Aller à…
RSS Feed

5 mars 2021

Eric Zemmour à Najran ou un décliniste sur le déclin — Victor- JRCF



Mais cela fait bien longtemps que Zemmour ne sait plus innover. [1] Alors, pour continuer d’exister dans le microcosme médiatique, il doit aller toujours plus loin dans l’outrance. Il n’a rien de nouveau à dire ? Ce n’est pas grave, il le dira de façon encore plus grossière. Comme un ancien chanteur à succès qui veut faire son come-back, Zemmour tente le tout pour le tout.

Son discours inaugural à la « convention de la droite » le 28 septembre dernier est à ce sujet édifiant : pour se prendre les pieds dans le tapis de ses idées, Zemmour n’a pas son pareil. Pour être immédiatement contredit par l’Histoire, c’est un artiste : on a rarement porté le ridicule à un tel niveau.

Comme le disait le philosophe Dominique Pagani, un concept à les mêmes propriétés qu’un sous-vêtement : il ne doit être ni trop – sinon il est impossible de l’enfiler à quoi que ce soit ; ni trop large – sinon il tombe aux pieds de celui qui essaie de le porter. En la matière, Eric Zemmour s’est, comme dans le conte d’Andensen, promené nu durant 45 minutes le 28 septembre. D’emblée, il tente de faire entrer pêle-mêle, de force ou de gré, dans son concept de « progressisme », le « communisme » (où il amalgame bien naturellement toutes les formes de gauchisme), le « fascisme », le « droit-de-l’hommisme », et même le « néo-libéralisme » (sic !). On se demande bien comment tous ceux-là vont pouvoir cohabiter dans la même maison conceptuelle. Mais las, Eric Zemmour est un vrai marchand de sommeil pour tous ces courants : ils seront tous logés à la même enseigne [1].

Quel est leur point commun me direz-vous ? « Le progressisme est un matérialisme divinisé qui croit que les hommes sont des êtres indifférenciés, interchangeables, sans sexes ni racines, des êtres entièrement construits comme des Lego et qui peuvent être donc déconstruits par des démiurges. » Et là, c’est le drame : le piètre polémiste est obligé de sortir du bois : demandez-lui une définition, et tels les écrits dénoncés par Platon, il est incapable de se défendre. Qu’attaque Eric Zemmour ici, si ce n’est le gauchisme post-moderne à la mode depuis les années 60 ? On l’avait bien attendu pour saisir ses erreurs et ses dégâts. Las, Eric Zemmour est un Don Quichotte qui se bat contre les moulins à vent. Il ira expliquer à Karl Marx que celui-ci est un matérialiste « divinisé », « qui croit que les hommes sont des êtres indifférenciés, interchangeables, sans sexes ni racines, des êtres entièrement construits comme des Lego et qui peuvent être donc déconstruits par des démiurges ». Il se verra répliquer sèchement que le communisme n’a pas d’idéal à réaliser, car il est « le mouvement réel qui abolit l’état des choses existantes ». Ce à quoi Hegel renchérira en ajoutant que « cette insécurité des choses n’est que le mouvement qui leur est nécessaire », et que Zemmour peut bien pleurnicher, il ne changera rien au mouvement effectif de l’Histoire. Marx n’a pas écrit un livre intitulé Le Communisme, pour expliquer comment sera un jour la société parfaite ; non, il a écrit Le Capital, pour démontrer, en partant de l’état des choses existant sous le capitalisme, comment celui-ci est forcé, par son propre mouvement, de se nier, pour laisser place à un stade plus développé et plus rationnel. En soi, Zemmour n’a rien compris, ni à l’Histoire – dont il se fait le révisionniste le plus acharné, ni à la philosophie – dont il se fait une gloire d’ignorer complètement l’existence. Alors il peut bien jouer à l’intellectuel, il ne trompe personne, et surtout pas lui-même. Il occupe jusqu’à la caricature le créneau de l’Anti-Lumière, poussant le snobisme jusqu’à citer l’infâme Joseph de Maistre en ouverture de son discours. Il est bien en cela le fils de François Furet et de Stéphane Courtois : après avoir liquidé Octobre 17, puis 1793, ils s’attaquent désormais tout à 1789 avec furie. En même temps, ils sont aidés dans leur entreprise révisionniste par la folie sociale-démocrate européiste, toujours plus prompte à s’attaquer au communisme qu’au fascisme : démontrant par là qu’elle est plus dérangée par l’existence de la Sécurité Sociale que par la mise au pas par l’extrême-droite des services publics.

