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13 August 2020

LE PRIX SIMONE DE BEAUVOIR CONSACRE LE MOUVEMENT MAROCAIN HORS-LA-LOI. PAR MUSTAPHA SAHA



LE PRIX SIMONE DE BEAUVOIR CONSACRE LE MOUVEMENT MAROCAIN HORS-LA-LOI.

PAR MUSTAPHA SAHA

Paris. Maison de l’Amérique Latine. 9 janvier 2020. Devant un parterre de célébrités intellectuelles sorties des années glorieuses de la lutte féministe, la représentante du mouvement marocain Hors-La-Loi , Sonia Terrab, reçoit le Prix Simone de Beauvoir des mains de Sylvie Le Bon de Beauvoir. Pierre Bras, délégué général, et Nicole Fernandez Ferrer, directrice du Centre audiovisuel Simone de Beauvoir, réalisatrice et gardienne des archives, veillent discrètement au bon déroulement de l’événement. L’avocate Ghizlane Mamouni enregistre la scène sur son portable. Le prix est obtenu sur suggestion de l’algérienne Sihem Habchi, militante active contre les excusions sociales, membre de la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité.

Le discours de Sylvie Le Bon rappelle d’emblée la pertinence de la philosophie beauvoirienne : « Simone de Beauvoir affirmait sans cesse l’unité nécessaire de la pensée et de l’action. Penser sans agir n’est qu’un jeu. Agir sans penser n’est qu’un geste sans conséquences. L’écriture n’est ni un jeu futile, ni un geste inutile, mais un acte dans lequel se risque et se justifie toute l’existence. En s’inscrivant dans la réalité du monde, une œuvre relayée, réfractée dans la conscience des lecteurs, peut devenir une force redoutable, une arme puissante contre le scandale de l’inhumain, qui prend de nombreux visages, l’arbitraire, l’injustice, l’oppression, l’iniquité, la tyrannie, et tous les dénis cyniques et sournois de la liberté. « Le Deuxième sexe » a été conçu par son autrice en 1949 comme un essai, une réflexion théorique sur la condition des femmes. L’histoire a changé la destinée du livre. L’ouvrage a révélé toute sa portée vingt ans après quand la célèbre formule, qui condense ses analyses, « On ne naît pas femme, on le devient », a inspiré et fédéré des luttes féministes décisives, à partir des années soixante-dix, quand le Mouvement de Libération des Femmes (MLF) s’est fait reconnaître et entendre aux Etats Unis, en France et dans le Monde entier. « Le Deuxième sexe » continue d’être traduit et de gagner davantage d’aires linguistiques. Le collectif signataire du manifeste des Hors-La-Loi reflète dans sa quintessence l’esprit beauvoirien, une philosophie de la liberté qui, bien que les femmes soient les premières concernées, s’adresse aussi aux hommes puisque les expressions fondamentales de la liberté, qui sont le libre choix et la libre pratique sexuelle, doivent être des droits incontestés de tout être humain. Or, c’est loin d’être le cas aujourd’hui ».

Ma dilection pour Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre est si vivace qu’il me semble qu’ils sont toujours vivants. Je sais d’expérience la richesse naturelle de leur intellect et la probité foncière de leur affect. Je dors sous une bibliothèque contenant tous leurs livres, dans leurs éditions originales. Je ferme les yeux pendant le discours de Sylvie Le Bon de Beauvoir. Je suis abasourdi par le mimétisme physique, vocal, verbal, une incroyable gémination. Même coiffure, même posture intimidante, même attitude prévenante et distante à la fois, mêmes intonations tranchantes, mêmes expressions péremptoires et convaincantes. A croire que Simone de Beauvoir a malicieusement prolongé son existence en se réincarnant dans sa fille adoptive. Sylvie Le Bon de Beauvoir, admirable d’abnégation, exhume, annote, édite les textes inédits, les cahiers de jeunesse, le Journal de guerre, les deux tomes des Lettres à Jean-Paul Sartre, les Lettres à Nelson Algren, la Correspondance croisée avec Jacques-Laurent Bost, établit la chronologie des deux volumes des mémoires dans la collection La Pléiade. Comment s’étonner que l’œuvre prolifique de sa mère soit l’œuvre de sa vie ? Simone de Beauvoir ne disait-elle pas : « Une journée où je n’écris pas a un goût de cendres » ? La belle filiation élective s’immortalise dans « Tout compte fait ».

