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24 septembre 2020

Une intervention turque en Libye aurait «de graves répercussions», selon un politologue algérien



Lors d’une conférence de presse tenue jeudi 26 décembre à Tunis, Fathi Bachagha, le ministre libyen de l’Intérieur du gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez el-Sarraj, a averti que si l’offensive lancée le 12 décembre par le maréchal Khalifa Haftar contre Tripoli «aboutissait à la chute de la capitale libyenne», ceci entraînerait inéluctablement «la chute d’Alger et de Tunis».

Le ministre a ainsi rappelé l’existence d’une «coopération importante entre la Libye, la Turquie, la Tunisie et l’Algérie». «Nous serons dans une même alliance de manière à servir nos peuples et notre stabilité et à construire une coopération économique sur la base de la coopération politique et sécuritaire», a-t-il insisté.

Le jeudi 26 décembre, le Président Erdogan a affirmé à Ankara que «nous allons présenter la motion pour l’envoi de soldats en Libye dès la reprise des travaux du Parlement», le 7 janvier. «Nous pourrons ainsi répondre favorablement à l’invitation du gouvernement libyen légitime», de l’aider militairement, a-t-il ajouté. Lundi 30 décembre, le ministre turc des Affaires étrangères a annoncé que le projet de loi cité ci-dessus a été effectivement envoyé au Parlement.

Dans un entretien accordé à Sputnik, le docteur Abdelkader Soufi, enseignant à l’université de Blida et expert en études stratégiques et politiques de défense, a estimé que la déclaration du ministre libyen, tout comme celle du Président turc, «n’était qu’un ballon d’essai dans le but de connaître la position des pays voisins de la Libye». Il a par ailleurs décortiqué les différents acteurs internationaux qui interviennent sur le territoire libyen et «les graves répercussions» sur les pays des régions du Maghreb et du Sahel de l’offensive lancée par le maréchal Haftar en cas d’intervention turque.
Le démenti de la Présidence tunisienne

«Les déclarations du ministre libyen ont été catégoriquement démenties le jour même par la porte-parole de la présidence de la République tunisienne Rachida el-Nifer qui a nié, contrairement à ce qu’a également déclaré le Président turc à son retour à Ankara, toute prise de position de la part du Président Kaïs Saïed», a affirmé l’expert, précisant que le Président tunisien «n’a pas pris position pour un camp ou pour l’autre en Libye». «La Tunisie a une position neutre dans la crise libyenne et ne fait pas partie d’une quelconque coalition», a-t-il ajouté, rappelant la position officielle tunisienne.

Par ailleurs, concernant la participation de l’Algérie à la coalition citée ci-dessus, M.Soufi a rappelé qu’«il est de notoriété publique, nationale et internationale, que ni la doctrine militaire de l’Armée nationale populaire (ANP) ni la Constitution algérienne ne permettent à l’ANP d’intervenir sur des terrains de conflits en dehors de ses frontières». «Ainsi, il est hors de question que l’armée algérienne prenne part au conflit libyen», a-t-il ajouté, soulignant «que même la diplomatie algérienne, à l’instar de son homologue tunisienne, se tiendra à égale distance des différents belligérants dans le conflit libyen, favorisant une solution politique négociée».
Quels sont les enjeux d’une éventuelle intervention turque en Libye?

Étant donné la concordance entre la position algérienne (qui défend une solution politique sous les auspices de l’Onu), tunisienne et égyptienne, à savoir un refus catégorique aux forces armées turques de traverser leurs territoires pour se rendre en Libye, «la seule solution qui reste au Président Erdogan pour envoyer son armée en Libye est la voie maritime avec tous les risques qu’elle comporte», a affirmé le spécialiste.

Par ailleurs, Abdelkader Soufi a expliqué que «c’est la réunion du Conseil suprême des tribus et des villes libyennes (CSTVL) avec le Président Kaïs Saïed qui a fait courir Erdogan en Tunisie». «En effet, le CSTVL a mandaté le Président Saïed pour intervenir en toute urgence contre l’effusion du sang et unifier les rangs des citoyens libyens loin de toute ingérence étrangère ou encore du recours aux armes», a-t-il précisé.

