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20 septembre 2020

Washington voudrait s’immiscer dans le choix d’un quinzième dalaï-lama — Albert ETTINGER



Le « chef » du « gouvernement tibétain » en exil s’appelle Lobsang Sangay. À part son nom, le personnage n’a rien de tibétain. Né à Darjeeling, en Inde, il n’a jamais mis les pieds au Tibet. Wikipédia dit d’ailleurs à son propos : « Expert en droit international et en démocratie [sic !], formé à l’université Harvard aux États-Unis, Sangay détient la citoyenneté américaine. » (1)

Un Étasunien à la tête du « gouvernement tibétain en exil »

Ce citoyen des EU vient d’affirmer dans une interview que « la Chine ne peut pas interférer » dans le choix du prochain dalaï-lama (2), et son « gouvernement en exil » vient de déclarer que l’État chinois n’a pas le droit de « contrôler le processus de reconnaissance et l’authentification des réincarnations » (3) en Chine.

Si la Chine n’a pas ce droit, alors à qui pourrait-il revenir ? Certainement pas au « gouvernement tibétain en exil » ou… à Washington !

En tant qu’« expert du droit international », M. Sangay sait bien que son « gouvernement tibétain en exil » n’a aucune base légale ; il n’est reconnu par aucun État du monde et ne représente que lui-même. D’ailleurs, la communauté tibétaine en exil ne constitue qu’environ 3% des Tibétains ; 97% vivent en Chine et ont la citoyenneté chinoise. Alors, comment M. Sangay et son « gouvernement en exil » pourraient-ils prétendre choisir l’un des plus hauts dignitaires religieux de Chine, et cela sans − ou, à plus forte raison, − contre l’avis et la volonté du gouvernement chinois ?

N’oublions pas que le bouddhisme tibétain est, à côté du bouddhisme mahayana et du taoïsme, une des religions traditionnelles de la Chine. Elle est pratiquée principalement par les populations d’ethnie tibétaine et mongole, mais elle a aussi été la religion dominante à la cour des dynasties chinoises des Yuan (XIIIe siècle) et des Qing (1644–1912).

À côté de Lhassa, la capitale de la Région autonome tibétaine, son second centre historique est Pékin, avec le temple Yonghegong qui appartient à l’école Gelugpa (les « Bonnets jaunes » des dalaï- et panchen lamas).

Donner à César…

Que l’État ait un droit de regard et de codécision quant au choix et à la nomination des dignitaires religieux placés à la tête des communautés religieuses nationales est une idée généralement admise et pratiquée, y compris dans les pays occidentaux. En France, par exemple, le concordat de 1801 entre la République française et l’Église catholique stipulait carrément qu’il « sera fait par le Saint-Siège, de concert avec le Gouvernement, une nouvelle circonscription des diocèses français » et que le « premier Consul de la République nommera » les évêques et archevêques. De même, « les nominations aux évêchés qui vaqueront dans la suite seront également faites par le premier Consul ». (4) De nos jours, où les relations entre l’Église catholique et l’État français sont plutôt au beau fixe, le cardinal secrétaire d’État du Vatican a toujours le devoir « d’interroger l’ambassadeur français si le gouvernement a quelque chose à dire au point de vue politique contre le candidat choisi ». (5)

Mais compter sur le bon sens et la bonne volonté de M. Sangay serait naïf. L’homme est bien placé pour savoir à qui lui et son pseudo-gouvernement doivent leur existence. Après tout, tout le monde n’a pas les moyens d’étudier à Harvard. Quant au « gouvernement en exil » du dalaï-lama, il a été entretenu et son activité internationale financée par l’oncle Sam pendant des décennies. (6) Il l’est toujours, par le biais d’organisations comme le NED.

Quand l’attrait des dollars l’emporte sur l’attachement aux traditions tibétaines

Un article publié récemment sur le site de RTL Belgique rappelle que les « moines tibétains choisissent traditionnellement le dalaï-lama à travers une quête rituelle qui peut prendre plusieurs années, avec un comité itinérant qui recherche des signes qu’un jeune enfant puisse être la réincarnation du dernier chef spirituel. » (7) Dans cette quête et plus encore dans la reconnaissance et la formation ultérieure et les ordinations successives de l’enfant élu, le panchen-lama joue traditionnellement un rôle de première importance. Mais le rôle traditionnel du Gouvernement chinois n’est pas moindre, comme l’explique la célèbre orientaliste franco-belge Alexandra David-Néel : « En ce qui concerne le clergé, le dalaï-lama devait obligatoirement, pour être intronisé, avoir été reconnu par le gouvernement chinois. Le jour de son accession il faisait acte de vassal en se prosternant devant un portrait de l’empereur. » (8)

Pourtant, pour les défenseurs auto-proclamés de la culture et des traditions tibétaines de Dharamsala, pas question cette fois-ci de respecter la tradition et d’appliquer les procédés et méthodes habituelles. « Sa Sainteté », moins sainte que politicienne, pourrait en revanche « décider d’un processus non traditionnel qui empêcherait la Chine d’avoir son mot à dire : il pourrait choisir lui-même, de son vivant, son successeur, peut-être une fille, ou décréter qu’il est le dernier dalaï-lama », nous apprend l’article sur le site RTL que nous venons de citer.