Zemmour n’a pour exister que sa hargne et ses outrecuidances. L’insulte est son seul mode d’existence médiatique : il faut dire que tout en lui suinte l’indigence de la pensée et de la culture. Il faut tout de même lui reconnaître deux mérites. La première c’est de faire sortir les loups du bois. Un Onfray qui reste fidèle à lui-même, et qui explique que, si l’on veut critiquer Eric Zemmour, il faut d’abord censurer les marxistes, voire même les plus timides jaurésiens de la FI [2] ! Les élus LR, qui sous couvert de pseudo-voltairisme au rabais, se font les défenseurs de l’extrême-droite la plus criminelle : celle qui veut la guerre civile pour la France, et qui attaquant le principe même de citoyenneté souhaite dissoudre la Nation dans la haine ethnique et religieuse : drôle de « nationalisme » celui qui préfère la « lutte des races » au patriotisme populaire du prolétariat, uni par-delà ses origines dans son histoire commune de lutte contre le fascisme, les capitalistes et les impérialistes ! Non, la « France » de Joseph de Maistre, de Vichy et de l’OAS ne sera jamais la France : celle-ci est d’abord celle de Robespierre et de Babeuf, qui se sont battus contre les invasions des armées coalisées par le réactionnaire Saint-Empire Romain Germanique ; celle du PCF, des FTP-MOI et des tous les résistants qui ont combattu ceux qui ont vendu au nazisme la souveraineté populaire et laissé Alfred Rosenberg venir à l’Assemblée nationale décrété que « la Révolution française est désormais terminée » ; celle qui a lutté pour que le peuple algérien ne soit plus esclave : Zemmour sait exactement où il se place, lui qui avait déclaré que « Maurice Audin était un traître qui méritait douze balles dans la peau [3] ». Non, Maurice Audin était un héros qui a eut ce que Zemmour n’aura jamais : le courage de défendre la France populaire contre l’infâme SFIO de Guy Mollet et de François Mitterrand, qui ont commis l’infamie de jeter le prolétariat français dans une sale guerre contre la liberté du peuple algérien – qui sont ici les traîtres ?

Le second mérite de Zemmour, c’est de démontrer l’impuissance totale du conservatisme en France aujourd’hui. En 45 minutes, on n’entendra rien sur la question économique et sociale. Une question cruciale se pose à tout mouvement politique : quelle peut être sa base sociale qui lui est nécessaire pour prospérer ? Ici, Zemmour et les siens n’ont aucun moyen de fédérer largement le prolétariat, ou même n’importe quelle couche de travailleurs : ils n’ont rien à dire sur la façon de résoudre les problèmes économiques. En bons idéalistes, ils leur opposent les « valeurs ». C’est joli les valeurs, mais ça n’arrête ni les crises, ni la baisse tendancielle du taux de profit, ni la paupérisation des travailleurs, ni la difficulté croissante d’accès aux ressources, ni les revers de l’impérialisme. Sur ce plan-là, ils sont condamnés à la phraséologie réactionnaire, comme les anarchistes et les trotskystes sont condamnés à la phraséologie gauchiste : au vu des résultat de ces derniers et de leurs impressionnants succès, on peut attendre beaucoup de Zemmour et de sa clique.


Zemmour espère-il convaincre la petit-bourgeoisie traditionnelle, puisqu’il déteste la nouvelle petit-bourgeoise urbaine ? Mais c’est un classe sur le déclin absolu depuis les années de l’après-guerre. Elle a littéralement fondu : le nombre d’agriculteurs est passé de 10 millions à moins de 500000, celui des artisans et commerçants à été divisé par deux. Zemmour cherche à parler à un monde qui a été balayé par le plan Marshall mais, au lieu de lui montrer, comme le ferait un communiste, que cette paupérisation est un moment nécessaire du capitalisme, et qu’ils ne peuvent lutter efficacement contre qu’en rejoignant les rangs du prolétariat et en défendant le socialisme, il joue sur leur peur légitime du déclassement, en les dressant à la fois contre les prolétaires, et contre la grande bourgeoisie, flanquée de sa nouvelle petite-bourgeoisie urbaine.

