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2 octobre 2020

Instrumentalisation politique de la Justice à la Réunion : la méthode coloniale



Afin de compléter l’examen superficiel de cette situation, nous avons demandé à quelqu’un qui connaît particulièrement la situation politique de l’île J’ai interviewé mon ami Geoffroy Géraud-Legros, commentateur de la vie politique réunionnaise, journaliste, publiciste et géopoliticien

Vu Du Droit : Il y a quelques jours, vous ironisiez sur la concomitance entre les « affaires » qui frappent certains politiques réunionnais et le calendrier des élections municipales. Vous dites aujourd’hui que l’actualité vous donne raison…

Geoffroy Géraud Legros : Hier, un article paru dans le « JIR » révélait qu’un correspondant, pigiste de « Médiapart », colportait des fausses informations et entendait bâtir sur ces fausses informations un reportage « d’investigation ». L’affaire est intéressante et peut nous montrer le processus par lequel se construit une Fake News.

Le terme peut paraître brutal, mais c’est l’exacte vérité: jugez-en.

Voici l’affaire : Michel Fontaine, maire LR de la 3e commune de l’île (85.000 habitants) qui de l’avis général, vient de réussir un meeting de lancement d’une ampleur sans précédent, se voit sommé par « Médiapart » de répondre à des questions. Ces questions portent sur des frfraudes qui, selon le journaliste, auraient entaché l’élection de M. Fontaine en 2014. Passons sur l’orthographe douteuse et les lapsus intéressants que contient ce questionnaire partiellement reproduit par un journal réunionnais ; allons au fond.

Ledit pigiste écrit donc au maire de Saint-Pierre en ces termes : « Nous avons pour notre part poursuivis (sic) nos recherches. Nous avons notamment pu interroger une ancienne assesseure qui a été aussi interrogée par la police. Elle nous a expliqué avoir elle-même réalisé des fausses signatures au second tour des municipales, à partir des listes d’émergement (sic) qui lui avaient remises (sic) après le premier tour par des employés communaux ou par vos militants. Cette personne nous a donné une liste d’émergement (sic) annotée après le premier tour et qui lui a été distribuée. Aviez-vous connaissance d’un tel procédé ? » .

Le pigiste de « Médiapart » veut donc éclairer la fraude qui aurait caractérisé Michel Fontaine au second tour des élections municipales de 2014.

Problème: il n’y a pas eu de « deuxième tour » au scrutin de 2014, que Michel Fontaine a remporté dès le premier tour avec, je crois, 16.000 voix d’avance sur son adversaire, Jean-Gaël Anda. Le tribunal administratif a dûment validé l’élection. On se demande bien comment une « assesseure » aurait pu falsifier des registres de second tour qui n’ont jamais été utilisés, faute de scrutin. Ni quelles signatures la mystérieuse « assesseure » a bien pu imiter puisque personne n’a voté.

Il y a donc deux possibilités : soit cette « source » , qui n’en est pas une, a intoxiqué l’infortuné pigiste ; mais alors, il faut se figurer que ce journaliste d’investigation ne s’est même pas renseigné sur l’objet de son enquête, jusqu’à ignorer que l’élection sur laquelle il enquêtait avait été remportée dès le premier tour par M. Fontaine. Il faut aussi vérifier que ce journaliste n’a pas pris la peine de vérifier a minima l’authenticité des documents qu’on lui montrait. Le prix Albert Londres n’est pas pour demain ! J’ai peine à croire qu’un journaliste envoyé à 10.000 kilomètres de l’Hexagone – et le voyage n’est pas donné- par un grand média ait pu faire preuve de tant de légèreté.