Simone de Beauvoir fait, à dix-huit ans, quatre séjours au Maroc avant d’y retourner avec Jean-Paul Sartre. Leur infaillible engagement pour l’Indépendance se retrouve dans leurs écrits prémonitoires. Elle est sans doute fière, dans sa demeure éternelle, d’être, post-mortem, la marraine de cette nouvelle génération de féministes maghrébines sans complexes. Les juges, Les législateurs, Les gardiens scrupuleux de la morale publique sont dangereux. « L’homme sérieux est dangereux. Il est naturel qu’il se fasse tyran. Méconnaissant avec mauvaise foi la subjectivité de son choix, il prétend qu’à travers lui s’affirme la valeur inconditionnée de l’objet, et d’un même mouvement, il méconnaît aussi la valeur de la subjectivité et de la liberté d’autrui, si bien que, les sacrifiant à la chose, il se persuade que ce qu’il sacrifie n’est rien. L’administrateur colonial qui a élevé la route à la hauteur d’une idole n’aura pas de scrupule à en assurer la construction au prix d’un grand nombre de vies d’indigènes. Car, quelle est la valeur d’un indigène présumé maladroit, inefficace et paresseux ? Le sérieux conduit à un fanatisme aussi redoutable que le fanatisme de la passion. C’est le fanatisme de l’Inquisition, qui n’hésite pas à imposer un credo, c’est-à-dire un mouvement intérieur par des contraintes extérieures. C’est le fanatisme des Vigilants d’Amérique, qui défendent la moralité par des lynchages. C’est le fanatisme politique, qui vide la politique de tout contenu humain et impose l’ordre étatique non pour les individus, mais contre eux » (Simone de Beauvoir : Pour une morale de l’ambiguïté, éditions Gallimard, 1947).

Dans une société régie depuis des siècles par le silence, la hchouma faisant office de cadenas indéverrouillable, le déblocage des mœurs commence par la libération de la parole. La prohibition de la sexualité hors mariage rappelle la situation française des années soixante où la légalisation de la contraception n’intervient qu’en décembre 1967 sur proposition du député Lucien Neuwirth. S’obtient ainsi l’abrogation de la loi de juillet 1920, qui interdit non seulement toute contraception, mais également toute information sur les moyens contraceptifs. L’interruption volontaire de grossesse est illégale jusqu’à la dépénalisation de l’avortement par la loi Simone Veil de janvier 1975, reconduite sans limite de temps par la loi de décembre 1979. Le manifeste des 343, rédigé par Simone de Beauvoir en 1971, s’ouvre sur ce paragraphe applicable en tous points aux réalités marocaines : « Un million de femmes se font avorter chaque année. Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées, alors que cette opération, pratiquée sous contrôle médical, est des plus simples. On fait le silence sur ce million de femmes. Je déclare que je suis l’une d’elles. Je déclare avoir avorté. De même que nous réclamons le libre accès aux moyens anticonceptionnels, nous réclamons l’avortement libre ». Le manifeste est un fait patent de désobéissance dans la mesure où aucune signataire se déclarant hors-la-loi n’est poursuivie. Le procès de Bobigny, jugeant cinq femmes pour complicité d’avortement, est une dénonciation spectaculaire des lois scélérates. Simone de Beauvoir, qui préside l’association féministe « Choisir » et l’avocate Gisèle Halimi déclenchent une offensive politique devant le tribunal en démontrant l’injustice des lois liberticides. L’une des inculpées rétorque au juge d’instruction : « Monsieur le Juge, je ne suis pas coupable. C’est votre loi qui est coupable » avant de se voir sommée de se taire sous peine d’une seconde inculpation pour outrage à magistrat. La jeune Marie-Claire, à l’origine de l’affaire, finalement relaxée, dont le prénom explose à la Une des journaux, devient une héroïne malgré elle. L’aveuglement du procureur atteint son paroxysme quand il exige des médias de respecter l’article 39 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse censurant la publication des débats sur l’avortement.

Sonia Terrab érige la raison subjective en profession de foi romantique : « Notre mouvement a commencé par des colères individuelles, qui ont suscité une volonté collective de dire et de changer les choses. Notre génération représente une nouvelle vague du féminisme, qui ose formuler les problèmes tels qu’ils se posent dans leur rudesse quotidienne. Pour sortir de la résignation, il faut libérer la parole, la parole bâillonnée des femmes, la parole asphyxiée des jeunes, la parole de l’individualité, la parole de l’intimité. La révolte est avant tout une révolte individuelle contre les tabous et les interdits imposés dès la naissance par les parents. Le changement commence dans le cercle familial. Il n’y a pas d’épanouissement de l’être humain sans liberté. La jeunesse marocaine n’est pas motivée par des pensées politiques, des idées politiques, des engagements idéologiques. La jeunesse marocaine, en connexion avec la planète entière sur internet, a essentiellement besoin de liberté. Les jeunes veulent marcher librement dans la rue, faire la fête, rire, se toucher, s’aimer. Dans notre société pudibonde et moraliste, mettre l’amour en avant est en soi révolutionnaire. Nous avons du mal à nous aimer parce que l’amour est identifié au mal. Notre combat n’a d’autre but que la liberté d’être, d’aimer, d’exister ».

