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23 septembre 2020

Des « talents » ? On en a des talents, on en est des talents ! — Alexandra SIPPEL



Par Alexandra Sippel, maîtresse de conférences à l’université Jean-Jaurès, Toulouse

Ce témoignage d’une jeune universitaire est très significatif. Des milliers d’autres collègues pensent de même. Il faut espérer que ce type de prise de conscience marque le début d’un processus et n’est pas le chant du cygne de générations sacrifiées.

La situation abominable et angoissante dans laquelle se trouvent nos collègues a pour responsables, en premier lieu, des universitaires eux-mêmes qui, depuis une vingtaine d’années, ont pris le pouvoir avec l’aide d’administratifs qui gèrent des personnels comme ils géreraient des tracteurs et qui finiront par les supplanter. Ces fossoyeurs de l’Alma Mater ne visent qu’une chose : gérer comme une entreprise une université elle-même devenue entreprise.

Qu’il soit doctorant ou professeur de classe exceptionnelle, un universitaire travaille aujourd’hui cinquante heures par semaines, dans des conditions que décrit fort bien Alexandra Sippel. La différence avec mon époque (j’ai pris ma retraite il y a une bonne dizaine d’années – le suave Alain Minc dirait que je coûte cher à la collectivité), c’est que, lorsqu’il m’arrivait plus souvent qu’à mon tour de travailler aussi longtemps, c’était un choix personnel, donc gratifiant.

Les universitaires d’aujourd’hui ne peuvent plus donner aucun sens à ce qu’ils font. D’où des dépressions – en secret – et de l’épuisement (on dit maintenant “ burn-out ” comme cela on ne sait plus trop ce que l’on dit.

Il est urgent que les universitaires se mobilisent et agissent en masse, résolument et de manière virulente contre les idiots utiles du banquier éborgneur au service de la finance.

Ils ont le nombre, ils sont le nombre. Ils gagneront. S’ils le veulent. (Bernard Gensane)

Je parle de moi, mais je parle de mes collègues : du talent dans l’Enseignement supérieur et la recherche français, on n’en manque pas.

“Publish or perish”, “tenure track”, “excellence”, “talents”, classements divers… les universités et les universitaires sont sous le feu roulant des critiques et ce billet n’est qu’un petit témoignage parmi tant d’autres motions, tribunes, prises de parole et de position qui paraissent dans la presse, sur les réseaux sociaux et sur les blogs, en particulier depuis que le président du CNRS a vanté les mérites de la prochaine Loi de Programmation Pluriannuelle de la Recherche au motif qu’elle est “inégalitaire” et “darwinienne”, avant d’expliciter son propos en ajoutant que tous les footballers ne jouent pas la Champions’ League, et que, de même, tous les universitaires ne peuvent prétendre à l’excellence. Au ministère, ce n’est guère mieux, où l’on argue que précariser l’entrée dans la carrière d’enseignant-chercheur titulaire au moyen de “CDI de chantier” ou de titularisations conditionnelles (“tenure track”) serait un moyen de sélectionner les meilleurs, les “talents”.

Comme je l’ai indiqué dans le chapeau, je vais parler de moi, mais en parlant de moi, je parle aussi de mes collègues qui prendront la plume s’ils le souhaitent, s’ils en ont besoin, pour exprimer leur propre ressenti. Je vais parler de mon cursus, qui est honnête : ni extraordinaire, ni méprisable. Je ne cherche pas à me vanter, mais simplement à dire, à revendiquer même, que je suis une bonne maîtresse de conférences, une bonne enseignante, une bonne chercheuse, un bonne membre de l’équipe dans l’accomplissement de tâches administratives utiles à la communauté.

J’ai besoin d’écrire parce que je ne supporte plus le mot “talent”/”talents”. Je ne supporte plus le discours qui consiste à dire qu’il faut les attirer alors qu’ils sont là, présents dans l’université française. Ils sont là, présents, pas seulement dans les universités qui se sont auto-proclamées “de recherche intensive”, mais, vu la pénurie de postes, dans toutes les universités. Et il est insultant, profondément insultant, de répandre dans l’opinion publique l’idée selon laquelle “nous” serions médiocres alors que nos homologues formés dans les pays anglophones, surtout dans des endroits très prestigieux où l’on ne lésine pas sur le marketing/branding, seraient tous infiniment meilleurs et qu’il faudrait les attirer, eux, à toute force en “nous” reléguant, nous, dans une seconde classe à laquelle nous n’appartenons pas.

