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20 septembre 2020

« La grève du 5 décembre est l’opportunité pour les Gilets Jaunes, et au-delà, d’inverser le rapport de force » — Pierre LAGNEL



Après douze mois de mobilisation et de fluctuations dans le nombre de participants aux manifestations et sur les ronds-points quelle analyse faites-vous du mouvement des Gilets Jaunes ?

Nous sommes là parce que les raisons de notre contestation, de notre présence, sont toujours présentes : les inégalités n’ont pas été résorbées et aucune mesure n’a été prise en ce sens. La fiscalité est toujours aussi déséquilibrée en faveur des plus riches. L’impôt sur la fortune n’a pas été recréé et le Référendum d’initiative populaire n’a pas été voté. La colère est plus grande au bout d’un an, à cause du mépris dont fait preuve le pouvoir exécutif, les brutalités policières sans nom et l’instrumentalisation de la justice avec des magistrats qui se sont regroupés sous la bannière de la défense de leur classe sociale. La colère est aussi alimentée par les médias dominants qui jouent à plein leur rôle de protecteurs des pouvoir en place ; ça tout le monde d’un tant soit peu attentif peut le constater.

Les effectifs des manifestations ont quand même diminué par rapport au tout début. L’explication en est simple : les gens se fatiguent au bout de plusieurs mois et une partie d’entre–eux reste à la maison car le gouvernement reste sourd et aveugle. Ils ont subi une répression sans précédent. Une partie a peur de sortir revendiquer des droits pourtant fondamentaux pour cette seule raison.

Le gouvernement aurait néanmoins tort de croire que tout est fini. J’utilise une métaphore : une partie des Gilets Jaunes restent chez elle, mais c’est comme si le mouvement conservait toujours des milliers et des milliers ‘‘d’agents dormants’’ partout sur le territoire.

Expliquez-nous ça…

Pour que les gens se mobilisent, il faut qu’ils aient un espoir rationnel de gagner. C’est ce qui a fait, pour une part, la très grande force de traction du mouvement dans les premiers mois. La forme d’action des samedis doit être réinventée. Même quand nous faisons tout bien, que nous déclarons les trajets et tout, nous nous faisons gazer, nasser, matraquer, tirer dessus… Certains Gilets Jaunes répondent par de la violence. Et la fois d’après nous sommes moins à battre le pavé. C’est un cercle vicieux dont il faut sortir.

Le 21 septembre dernier, nous étions beaucoup parce que les gens se disaient qu’il fallait marquer le coup, montrer que la rentrée allait se passer avec eux, que le mouvement continuait. Et, en effet, il continue. C’est aussi très probable que le 17 novembre, pour l’anniversaire du mouvement, nous serons très nombreux dans les rues.

Mais qu’elle est la perspective d’action en dehors des rassemblements le samedi ?

Il faut bloquer l’économie. Je le dis depuis le début, sur les ronds-points de Rouen : il faut organiser la grève, une grande grève qui opère un changement du rapport de force. Pour cela, il faut un relais entre le mouvement des Gilets Jaunes et la base des syndicats.

Je dis la base parce que je suis excessivement circonspect au regard des choix fait par les dirigeants des grandes centrales. Il semble néanmoins que cette perspective soit à portée de main car les salariés et les agents membres des syndicats poussent fortement pour que la grève, qui commence le 5 décembre, soit importante. Des secteurs stratégiques de l’économie vont être à l’arrêt : les transports en commun, surtout en Île-de-France, les routiers, le pétrole. Il manque encore les dockers pour renforcer le mouvement. Mais cela s’annonce très fort avec un soutien massif dans l’opinion publique en raison de l’opposition à la réforme injuste des retraites que le gouvernement tente d’imposer.

Cet enjeu sert de catalyseur. Si nous sommes gagnants, les retombées seront énormes : Emmanuel Macron devra abandonner son mécano à points et du même coup sera totalement brisé pour le reste de son quinquennat. Il ne pourra plus continuer la casse de la Sécurité sociale qu’il a entreprise et devra arrêter les privatisations qu’il a engagées.

C’est un bras de fer très important que vous relevez. L’Assemblée des assemblée, qui regroupe beaucoup de structures Gilets Jaunes, a appelé à rejoindre la grève. Mais avez-vous d’autres perspectives ?

Oui, nous travaillons à la constitution d’une force populaire pour 2022, appelé La ligne jaune. Dans son manifeste, nous exposons le moyen de regagner les 75 % d’opinion favorables que le mouvement obtenait dans le public, et ce malgré l’accent donné par les médias dominants sur « les violences ». Nous regroupons 30 000 personnes et nous cherchons à rassembler le plus possible de citoyens. Nous voulons mener une action de politisation et d’éveil des consciences, à travers la mise en réseau de nos débats qui pourrait fonctionner comme un référendum numérique. Nous y apprenons à développer nos arguments, à sélectionner la qualité de nos sources, à nous former à l’élaboration de problématiques et aux débats.

Nous voulons peser de cette manière sur la politique française. Durant les campagnes électorales, nous sommes partants pour débattre de sujets, de causes qui nous tiennent à cœur, comme la lutte contre les inégalités, l’organisation de la société, la manière de faire émerger et entendre les revendications populaires, etc. En revanche, nous ne prévoyons pas d’entrer sur le terrain du suffrage ni d’alliances électorales avec des forces politiques existantes.

Comment réagissez-vous alors qu’en douze mois de violences policières aucun membre des forces de l’ordre ni les donneurs d’ordres n’ait été condamné ?

Mal, très mal. L’enquête récente de Médiapart montrant la manière dont l’IGPN a tout fait pour éviter qu’à Marseille l’auteur d’un tir de Flash-ball ayant blessé une étudiante ne soit retrouvé et sanctionné m’a révolté. Pour ne prendre que c’est exemple, mais je trouve que dans ce domaine tout est sidérant.

La violence qui s’est abattue de manière institutionnelle sur les Gilets Jaunes traduit la bascule de notre système démocratique vers un régime illibéral dans lequel les formes démocratiques ne fonctionnent plus qu’à vide et de manière de plus en plus restreinte. Nous en sommes arrivés là parce que le mode d’accumulation des richesses est devenu néolibéral depuis une quarantaine d’années et que celui-ci a fait exploser les inégalités partout sur la planète. Désormais, nous sommes sur un tel mécanisme de concentration des richesses que de plus en plus de secteurs de la société sont victimes d’un déclassement social. Cela a commencé par la classe ouvrière, puis les employés, et maintenant cela touche aussi des franges de plus en plus importante de la classe moyenne comme les pharmaciens, les avocats, les enseignants, etc.

L’importance du rôle de la police reflète donc la perte de soutien dans la population à ce mode d’organisation de la société. En 2012, le Parti socialiste et Les Républicains réunissaient encore la moitié des suffrages, en cumul. La rupture de 2017 a été marquée par le fait que ces partis qui ont mis en place ce système sont devenus minoritaires. C’est parce que des grands patrons avaient pressentis cela qu’ils ont mis en orbite Emmanuel Macron, les enquêtes journalistiques sérieuses sont assez nombreuses sur ce point. Sa mission a été d’agréger au-delà des affiliations partisanes un électorat ancré sur le centre, sur le « en même temps », pour continuer sur cette voie. Il n’empêche que sa politique est minoritaire et qu’il le sait.





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