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3 June 2020

Voyage en terres d’utopie, par Mireille Azzoug (Le Monde diplomatique, mars 1993)



Si les penseurs des XVIe et XVIIe siècles s’intéressent davantage à la nature politique de la cité qu’à ses problèmes sociaux, les premiers grands utopistes européens, comme Thomas More (1478-1535, magistrat anglais membre des Communes, qui paya de sa vie son refus de reconnaître Henri VIII comme chef de l’Eglise), s’émeuvent du dénuement matériel et moral des populations, lié au bouleversement des structures sociales, notamment à la transformation de l’agriculture traditionnelle et imaginent des contre-modèles de société, moins destructeurs pour l’individu. Dans l’Utopie (1516) (1), Thomas More pense la gestion de la cité en termes sociaux. La propriété privée a disparu car « l’unique chemin qui conduit au salut public (…) est l’égale répartition des ressources ». Un juste partage du travail (qui n’exclut pas le maintien de l’esclavage) amène les Utopiens à cultiver la terre à tour de rôle : c’est « la seule industrie commune à tous, hommes et femmes, que personne ne peut ignorer. Ce roulement a été érigé en règle pour n’obliger personne à mener trop longtemps contre son gré une existence trop dure ».

Vivant en autarcie, les Utopiens mènent une existence saine, fondée sur une alternance entre travail, repos, repas et loisirs. Mais l’oisiveté est prohibée car l’Etat « veille à ce que personne ne demeure inactif. (…) Le jour solaire y est divisé en vingt-quatre heures d’égale durée, dont six sont consacrées au travail : trois avant le repas de midi, suivi de deux heures de repos, puis de trois autres heures de travail terminées par le repas du soir ». Ces six heures de labeur suffisent à satisfaire les besoins de tous, parce que chacun travaille et que les tâches inutiles sont éliminées, la production étant limitée à « ce qui est indispensable à l’entretien et au confort de la vie (…) sans même négliger le plaisir, pourvu que celui-ci soit sain et naturel ». Le bien dont se préoccupe l’Etat n’est pas seulement matériel : il vise à « assurer à chaque personne, pour la libération et la culture de son âme, le plus de temps possible et un loisir affranchi de tout assujettissement physique. En cela réside pour eux le bonheur véritable ».

La révolution industrielle amène les penseurs du XIXe siècle — utilitaristes, philanthropes, ou socialistes utopiques, tous libéraux — à reconsidérer l’Etat comme un ordre non plus politique, mais industriel, et à réfléchir sur la production, le travail et l’ouvrier.

L’industrie est garante de la démocratie : la société doit faire un choix, dit Saint-Simon (1760-1825, considéré comme le père de la science sociale). Il faut “soit s’organiser pour « voler » (comme les vieux régimes reposant sur la force) , soit « pour produire », et l’Etat est alors une sorte de grande entreprise” (dans les cahiers de l’Industrie, au sous-titre révélateur : « Tout pour l’industrie, tout pour elle » ) (2). Selon lui, la société est divisée en « frelons » et en « abeilles », en parti antinational des oisifs, consommateurs non producteurs, et en parti national regroupant ceux qui produisent et sont utiles à la nation. Il propose de donner le pouvoir à l’industrie (tous ceux qui produisent, patrons et ouvriers réconciliés, quelque vingt millions d’actifs) en composant une sorte de Chambre des communes des « industriels ».

Face à la misère, l’exploitation et, aux dangers d’insurrection, il faut trouver des mesures positives, rendre supportable l’ordre existant et concilier les intérêts opposés des classes sociales. L’imagination prend le pouvoir.

Jean-Baptiste Godin (1817-1888), ancien ouvrier serrurier devenu industriel, s’attelle à des « solutions sociales » (3) : « On n’a pas assez compris que le travail est moitié de la vie humaine, et qu’il faut, pour que la liberté soit effective, ne pas se contenter d’avoir brisé les constitutions féodales et serviles, mais d’en faire disparaître les formes et les traces. » Il crée, en 1880, le Familistère de Guise (qui survivra jusqu’en 1954), ou « Palais des familles », fondé sur l’association du capital et du travail, combinant une sorte de coopérative de production à un lieu de vie collectif avant-gardiste, qui devait permettre de réaliser « par l’habitation unitaire la satisfaction de tous les besoins de la vie humaine avec le moins de frais et le maximum d’avantages ». Précurseur de bien d’autres formes d’association ouvrière, le Familistère de Guise fut un demi-succès et… un demi-échec, sort commun des utopies mises en pratique.