Attirer des “talents” vous dites ? Je n’ai eu aucun diplôme sans une mention inférieure à “bien” : bac littéraire, 1997, mention bien ; licence d’anglais LLCE, 2000, mention bien ; maîtrise en histoire médiévale anglaise, 2002 (avec une année en tant qu’enseignante assistante en Angleterre), mention très bien ; Agrégation et CAPES, du premier coup pour les deux, honorablement classée pour les deux, 2003 ; DEA en histoire britannique du XVIIIe siècle, en 2004, mention très bien ; Doctorat en histoire britannique du XVIIIe siècle, 2009, mention très honorable à l’unanimité. Sélectionnée en 2003 pour devenir tutrice à Paris IV-Sorbonne ; sélectionnée en 2004, pour un poste d’Allocataire-Monitrice, seule non-normalienne de mon Ecole Doctorale ; Sélectionnée en 2007 et les années suivantes pour des postes d’Attachée Temporaire d’Enseignement et de Recherche ; Recrutée Maîtresse de conférences à l’université Toulouse-Jean Jaurès dès ma première campagne.

Alors bien sûr, vous l’aurez remarqué, je revendique d’avoir du talent malgré quelques manques dans tout cela : pas normalienne. Non, j’ai fait une prépa parce que mes profs m’y ont poussée : “tu es bonne élève, fais une prépa”. Mais je ne savais pas, à l’époque, ce qu’étaient vraiment les ENS. J’ai donc arrêté après l’hypokhâgne parce que j’avais 3h de transports en commun quotidiennes pour y aller et en revenir, et pour d’autres raisons fort bien expliquées par les sociologues. Je n’ai pas non plus fait une thèse extraordinaire, je le reconnais bien volontiers, mais elle m’a tout de même valu la deuxième meilleure mention donnée à l’époque où l’on décernait encore des mentions : “très honorable à l’unanimité”, ça n’est pas déshonorant après tout. Je reconnais aussi volontiers qu’être recrutée maîtresse de conférences dès ma première campagne n’est pas entièrement dû à mon seul talent et qu’il y a une part de chance. Je pense que j’étais une bonne candidate, je n’ai pas démérité dans les autres entretiens passés cette année-là (3e à Paris IV ; 4e à Bordeaux III). J’étais une bonne candidate, et j’ai eu la chance de tomber sur ce poste-là, cette année-là, avec ce comité de sélection-là (dont je ne connaissais à l’époque aucun membre). Des amis très doués, plus que moi parfois, depuis plus longtemps puisque certains sont normaliens, dans d’autres disciplines ont eu moins de chance et cela ne retire rien à leur talent : la pénurie de postes qui fait retomber la honte et la déception sur celui/celle qui n’est pas retenu malgré toutes ses réussites n’est pas de leur fait.

Aujourd’hui, avec ma thèse en histoire intellectuelle du XVIIIe siècle britannique, j’enseigne un peu tout ce qui touche aux Iles Britanniques et parfois même un peu aux Etats-Unis : les institutions, la formation des nations, un peu d’histoire politique, beaucoup d’histoire économique, de la méthodologie très basique pour les étudiants de première année, un petit peu ma période de spécialité. Pour continuer à me former sur cette période que j’aime mais que je n’ai pas beaucoup l’occasion d’enseigner, je propose des séminaires à l’Université du Temps Libre et vous me croirez si vous voulez quand je dis que mes auditeurs sont très satisfaits. Je contribue à la vie administrative de mon institution en siégeant dans un conseil de département, en ayant passé 3 ans à faire les emplois du temps de mes 100 et quelques collègues – dont deux avec une amie que je remercie ; en co-encadrant les démarches des étudiants qui viennent ou partent étudier en Erasmus, avec une autre amie très chère que je remercie aussi. Et dans tout ça, je mène aussi mes recherches avec l’ambition de publier des monographies de recherche sur l’histoire économique britannique au tournant du XIXe siècle. L’ambition parce que la recherche est la partie du métier qui est la plus valorisée/évaluée, mais celle aussi qui nous sert à tous de variable d’ajustement tant les autres tâches sont chronophages et toujours urgentes : préparer les nouveaux cours, corriger les copies, donner les sujets d’examen, accomplir les tâches administratives diverses dans les délais impartis et toujours courts. Quand en plus, comme moi, on concilie travail à temps plein avec une vie de famille bien animée par deux jeunes enfants, on court après le temps pour la recherche. La recherche, ça n’est pas un vain mot : aujourd’hui comme hier, on a besoin d’historiens pour éclairer de leur mieux le monde d’hier et, peut-être, comprendre un peu mieux celui d’aujourd’hui. La recherche est une passion, mais elle n’est pas que cela : c’est un métier. Un vrai métier, avec ses contraintes et ses difficultés, et qui mérite une véritable reconnaissance. Un métier d’ailleurs pour lequel on est évalué à chaque étape : point de participation à un colloque sans examen de la proposition de communication par un comité d’experts scientifiques ; point de publication sans un travail d’expertise en double aveugle par des pairs spécialistes du sujet traité.