La deuxième possibilité c’est que cette « assesseure » est une pure invention et n’a pas plus existé que le « deuxième tour », les « fausses signatures » et les « listes d’émergement» données par de fantomatiques « militants »…

VDD : Mais vous dites que cela était prévisible…

GGL : Et prévu ! J’ai effectivement écrit, quelques jours avant cette affaire, que plusieurs hommes et femmes politiques, qui n’appartiennent pas à certaine « élite du pouvoir » , subissent des campagnes de dénigrement dans l’opinion et notamment sur les réseaux sociaux, à l’approche des élections. Dans certains cas, ces campagnes s’appuient sur des procédures judiciaires en cours ; on lynche sur les réseaux sociaux, au mépris de la présomption d’innocence.

J’ironisais en disant que mes antennes, qui sont longues, me grésillaient que d’autres joyeusetés dans ce genre allaient advenir. Et il est vrai que j’entendais, du côté de Paris, une rumeur selon laquelle « quelque chose allait sortir » dans un journal de l’Hexagone. C’est que le monde de la diaspora créole est un petit monde et le monde du journalisme parisien l’est aussi ; or, j’ai quelques contacts dans ces deux univers, que j’ai un peu fréquentés dans une autre vie… Surtout, beaucoup de gens parlent.

Mais en vérité, j’étais plus sûrement informé par des ondes courtes : dans la rue (on dit en créole « dans le chemin ») des militants de Jean-Gaël Anda, principal rival du maire de Saint-Pierre (un ex-Modem blackboulé par LREM) cornaient à qui mieux mieux que « des dossiers allaient sortir » , qui plus est « dans Médiapart »…Et on indiquait aussi la date: cette semaine. On m’a même rapporté que l’annonce de cette parution avait été faite au micro lors d’un meeting. Je ne sais pas si la chose est vraie, mais enfin, cette publication était annoncée par ceux qui pensent avoir un intérêt direct à de telles « révélations ».

Celui qui entendait faire un « coup » médiatique ne connaît guère La Réunion.

Ici, tout le monde parle et tout se sait ; comme on dit chez nous, « fourmi court sous la terre, Créole i connaît », ce qui veut dire qu’il ne se passe rien dans l’île sans que nous autres, Réunionnais enracinés dans ce pays, n’en ayons connaissance. Tous ceux qui ont voulu jouer les Méphistophélès de mairie-annexe l’ont appris à leurs dépens…

On note d’ailleurs que « Médiapart » avait déjà été à l’origine d’une « révélation » dans le cadre des élections européennes. Comme aujourd’hui, M. Anda avait claironné partout, des mois à l’avance, la parution de ces informations, qui ont d’ailleurs fait pschitt, comme dirait l’autre. Il serait intéressant de savoir pourquoi, et comment, M. Anda est à chaque fois au courant du contenu et de la date de parution des articles qui visent son principal adversaire…

VDD : Pourquoi selon vous « Médiapart » enquête-t-il sur ce qui se passe à La Réunion ?

CGL : Je ne sais pas si on peut appeler « enquête » ce ratage digne d’un pied-nickelé. Disons qu’il est d’usage, ici, de faire intervenir la presse hexagonale quand on ne parvient pas à mener à bien une campagne de dénigrement dans les médias locaux. Cette pratique est d’ailleurs sous-tendue par un préjugé franchement raciste, selon lequel les médias réunionnais seraient plus « achetés », « aux ordres » que les autres, et « filtreraient » les informations. La question qui se pose, c’est tout de même celle du mécanisme par lequel un acteur politique ou économique local parvient à persuader un média national de venir enquêter sur nos turpitudes supposées. Après tout, il suffit d’aller dans les Hauts-de-Seine pour trouver des pratiques politiques bien plus « exotiques » que les nôtres… Il est vrai qu’il existe encore à La Réunion un lectorat colonial avide de lire la chronique des vices des indigènes ; et il y a des faiseurs d’opinion pour satisfaire cette demande. Bien sûr, ces gens-là ne se voient pas comme des colons, mais comme des philanthropes chargés de moraliser les moeurs insulaires corrompues, tartufferie habituelle du colonialisme de gauche. Mais enfin, il s’agit d’une niche. Au-delà, on se demande qui sont les commanditaires de tels « papiers » – car il y a sans doute des commanditaires – et on se pose aussi, en bonne logique, la question de la contrepartie…

VDD : Et avez-vous une idée de l’identité de ces commanditaires ?