L’intervention de Sonia Terrab, chargée d’attendrissantes effusions sentimentales, réveille en moi les souvenirs de mes séjours universitaires à Berkeley, quand les hippies agitaient joyeusement leurs pancartes « Peace and love » au Golden Gate Park de San Francisco et jetaient des fleurs sur les barrages policiers. Je reconnais du coup les signes avant-coureurs d’une bifurcation socioculturelle. Ainsi en va-t-il de l’atavisme marocain, une étoile verte pacifique, sur fond rouge hérétique. Des slogans soixante-huitards résonnent dans ma mémoire, « Faites l’amour, pas la guerre », « Vivre sans temps morts, jouir sans entraves », « Ils peuvent couper toutes les fleurs, ils n’empêcheront pas la venue du printemps », « Ne me libère pas, je m’en charge », « Cours camarade, le vieux monde est derrière toi ». L’émergence du désir, du plaisir, comme exigences vitales, et leur expression sur la place publique sont les meilleurs antidotes au harcèlement sexuel. Quand les pelouses interdites se couvrent de silhouettes enlacées, de corps relaxés, la société recouvre sa concorde et sa pleine santé. La génération actuelle, accablée par la terreur intégriste, n’a pas connu les défilés en bikini égayant les fameuses piscines Tahiti, Miami, Acapulco, Kon-Tiki… de la corniche casablancaise jusqu’aux années soixante-dix, et les femmes se promenant tranquillement en jupes courtes sur les boulevards du centre-ville. L’émancipation sociale se reflète en premier lieu dans la liberté vestimentaire. La servitude s’inscrit dans les uniformes. Les jeunes activistes marocaines, ni fatalistes, ni soumises, font voler en éclat les tabous sur le corps féminin, se maquillent et se font belles pour elles-mêmes, démystifient les stéréotypes de l’éternel féminin et du pater familias, le père, le professeur, le patron.

Sonia Terrab évoque volontiers le roman « La Servante écarlate » (The Handmeid’s tale) de Margaret Artwood, qui décrit un système totalitaire régi par la religion, où les femmes sont rabaissées au plus bas de l’asservissement, divisées en castes, les Epouses aliénées par les affaires domestiques, les Marthas épuisées par les tâches ménagères, Les Econofemmes mariées aux miséreux et les Tantes, vêtues de grandes robes écarlates, chargées de la reproduction de l’espèce humaine. Les femmes âgées, bouches inutiles, sont condamnées à trier des déchets toxiques dans des colonies isolées. Le taux de natalité est bas à cause de la pollution. Les rares nouveaux nés naissent handicapés. L’interjection « Ne laissaez pas les salopards vous exterminer » (Nolite te salopardes exterminorum) explicite le message de la fiction. Sonia Terrab commente et applique la leçon : « Quand les femmes s’autonomisent, elles se responsabilisent et responsabilisent leur entourage ». Elle investit son savoir-faire communicationnel pour motiver et mobiliser les journaux et les réseaux sociaux, lancer le mouvement sur tous les fronts médiatiques, tisser des passerelles au-delà des frontières. La solidarité sur le web fonctionne à merveille. Les témoignages se propagent par centaines. Les tabous se fracassent dans l’interactivité déculpabilisatrice. Les ralliements se multiplient par milliers. L’opération est si bien réussie, si bien relayée par la presse internationale, que l’indignation réactive se transforme en revendication législative. Demeure le problème de la jeunesse masculine qui, pour une bonne partie, entretient le culte de la virilité et pratique, dans les milieux déshérités particulièrement, la persécution morale, sinon physique. Les jeunes gens scolarisés, sexuellement frustrée, faute de profiter de la société de consommation, participent, en revanche, à la société de communication, se distinguent par leur activisme sur la toile et réclament, dans l’étouffoir sociétal, leur bulle d’oxygène.

