenir sur une terre libre, avec un peuple libre.

A l’adresse de cet instant, je pourrais dire :

Arrête-toi donc, tu es si beau ! »

C’est là son idéal : la mise en mouvement de tout et la mobilité de tous généralisées à l’ensemble de la société constamment au travail, sans repos ni interruption. Une société qui, placée en insécurité permanente, n’existe d’ailleurs plus en tant que telle, mais devient une société de spectres. Si l’on transpose dans nos termes contemporains, dans ce monde-là, il n’est ni retraite ni éducation — et on travaille bien sûr le dimanche. Pour Faust, il n’y aura de repos qu’éternel. Mais cette intranquillité permanente n’est pas supportable : les excursions dans les cuisines des sorcières qui lui concoctent des drogues sont indispensables pour continuer :

« Avale donc ! Vas-y sans crainte !

lui souffle Méphisto, avant de lui intimer :

Sortons vite, il ne faut pas que tu te reposes. »

Argent, propriété, énergie et machines, nous sommes dans la révolution industrielle et dans la nouvelle religion du capitalisme. « La transcendance que l’homme autrefois cherchait dans la religion a été transférée à l’économie », observe Binswanger, dont le dernier livre, paru en février 2011, s’intitule La Communauté de croyance des économistes. Mais si, pour Walter Benjamin (4), « le capitalisme sert essentiellement à l’apaisement de ces mêmes soucis et inquiétudes auxquels les religions apportaient anciennement une réponse », le désir d’action, de progrès, etc., qui l’anime ne peut, lui, s’apaiser. La pièce pourrait idéalement se jouer au siège du Fonds monétaire international (FMI). Mais Goethe permet aujourd’hui de penser, face à ce déferlement compulsif, la question de ses limites.

Pour Binswanger, la tragédie de Faust est ainsi celle de la démesure : « aveuglé par sa vision d’un progrès perpétuel », Faust « détruira lui-même les fondements de son projet économique, il épuisera le monde ». A défaut, les compagnons du progrès seront certes actifs, mais également toxiques… Quand, pour sa « dernière et suprême conquête », Faust entreprend d’assécher les marécages qui empestent « tout ce qui a déjà été conquis », il est, selon l’économiste, victime d’une illusion. Cet assèchement n’est pas l’achèvement de son grand œuvre (au sens alchimique), mais la simple correction indispensable des externalités négatives produites par ses propres travaux antérieurs de canalisation. Goethe suivait avec attention les projets des canaux de Suez, de Panamá, Rhin-Danube, qui rencontraient ces difficultés.

Mais il est d’autres « actifs toxiques », plus… spirituels. Faust, rendu aveugle par un personnage allégorique nommé Sorge (« souci » ; le mot signifie aussi « soin » en allemand), croit que les pelles et pioches qu’il entend transforment les marais. En réalité, elles creusent sa tombe. Et ce ne sont plus des humains qui les manient, mais les lémures, fantômes, âmes errantes, les seuls êtres qui restent. Le rêve de Mme Margaret Thatcher s’est réalisé : la société a été détruite. Alors, quelle est la valeur qui peut donner sens à toute cette entreprise ? Oskar Negt (5), ancien élève de Theodor Adorno et collaborateur de Jürgen Habermas, qui a consacré une grande partie de son temps aux syndicats, centre son interprétation de Goethe sur l’éthique calviniste du travail, à la base de l’esprit du capitalisme selon Max Weber.

« Puisque je suis, je dois aussi agir

Je voudrais tout de suite me retrousser les manches et me mettre au travail. »

Est-ce là l’essence de l’humain, quitte à ce que le travail devienne une « addiction » ? Faust finit par diriger un camp de travail, et Negt ne peut s’empêcher de voir dans ce passage comme la prémonition du camp de concentration de Buchenwald (6), à proximité de Weimar, la ville de Goethe.

« Au commencement était l’Action », dit Faust après avoir rayé le Verbe, la Parole et la Force. La boulimie d’action dans le domaine économique se révèle une recherche frénétique d’immortalité ici-bas. La chasse aux temps morts tue le temps de la mort. Mais Faust, qui veut conquérir la maîtrise du temps, ne peut qu’échouer : et Méphistophélès annoncera que « le temps devient le maître » — l’expérience alchimique a échoué, à la recherche de l’illimité Faust demeure face à un monde fini. Dans cette lecture, ce poème dramatique apparaît comme la tentative de Goethe pour penser jusqu’au bout la Fable des abeilles de Bernard Mandeville et faire de cette pièce le laboratoire de ses conséquences multiples. Sa célèbre maxime, fondement du libéralisme, selon laquelle « les vices privés font le bien public », épouse le propos de Méphistophélès quand il déclare être « une partie de cette force qui veut toujours le mal et toujours fait le bien ». Mais que fait donc Faust, appuyé sur la « force » du diable, sinon libérer ses pulsions et réussir « à balayer de proche en proche tout ce qui l’entravait dans son développement (7) » : ce qui est le principe du divin marché…



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