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19 septembre 2020

Donner ou non de l’argent à sa copine, le débat «d’intérêt national» qui divise et amuse les Ivoiriens




Les réseaux sociaux en Côte d’Ivoire sont actuellement en ébullition autour de la question de la place de l’argent dans les relations amoureuses. Alimentée par une joute musicale menée par deux chanteurs, la polémique demeure vive. En ce jour de fête des amoureux, le sociologue Jean-Louis Lognon livre son analyse à Sputnik.

Dans un single sorti le 1er février, l’artiste Ivoirien DJ Léo a exhorté les hommes à prendre soin de leur compagne en leur donnant de l’argent. Ses propos, salués par de nombreuses femmes mais décriés par les hommes, ont, contre toute attente, provoqué une vive polémique sur la toile.

En réponse à DJ Léo, le rappeur Suspect 95 a sorti cinq jours plus tard une chanson dans laquelle il incite pour sa part les femmes à cesser de toujours tendre la main aux hommes et surtout à travailler.

Depuis, les internautes rivalisent tantôt d’humour, tantôt de sarcasmes pour exprimer leur soutien à l’un ou à l’autre.

«C’est le son de la délivrance parce que ces deux dernières décennies, la gente masculine a trop souffert. Même si Suspect 95 se présente à la prochaine élection présidentielle, il sera élu car ce phénomène touche même les hauts cadres du pays», jubile un internaute.

«En Afrique, c’est un devoir pour l’homme de s’occuper de celle qui partage sa vie. DJ Léo ne fait que le rappeler aux hommes avares que vous êtes. Sa chanson est désormais ma nouvelle sonnerie de téléphone pour vous exorciser», lui répond une autre.

Le débat mené en ligne entre hommes et femmes, dans une ambiance bon enfant mais avec parfois tout le sérieux possible, a rapidement pris une dimension étonnante au point d’éclipser presque des sujets d’actualité, comme l’audience sur la levée des restrictions à la liberté de l’ancien Président Laurent Gbagbo, jugé par la Cour pénale internationale.

Mieux, la polémique s’est déportée sur des plateaux de chaînes de télévision et de radio ivoiriennes et africaines.

Interrogé par Sputnik, Jean-Louis Lognon, sociologue et enseignant-chercheur à l’université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan, affirme que si ce débat suscite autant de passion, «c’est parce qu’il relève d’une question sociétale». 

Les sociétés d’Afrique francophone étant assez homogènes, une homogénéité accentuée par les réseaux sociaux, il apparaît normal que les uns se reconnaissent dans les réalités des autres.

Selon le sociologue, il y deux imaginaires sociaux (ensemble de conceptions acceptées par une société) qui s’affrontent dans ce débat qui a cours. Le premier imaginaire social est celui qui établit une frontière entre amour et intérêt financier.

«Dans la littérature sociologique, il est dit que quand on aime, on ne compte pas. Cela implique que l’argent n’a pas sa place dans la sphère sentimentale et que c’est uniquement par amour que l’on s’engage dans une relation», explique-t-il.

De ce fait, parler d’argent dans une relation amoureuse revient à la dénaturer.

Le second imaginaire aborde le rôle de chacun des partenaires dans un couple. Un rôle qui est défini par la société. Et dans la société traditionnelle ivoirienne, l’homme est le chef de la famille.

«Cet imaginaire social fait de la relation amoureuse une relation de pouvoir dont l’homme est le chef. Et à ce titre, c’est lui qui pourvoit aux besoins de tous», analyse Jean-Louis Lognon.

Vu sous cet angle, il revient donc à l’homme de prendre soin de sa petite amie ou de son épouse, ce qui implique bien souvent de lui donner de l’argent.

Cependant, chacune de ces deux conceptions sociales a des conséquences.

Dans le cas d’une relation amoureuse où l’argent n’est pas mis en avant, la stabilité repose sur d’autres éléments, dont les sentiments. Par ailleurs, le désintérêt financier réduit les inégalités. Pauvres comme riches peuvent accéder à une relation amoureuse.

A contrario, dans le cas d’une relation amoureuse basée sur le matériel ou l’intérêt financier, les aspects affectifs (l’amour, la solidarité…) perdent leur valeur. Le couple est dès lors fragilisé.

«Quand on pousse plus loin l’analyse, on réalise que, outre la fragilisation du couple, l’intérêt financier produit des formes d’inégalités dans l’accès à une relation amoureuse et, par conséquent, au mariage. En clair, celui qui n’a pas d’argent ne peut pas se mettre en couple. Il y a donc une sorte de discrimination à l’égard de ceux qui sont dépourvus de moyens financiers et matériels», considère le sociologue.

Pour Jean-Louis Lognon, le discours selon lequel l’homme doit donner de l’argent à la femme dans la relation amoureuse maintient de façon subtile sa domination sur cette dernière.

«Cette rhétorique consolide en fait la position dominante de l’homme et maintient la femme dans une position de personne assistée. Certaines femmes, loin de la remettre en cause, défendent cette position dominante tout en estimant qu’elle doit se mériter. Qu’elle doit être assortie d’une contrepartie qui est, en l’occurrence ici pour les hommes, d’assumer leurs besoins matériels», décrypte-t-il.

Pour ces femmes, leur amour, mais surtout leur corps, doit être cédé en contrepartie d’une sécurité matérielle et/ou affective. D’où une certaine «marchandisation du corps de la femme».

«En Afrique, nous sommes dans des sociétés phallocratiques où les inégalités entre genres sont très prononcées. Les plus riches, les plus éduqués, les plus forts sont les hommes. Dès lors, l’une des stratégies trouvées par certaines femmes pour lutter contre ces inégalités est l’usage de leur corps», estime le sociologue.

Ainsi, dans une société ivoirienne inégalitaire où les hommes détiennent l’essentiel des ressources, le corps est utilisé comme une stratégie pour sortir de la précarité.

Les phénomènes de la dépigmentation de la peau ou encore du grossissement des fesses et de la poitrine observés chez les femmes s’inscrivent donc, selon Jean-Louis Lognon, dans cette  logique de réduction des inégalités entre genres.





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