Le mouvement « Hors-La-Loi » naît d’un manifeste dénonçant l’article 490 du code pénal, qui interdit toute relation entre deux personnes hors mariage. Les signataires, 15 000 citoyennes et citoyens marocains, se déclarent ouvertement hors-la-loi, sous transparente identité, en assumant une liberté sexuelle juridiquement prohibée, délit pour lequel 15 000 personnes en moyenne sont chaque année poursuivies et condamnées à des peines de prison ferme. L’arrestation de la journaliste Hajar Raïsonni en août 2019 sert de détonateur à des protestations collectives et à des manifestations massives, qui, faute d’être comprises, semblent avoir excité la sévérité des tribunaux. Le combat se résume dans un slogan, brandi comme irrécusable étendard, « L’amour n’est pas un crime ». La lutte somme toute pacifique et défensive, qui ne revendique que l’abolition des lois régressives, antinomiques des droits humains proclamés dans la Constitution, est probablement la prémisse d’une incontournable révolution des mœurs. Le droit de disposer de son corps est une liberté individuelle inaliénable qui ne tolère aucune ingérence publique.

Il a donc suffi de quelques écrivaines et artistes, Karima Nadir, animatrice de l’Association des droits numériques (ADN), Sonia Terrab et Fatima-Zahra Bencherki, réalisatrices des capsules Marokkiat, qui donnent la parole aux jeunes femmes sans-voix et démontent sans ménagement les préjugés dominants, pour fédérer des exaspérations latentes depuis des décennies, depuis la Moudawana régissant le droit familial et le statut personnel, adoptée en 1958, qui livre, malgré ses amendements ultérieurs, la vie privée des citoyens aux prescriptions phallocentriques des oulamas. Les tournants historiques génèrent des minorités agissantes, qui saisissent opportunément les signaux des transformations radicales. Les mentalités tardent, les idées avancent. Qu’on se souvienne de la vieille taupe marxienne, « notre vieille taupe, qui sait si bien travailler sous terre pour apparaître brusquement ». Cette vieille taupe n’est autre que l’histoire. « Bien travaillé, vieille taupe » (Hegel : Leçons sur l’histoire de la philosophie, éditions Gallimard 1954). Hegel reprend les mots d’Hamlet parlant au fantôme de son père, pour désigner l’œuvre de l’esprit dans les sous-sols de l’histoire et la capacité de la pensée de secouer la croûte de notre présent (William Shakespeare : Hamlet, traduction d’Yves Bonnefoy, éditions Mercure de France, 1962). « Les petits craquements, les petites déchirures dans l’écorce solide de la société bourgeoise dévoilent l’abîme que recouvre cette écorce, sous laquelle bouillonne un océan sans fin capable, une déchaîné, d’emporter des continents entiers » (Karl Marx, discours du 14 avril 1856). Mais que font les mandarins, à part courir les récompenses et les distinctions ? Ce mouvement, par bonheur, qui s’implante et se répand à la base, n’a pas besoin d’idole, fût-elle couronnée d’un prix littéraire prestigieux. Le ruisseau qui gonfle et deviendra fleuve est contenu dans la source matriarcale. La taupe, qui creuse ses galeries invisibles pour saper les fondations des prépotences oppressives, est la figure appropriée de la résistance persévérante. (Daniel Bensaïd : Résistances. Essai de taupologie générale, éditions Fayard, 2001).

Ce que les esprits chagrins, les fkihs obscurantistes, les exorcistes de mauvais augure perçoivent comme des ruptures dangereuses, préfigure en réalité des transitions heureuses vers un futur conciliateur de la mutation civilisationnelle, engendrée par la révolution numérique, et l’organisation matriarcale ancestrale, respectueuse des solidarités naturelles, des libertés individuelles et des dignités personnelles. Le mouvement Hors-La-loi, malgré ses maladresses tactiques et ses carences théoriques, est symptomatique de la société transversale où la citoyenneté s’oppose activement, à la base, aux législations iniques, imposées de haut. La société pyramidale en décrépitude ne peut plus sévir impunément. Les antagonismes schizophréniques de la société marocaine s’avèrent paradoxalement propices aux expériences novatrices d’émancipation. Le phallocratisme archaïque a beau s’appuyer sur la technocratisation makhzénienne, instrumentaliser les nouvelles technologies pour optimiser ses techniques de surveillance et de contrôle, le libre exercice des idées et l’instantanéité des mobilisations dans l’espace internétique, contrecarre désormais ses manœuvrés coercitives.

Mustapha Saha
Sociologue, écrivain, artiste peintre

Photographie : Sylvie Le Bon de Beauvoir et Mustapha Saha.



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