Ainsi, «la Turquie qui a signé des accords économiques avec le gouvernement d’el-Sarraj [accord concernant les eaux territoriales libyennes et turques qui pourrait permettre à Ankara d’effectuer des forages dans des zones disputées et entraîner un conflit avec des pays comme la Grèce et l’Égypte, ndlr] fera tout pour les préserver», a soutenu M.Soufi, indiquant qu’«Ankara se trouve face au dilemme de préserver également ses intérêts en Algérie».

Donc, «la situation est complexe en Libye», a affirmé l’expert. «Il y a d’un côté le maréchal Haftar, soutenu par l’Égypte, les Émirats arabe unis, la France et l’Arabie saoudite, et de l’autre le gouvernement de Fayez el-Sarraj appuyé pour sa part par la Turquie et le Qatar», a-t-il estimé, rappelant que c’est dans ce contexte qu’Abdel Fattah al-Sissi avait déclaré le 17 décembre que «nous n’autoriserons personne à contrôler la Libye […], c’est une question qui relève de la sécurité nationale de l’Égypte».
Des précautions prises par l’Algérie

Le chef de l’État algérien, Abdelmadjid Tebboune, a convoqué jeudi 26 décembre à Alger une réunion du Haut conseil de sécurité (HCS), indique un communiqué de la présidence de la République relayé par l’Algérie Presse Service (APS).

Le HCS «a examiné la situation dans la région, notamment au niveau des frontières avec la Libye et le Mali», souligne la même source, précisant que la réunion présidée par M.Tebboune «a décidé d’une batterie de mesures à prendre pour la protection de nos frontières et de notre territoire national et la redynamisation du rôle de l’Algérie au plan international, particulièrement en ce qui concerne ces deux dossiers, et de manière générale dans le Sahel, la région saharienne et l’Afrique». Le Président algérien a décidé de réunir le HCS de manière périodique et chaque fois que nécessaire.

À cet effet, bien que la doctrine militaire et la Constitution algériennes ne permettent pas à l’ANP de s’immiscer dans le conflit en Libye, «il est bien entendu que toute violation de l’intégrité territoriale ou de la sécurité nationale algériennes appellera une réponse ferme et adaptée de la part de l’armée nationale populaire», a conclu le spécialiste.

M.Laïchoubi, ex-ministre algérien: «une nouvelle redistribution des cartes se dessine, un nouveau Yalta se profile»

Dans une interview accordée à Sputnik, Mohamed Laïchoubi, ex-ministre algérien du Travail, a expliqué que le Hirak du 22 février ne pouvait être dissocié des dynamiques qui secouent la région mais aussi du monde entier. Il a énuméré, à la lumière de ces bouleversements, les défis qui attendent le nouveau Président.

Jeudi 12 décembre, les Algériens ont élu Abdelmadjid Tebboune Président de la République après les dix mois de manifestations populaires qui ont débuté le 22 février suite à l’annonce de l’ex-chef de l’État Abdelaziz Bouteflika de briguer un 5e mandat.

Au-delà de cette raison directe qui a été l’élément déclencheur du Hirak, quelles sont les causes sociétales profondes qui ont poussé les Algériens à envahir les rues pendant 10 mois?

Dans un entretien accordé à Sputnik, Mohamed Laïchoubi, ex-ministre algérien du Travail et de la Protection sociale et ex-ministre de la Jeunesse et des Sports, ex-ambassadeur et académicien et chercheur en études politiques, économiques et stratégiques, a expliqué le lien existant entre les bouleversements qui secouent le monde et le soulèvement populaire du 22 février en Algérie. Il a également identifié les défis qui attendent les nouveaux leaders du pays sur les plans interne, régional et international.

Quel lien faites-vous entre l’évolution du contexte international et les crises actuelles?

M.Laïchoubi: la définition de nos choix tant en politique extérieure qu’en politique intérieure est liée à notre capacité de lire le monde et de saisir la réalité des évolutions internationales. La chronologie géopolitique de ces dernières années offre des éclairages utiles à même de comprendre la mécanique des crises actuelles. L’émergence de nouvelles puissances démographiques et technologiques, notamment la Chine, l’Inde et le Brésil, vient remettre en cause les hiérarchies établies. En effet, le leadership américain, qualifié de Système Monde avec 75% du PIB mondial, bâti après les deux Guerres mondiales autour de trois aires USA-Canada, CEE, Japon. Véritable architecture de puissances technologiques, Industrielles et militaires ainsi que financières et Institutionnelles.