Charles Fourier (1772-1837), lui, ne veut pas aménager, il veut révolutionner (sans faire la révolution, pour l’éviter même) l’ordre industriel. Dans le Nouveau Monde industriel et sociétaire (1829), il proclame : “Le genre humain va être affranchi et secouru TOUT ENTIER. Il se ralliera partout à l’industrie attrayante fondée sur le régime de l’attraction industrielle (…) en recourant à la méthode sociétaire naturelle (4) .” Il s’agit, par une association naturelle, de regrouper les hommes ( « passionnément et librement » ) — en fonction d’une savante distribution scientifique des passions dans « des phalanges industrielles de 180 personnes pour produire sans rien faire ». La productivité doit être décuplée en mettant fin au mode de production morcelé et divisé. Il faut tout à la fois supprimer les foyers à un seul ménage, l’exploitation individuelle et les petits ateliers pour réaliser des économies d’échelle en capital et en main-d’œuvre. Cela permettra de réduire la quantité de travail nécessaire dans toutes les activités et de le rendre attractif en misant non sur la contrainte mais sur le libre développement des sens. « Développer dès l’enfance passions, goûts, caractères et instincts, de façon à faire éclore les vocations industrielles, placer chacun au poste où la nature l’appelle, varier fréquemment les travaux et les soutenir de charmes suffisants pour faire naître l’attraction industrielle », telles sont les recettes fouriéristes.

Le socialiste anglais William Morris (1834-1896), artiste et écrivain, fondateur de la Socialist League, essaie, lui aussi, de réformer la société industrielle (5) dans ses utopiques Nouvelles de Nulle Part (1890). Au Pays de Nulle Part règne un univers idyllique, pré-industriel, écologique, fondé sur la propriété commune et le libre travail de chacun selon ses goûts et ses inclinations. L’abondance y règne, dans la mesure où le travail est redevenu créatif et donc attrayant ; la consommation n’est jamais inutile, sans être uniquement utilitaire. Chacun s’occupe à différentes tâches, manuelles et intellectuelles, en alternance, à son gré. Personne ne s’y dérobe car le travail, qui est art, constitue un passe-temps favori. Plus de production mécanisée, de spécialisation déqualifiante, de séparation entre intellectuel et manuel. Loisir, culture et travail sont intégrés. Au Pays de Nulle Part, les gens mènent une « vie de repos dans l’action, de plaisir synonyme de travail ».

Manufactures ou bagnes ?

Un autre socialiste, marxiste celui-là, fait entendre une voix discordante et attaque, de front, « la passion aveugle, perverse et homicide du travail » : c’est Paul Lafargue (1842-1911), gendre de Marx, qui jette à la face du monde industriel et capitaliste « Le droit à la paresse », paru en 1881 dans l’Egalité, avec le sous-titre « Réfutation du droit au travail de 1848 » (6). « Une étrange folie, écrit-il, possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. (…) Cette folie est l’amour du travail, la passion furibonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. »

Les économistes bourgeois eux-mêmes dénonçaient le bagne de l’atelier. Louis-René Villermé (1782-1863) parlait de « torture » ; il constatait, en 1840, qu’ “à un moment où les forçats des bagnes ne travaillent que dix heures et les esclaves des Antilles neuf (…) il existe dans la France qui a fait la Révolution de 1789, qui a proclamé les pompeux « Droits de l’Homme », des manufactures où la journée est de seize heures, sur lesquelles on n’accorde aux ouvriers qu’une heure et demie pour les repas”.

Interpellant les forçats du travail, Paul Lafargue leur crie : « Travaillez, travaillez, pour que, devenant plus pauvres, vous ayez plus de raisons de travailler et d’être misérables. Telle est la loi inexorable de la production capitaliste. » Car l’industriel et l’ouvrier sont pris dans le même engrenage, celui du système productiviste : « Tant que le fabricant a du crédit, il emprunte et emprunte encore pour fournir la matière première aux ouvriers. Il fait produire, sans réfléchir que le marché s’engorge et que, si ses marchandises n’arrivent pas à la vente, ses billets viendront à l’échéance. » Et il préconise de réduire à trois heures la journée de travail.

Le grand problème de l’économie capitaliste n’est plus de produire mais de trouver des consommateurs : « Il faut mater la passion extravagante des ouvriers pour le travail et les obliger à consommer les marchandises qu’ils produisent. » Invoquant Beaudelaire, Paul Lafargue termine par une supplique : « O Paresse, prends pitié de notre longue misère ! ô Paresse, mère des arts et des nobles vertus, sois le baume des angoisses humaines ! »



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