CGL: Faut-il reposer l’éternelle question : « cui prodest » ? On dit en créole, « c’est la poule qui kakaye qui a pondu l’oeuf » – je vous laisse traduire. A ce stade, je préfère ne pas aller plus loin, eu égard au contexte actuel. Depuis peu de temps – deux ou trois ans à peine – La Réunion, île marquée par la culture orale où régnait une grande liberté de parole, dérive vers la forme de gouvernance autoritaire que les Européens de l’Est nomment la « démocrature ». Aujourd’hui, il peut être risqué d’exprimer son opinion.

C’est l’effet de la crispation de clans de pouvoir locaux, et non de l’Etat central, qui doit lutter pour ne pas perdre du terrain. Un signe ne trompe pas : de plus en plus de Réunionnais adoptent des pseudonymes sur les réseaux sociaux ; non pas pour troller, mais par peur d’être reconnus et d’avoir des ennuis à leur travail ou dans leur vie civique.

Bien sûr, personne ne risque le Goulag et personne ne disparaît la nuit : mais dans une île exiguë et ravagée par le chômage, il est facile de pourrir la vie à ceux qui ne pensent pas comme il faut, d’empêcher les gens de travailler, de susciter mille et une tracasseries administratives. De même, des journalistes ont récemment dû faire grève pour imposer à leur rédaction la publication de « papiers » relativement critiques envers certaines institutions. Des institutions dites décentralisées qui, en réalité, donnent dans le séparatisme… A La Réunion, le phénomène de « sécession des élites » qui peut être constaté au niveau global passe par un dévoiement complet de la décentralisation et par un accroissement du contrôle social sur la population. Dans ce contexte, un élu tel que Michel Fontaine, gaulliste social affirmé et républicain « à l’ancienne » est gênant et on veut le dégager.

Autrefois, les manoeuvres de ce type, qui étaient légion, étaient menées par des gens qui grenouillaient dans le marigot barbouze-mercenaire. Au passage, ces gens étaient eux-même de fameux pied-nickelés qui ont manqué la plupart de leurs « coups ». Aujourd’hui, tout cela passe par le clavier et, semble-t-il, par des gens qui affichent des convictions tiers-mondistes. Des barbouzes tiers-mondistes : on patauge en pleine bouillie post-moderne…

Le plus déprimant, c’est que dans ce processus, les lyncheurs médiatiques ont le soutien objectif des habituels idiots utiles: la claque gauchiste qui crie « tous pourris », manifeste « contre la crruption des élus » en tapant sur des casseroles et se retrouve tout étonnée lorsqu’elle fait à son tour l’objet d’ « enquêtes » à charge et de lynchages qui foulent aux pieds la présomption d’innocence.

VDD : Pensez-vous que ces campagnes médiatiques auront un effet sur les élections ?

CGL : Je ne le crois pas. La Réunion est une île prolétaire, marquée par un fort chômage (25% de la population) et une forte pauvreté – près de 40% des Réunionnais vivent en-dessous du seuil de pauvreté. Les Réunionnais votent traditionnellement beaucoup aux élections municipales et attendent du concret ; les maires sont des acteurs sociaux de premier plan. Les maires qui durent sont proches du peuple et le peuple les reconnaît comme tels ; les élections se gagnent dans le porte-à-porte et les « réunions-café » chez l’habitant. Je ne crois pas qu’on puisse gagner une élection dans notre île en balançant des horreurs et des Fake News, assis derrière un écran. Choisir le terrain des « affaires » pour conquérir une mairie, c’est un choix de perdant.

Source : Vu du Droit
http://www.vududroit.com/…



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