Ce système, malgré son habillage d’Universalité, se voit doublement contesté.

De l’intérieur:

Par ces propres opinions publiques qui contestent les modèles de développement et la globalisation qui n’a pas fait aboutir le rêve annoncé d’un bien-être pour tous. Catastrophes écologiques, montée du chômage, accroissement de la fracture sociale, vieillissement de la population, endettement, instaurent un climat durable de désenchantement. Cette situation impulse un contexte propice à l’émergence des populismes. La défiance s’installe durablement.

De l’extérieur:

Émergence de nouvelles puissances démographiques et technologiques qui créent une tendance réelle à l’inversion de l’architecture économique mondiale: démonopolisation de la dissuasion nucléaire, Inde, Pakistan, Corée du Nord et prétentions de l’Iran, Turquie, Brésil… La Chine augmente son poids dans le commerce international de 380% entre 2000 et 2009, passant de 3,69 à 9,6. La croissance des émergents 2016-2018 est à 4,5% alors que les pays avancés du «Système Monde» sont à 1,8%. Sur le plan démographique, en 2008 seulement, la population Chine, Inde et Brésil a augmenté de 460 millions, équivalant à toute la population de l’UE. Par ailleurs, le Monde a certes connu une opposition bipolaire avec les USA et l’URSS, mais celle-ci était circonscrite aux domaines militaires, idéologiques et politiques.

Or maintenant avec la progression des émergents et notamment de la Chine, la problématique est différente.

La montée en puissance de la Chine s’accompagne d’une intégration totale à l’Economie mondiale: 1er créancier du monde, 1er créancier des USA, 1ère puissance commerciale. La contenir ou l’affronter devient plus complexe pour les USA. D’autant que les acteurs émergents sont plus nombreux, et intégrés à un système plus ouvert. Incontestablement, une nouvelle géopolitique s’instaure avec une période transitoire plus dure. Il n’y a plus d’architecture figée, avec des positionnements et repositionnements plus probables, Turquie, Brésil, Arabie Saoudite, Afrique de l’Ouest…

Une nouvelle redistribution des cartes [mondiales, ndlr] se dessine, un nouveau Yalta se profile.

Les grandes puissances obnubilées par ces recompositions s’engagent dans des compétitions exacerbées, sur fond de convoitises liées aux richesses énergétiques et minérales ainsi qu’aux positionnements géostratégiques. Ces compétitions donnent lieu à des interférences – contestations sociales, manipulations, terrorisme, fragmentation des territoires –, dans des pays constitutifs de «l’espace mou». Ne possédant pas de capacités de dissuasion militaire pour s’opposer: Afrique, Pays Arabes Amérique latine…Ces sociétés souvent postcoloniales, encore dans le mouvement de réinvestissement de leur propre territoire et de reconstruction de leur développement, vont subir ce que je qualifie d’ «effets ciseaux», difficultés internes et ingérences externes avec effondrement des Institutions.
Quel impact ont ces évolutions géopolitiques sur la région et notamment le Sahel?

M.Laïchoubi: le Sahel est une des régions les plus illustratives de ces problématiques. Couloir stratégique qui pèse sur l’équilibre géopolitique et énergétique euro-Maghreb, Sahel-Afrique de l’Ouest-Afrique. Les richesses sont estimées immenses et les convoitises nombreuses: pétrole, gaz, phosphates, uranium, cobalt, or, argent, fer, charbon, nickel… D’autant que cet ensemble avec le Nigéria, véritable hub énergétique, fera un milliard 72 millions d’habitants en 2050.

La vulnérabilité, l’insécurité dans les États Subsahariens et la Libye accélèrent les défaillances d’un espace sous-administré et sous-sécurisé. Il est devenu une nouvelle arène où se confrontent des puissances aux visées hégémoniques divergentes. Une «Géopolitique de l’Invisible» [d’après une expression du Docteur Mohamed Salek, Ndlr], s’installe: présence militaire étrangère, comme par hasard recrudescence du terrorisme, toute la panoplie et les mécanismes habituels des crises et des ingérences.
Et l’Algérie dans ces bouleversements?