Car l’oncle Sam, qui arrive rarement à refréner son besoin urgent de se mêler des affaires des autres, vient de faire entendre sa voix en faisant une proposition absurde : « Les États-Unis souhaitent que l’ONU s’implique rapidement dans le choix du prochain dalaï-lama afin d’empêcher la Chine de peser sur le processus de désignation, a estimé vendredi un haut responsable américain qui a récemment rencontré le chef spirituel tibétain en exil. »

Ce haut responsable s’appelle Sam Brownback. Nommé « Ambassadeur itinérant des États-Unis pour la liberté religieuse dans le monde » par M. Trump, l’ancien Ministre de l’agriculture et Gouverneur du Kansas est un « Républicain » (dans le sens que le mot a pris aux États-Unis) pur et dur. Le professeur étasunien Mark Silk le décrit comme ceci : « Quand il s’agit de compétences politiques, Brownback est, comme l’a dit Winston Churchill à propos de John Foster Dulles, ‘un taureau qui porte un magasin de porcelaine avec lui’. Gouverneur républicain d’un État majoritairement républicain, il a réussi à devenir le gouverneur le plus impopulaire du pays grâce à son dévouement inébranlable aux politiques anti-impôts. » (9) Il s’est en plus illustré par ses prises de position anti-avortement, homophobes ou en faveur du créationnisme. (10)

Son petit magasin de porcelaine du Kansas ne suffisant plus à son ego, M. Sam Brownback donne donc de nouvelles preuves de son génie politique en se produisant sur la scène internationale. Sa proposition grotesque de porter la quête d’un quinzième dalaï-lama devant les Nations Unies est jusqu’à présent de loin sa meilleure prestation.

L’argument qu’il invoque pour demander l’implication de l’ONU est encore plus saugrenu que l’idée elle-même. « Il est important d’avoir très tôt un débat mondial parce que c’est un personnage mondial avec un impact mondial », a-t-il souligné à propos du dalaï-lama.

Sans doute, M. Brownback n’a-t-il pas pris en compte certaines conséquences logiques de son argument. Car y a-t-il un personnage plus « mondial » et d’un plus grand « impact » que le Président des États-Unis d’Amérique ? Alors, en toute logique, M. Brownback va devoir demander prochainement un débat international et l’implication urgente des Nations Unies afin d’empêcher que ses compatriotes ne choisissent (encore une fois !) un chef d’État que beaucoup considèrent comme crétin, grossier, inculte, parfaitement irresponsable et même comme un réel danger pour la planète.

Notes :

1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Lobsang_Sangay (consulté le 11/11/2019)

2) voir l’article « Le dalaï-lama plus catholique que le pape » d’André Lacroix sous http://tibetdoc.org/index.php/religion/religions-en-chine/508-le-dalai-lama-plus-catholique-que-le-pape

3) http://www.tibet.fr/actualites/dharamshala-mise-en-garde-a-propos-de-l-installation-dun-faux-dalai-lama-devoilee-dans-les-plans-du-pcc-reveles/

4) [https://fr.wikisource.org/wiki/Concordat_de_1801]

5) https://www.la-croix.com/Archives/2008-12-06/La-nomination-des-eveques-_NP_-2008-12-06-334006

6) Les documents rendus publics « par les archives des renseignements américains montrent que la CIA a dépensé deux millions de dollar par an » dans les années 1960 pour financer les opérations terroristes tibétaines contre la Chine, « tout en donnant environ 180 000 dollars par an au bureau privé du Dalaï-Lama. » (Patrick French, Tibet, Tibet, Une histoire personnelle d’un pays perdu, p. 291) Les représentants du dalaï-lama dans les capitales étrangères ont été formés aux frais de la CIA à la Cornell University. (Voir Kenneth Conboy et James Morrison, The CIA’s Secret War in Tibet, University Press of Kansas, 2002, pp. 205-206)

7) https://www.rtl.be/info/monde/international/l-onu-doit-s-impliquer-dans-le-choix-du-prochain-dalai-lama-selon-washington-1172347.aspx

8) Alexandra David-Néel, Le vieux Tibet face à la Chine nouvelle, dans Grand Tibet et vaste Chine, Paris, 1994, p. 965

9) “The nightmare of Sam Brownback”, sur https://religionnews.com/2017/07/28/the-nightmare-of-sam-brownback/

10) https://en.wikipedia.org/wiki/Sam_Brownback#Abortion

https://en.wikipedia.org/wiki/Sam_Brownback#LGBT_issues

https://en.wikipedia.org/wiki/Sam_Brownback#Evolution





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