Dire qu’il faut attirer les “talents” comme si nous, qui sommes en place, n’étions là que par hasard, comme si notre situation de fonctionnaires avait émoussé notre acuité intellectuelle, est insultant et je le vis comme une insulte. Et c’est une insulte d’autant plus blessante et douloureuse que, comme mes collègues, j’ai joué le jeu de mon mieux à chaque étape. J’ai été à l’école, au collège et au lycée publics. J’ai travaillé dur pour obtenir tous mes examens. J’ai sans doute des facilités, mais je suis une laborieuse qui ne se contente pas de la moyenne, qui ne se contente pas de la médiocrité. Je n’atteins pas les niveaux d’excellence de certains de mes pairs, mais j’ai joué le jeu de la méritocratie républicaine de mon mieux en essayant toujours de me dépasser. Je le fais encore aujourd’hui pour donner à mes étudiants le meilleur de ce dont je suis capable pour tenter de les aider à donner, eux aussi, le meilleur d’eux-mêmes. Ca marche avec certains, pas avec tous, mais quand on voit l’intelligence d’un jeune s’éveiller grâce à ce qu’il découvre dans nos cours et hors de nos cours, c’est une grande réussite.

Dire qu’il faut attirer des “talents”, c’est encore insulter nos maîtres. J’ai été formée à l’université de Paris VI-Sorbonne, maintenant Sorbonne Université. Mes enseignants, depuis la deuxième année où j’ai suivi leurs cours, étaient tous formidablement intelligents et avaient le don de communiquer leur amour du savoir aux jeunes que nous étions – à moi en tout cas. Mme Michlin, en études américaines, un génie de la littérature avec une connaissance fine de l’histoire, et douée d’une empathie sans égale. M. Dubois et M. Bury, profs de traduction : j’ai eu l’occasion de leur dire qu’on aurait dit des patineurs médaillés d’or alors que je me sentais Bambi se dressant sur ses pattes pour la première fois sur la glace face à des textes fort ardus ; M. Lilly, prof de phonétique à la pédagogie magique qui nous faisait étudier les lois de la phonologie dans des langues totalement inconnues et qui nous permettait de croire que nous les lui avions fait découvrir. Mme Sancery, Mme Bidard, M. Carruthers et leur passion du Moyen-Age ; Mme Pécastaing et son ère victorienne et tant d’autres que je ne cite pas mais à qui je dois tant ; et tous ceux rencontrés en colloques et dont j’ai appris aussi. M. Carré, mon directeur de thèse aux connaissances immenses et aux conseils si précieux, respecté des historiens dit-on, et ça n’est pas rien pour un civilisationniste ! L’université française est une longue généalogie. Il suffit de lire les nécrologies qui circulent parfois sur nos listes de diffusion quand l’un des nôtres nous quitte et que ceux qui l’ont connu lui rendent hommage : le talent n’est pas qu’un héritage, mais un partage. La générosité et la bienveillance dans la transmission des connaissances sont des qualités précieuses, qui permettent aux talents d’aujourd’hui de porter les talents émergents. Et je compte bien, en continuant à travailler dur, à lire, à écrire, à comprendre, prendre place moi aussi dans cette généalogie ; plus modestement sans doute que mes grands anciens, mais à ma mesure.

Mes étudiants d’aujourd’hui, mes jeunes collègues doctorants et jeunes docteurs ont eux aussi leur place dans cette lignée. Ils ne déméritent pas ; leurs recherches ne sont pas moins légitimes que les miennes, ou que d’autres. Ils et elles ont le droit d’avoir une carrière sereine. Ils sont évalués à chaque étape de leur parcours, pour tous les postes qu’ils et elles décrochent, toutes les recherches qu’ils et elles présentent. Ils et elles ont le droit de faire honnêtement le métier pour lequel ils et elles se forment par la recherche et de le concilier avec une vie personnelle épanouie, le droit de fonder une famille s’ils et elles le souhaitent plutôt que d’être soumis à des pressions telles que le choix de la famille ne se ferait qu’au prix d’un renoncement à une carrière dans la recherche et l’enseignement. Leurs recherches ne sont pas inutiles ; elles méritent d’être menées. Leur doctorat n’est pas un hobby pour jeune personne désœuvrée, mais un projet professionnel : celui de devenir passeurs à leur tour. Si nos recherches n’ont pas d’impact mesurable sur le produit intérieur brut du pays, elles n’en sont pas moins essentielles en tant que sciences humaines, véritablement humaines qui permettent de comprendre l’humain.





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