M.Laïchoubi: l’ensemble de ces bouleversements géostratégiques et géopolitiques concernent directement l’Algérie, qui dans sa région est un point névralgique de très haute importance. Plus grande superficie d’Afrique, avec des richesses énergétiques et minières. Une classe moyenne en grande progression, de plus en plus forte et instruite, une demande intérieure forte et un marché attractif. Son essor démographique, son accroissement urbain qu’il s’agit d’encadrer, sa progression dans l’éducation dont il faut accroître les performances, soutiennent très largement la consommation intérieure et offrent des débouchés.
Quels sont les défis pour le nouveau Président face aux contestations?

M.Laïchoubi: le gros potentiel évoqué ci-dessus pourra être exploité avec succès si le modèle évolue vers plus d’équilibre, avec un investissement productif plus important pour tirer la croissance et l’emploi.

Les leçons des crises enseignent que territoires et sociétés sont des éléments stratégiques, c’est pourquoi les efforts ne peuvent ignorer la modernisation du territoire et de la société ainsi qu’une gouvernance plus efficiente et plus transparente avec une représentativité politique et citoyenne plus large. Dès lors les chantiers du nouveau Président sont cruciaux, néanmoins la particularité de l’Algérie est que la dynamique reste une dynamique qualitative. Les indices de développement humain sont bons, les efforts de structuration du territoire en grands équipements sont intéressants, la crise du logement, paramètre fondamental de la réduction de déséquilibres sociaux et de la modernisation sociétale est en voie de réduction.

Signe positif également, la contestation sociale est portée par une couche moyenne qui s’est accrue en nombre et qui revendique une organisation socio-politique plus efficace et plus transparente. Elle s’impose comme un vecteur de citoyenneté plus forte, plus vigilante, en mesure de soutenir la lutte contre le clientélisme, la corruption et de faire aboutir un État moderne. Le nouveau Président affirme également ces crédos et estime que revisiter l’armature institutionnelle et particulièrement la Constitution est un paramètre fondamental de son action: séparation des pouvoirs, contre-pouvoirs, indépendance de la Justice, libertés individuelles et collectives.

Sur le plan socioéconomique, l’extension des tissus économiques est un défi majeur. En effet, 66% des entités économiques sont au nord et essentiellement autour de quatre wilayas, ce qui crée un problème structurel grave avec un chômage significatif chez les jeunes et dans des régions névralgiques, notamment celles frontalières. Les entités économiques sont à 89% consacrées aux services et seulement moins de 10% à l’industrie.

Aucune progression en industrialisation, en production technologique ne pourra être mise en place sans une production de l’intelligence, centres de recherches, Think Tank, écoles d’ingénieurs, lycées d’excellence, etc…

Cette démarche pour réussir devra imposer une place stratégique et centrale pour les jeunes.

Le programme présidentiel recoupe ces enjeux et incline à l’optimisme. Mais l’ensemble de ces défis ne pourrons aboutir qu’à travers une mobilisation qui impose un «compromis raisonnable» tant pour les institutions que pour la contestation.

Les institutions sont mises au défi d’épouser les dynamiques positives de la contestation et, pour la contestation le défi est d’éviter d’entamer la stabilité institutionnelle et la vitalité du pays en le rendant vulnérable.

En fait, l’État a besoin d’une citoyenneté forte, garante d’une stabilité sociale et d’une progression économique et sociale. Alors que le citoyen a besoin également d’un État fort garant de sécurité, de justice et de progrès. Ce rapport d’efficience est inéluctable, et l’inefficacité de l’un entraîne la dégradation de l’autre.

https://fr.sputniknews.com/maghreb/201912301042680969-une-intervention-turque-en-libye-aurait-de-graves-repercussions-selon-un-politologue-algerien/
https://fr.sputniknews.com/maghreb/201912301042679018-mlaichoubi-ex-ministre-algerien-une-nouvelle-redistribution-des-cartes-se-dessine-un-nouveau-yalta/



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