Car la logique objective de Zemmour est d’instrumentaliser ces couches moyennes traditionnelles, afin d’espérer radicaliser la grande bourgeoisie française. Celle-ci a aussi ses propres contradictions, et Zemmour peut espérer se rallier la frange la plus réactionnaire, la plus extrémiste de celle-ci, contre la grande bourgeoisie mondialisée. Pour l’instant, cette stratégie fonctionne assez mal, en grande partie parce que Zemmour a un auditoire dévoué, mais beaucoup trop hétéroclite pour pouvoir être politiquement efficace. Leur inefficacité résulte de leur incapacité à comprendre la matière sur laquelle ils cherchent à agir : les classes sociales. Or leur entreprise, pour pouvoir réussir, nécessiterait de parvenir à assembler politiquement un ensemble très hétérogène : la petite-bourgeoisie traditionnelle, objectivement sur le déclin ; une grande bourgeoisie réactionnaire – mais celle-ci semble continuer à préférer l’UE et Macron, car son destin est beaucoup trop lié à celui de l’OTAN, de l’impérialisme et des marchés extérieurs ; une partie du prolétariat qui a perdu toute conscience de classe, et une partie des couches moyennes inférieures paupérisées et vivants dans le périurbain. Néanmoins pour ces deux dernières catégories, il semble que la récente crise des Gilets Jaunes a mis complètement en arrière-plan la question « civilisationnelle » et à au contraire montré l’hégémonie complète de la question sociale et économique. A eux-là, Zemmour ne peut rien proposer.

Et puis en dehors de la France, il y a le reste du monde. Il faudrait emmener Eric Zemmour à Najran. Ironie de l’Histoire, le jour de son discours délirant, anti-communiste et islamophobe jusqu’au crime d’État, une nouvelle discrète et peu relayée a entraîné un coup de tonnerre sur la scène internationale : les rebelles Houthis du Yémen avait attaqué et pris Najran, une ville de 300 000 habitants au sud de l’Arabie Saoudite, tuant et capturant des militaires et des officiers saoudiens, et s’appropriant leur matériel militaire [4]. Après 5 ans de guerre au Yémen, 5 années où l’armée saoudienne a tué et affamé des centaines de milliers de civils yéménites avec des armes de l’OTAN, tout en piétinant sur le terrain, les Houthis ont renversé le rapport de force, en attaquant militairement une ville située sur le territoire saoudien, et en remportant la confrontation. Il s’agit d’une catastrophe absolue pour l’impérialisme américain, et pour leurs alliés islamistes au Moyen-orient. Le revers est cinglant, et prend place après de nombreux autres revers récents. L’impérialisme et l’islamisme est sur le déclin au Moyen-orient. Hassan Nasrallah, le secrétaire général du Hezbollah, a ainsi parfaitement décrit la situation saoudienne actuelle : « Vos maisons sont en verre, et votre économie est en verre. Vous avez une économie de verre, comme les villes de verre des Émirats. Ceux dont les maisons sont en verre, l’économie est en verre et les villes sont en verre doivent rester tranquilles, devenir raisonnables et mettre fin à la guerre [5]. » Nous sommes en train d’assister directement à la fin de partie pour l’impérialisme de ces 40 dernières années, sous le silence assourdissant des médias. Il faudrait manquer de jugement pour penser que cela n’aura aucune répercussion sur la lutte des classes en Europe et aux États-Unis.

Zemmour parle d’un monde qui n’existe plus : il tient toujours les mêmes propos qu’il y a quinze ans, sans se rendre compte que le monde a changé. L’islamisme financé par les Etasuniens est en train de mourir, l’impérialisme se voit infligé revers sur revers : quel est désormais la consistance de son discours ? Sa maison est en verre, et elle se fissure de partout. La crise de 2008 n’a pas été surmonté, et ne le sera pas. La configuration géo-stratégique du monde est en train de se reconfigurer à une vitesse folle, et aucun de leur discours ne pourra l’arrêter. La seule façon que le capitalisme possède pour conjurer la baisse tendancielle du taux de profit, c’est l’ouverture à de nouveaux marchés, c’est à dire l’impérialisme. Or celui-ci devient de plus en plus impossible. L’heure est donc proche où l’intensité de la lutte va se reporter sur nos contrées. Et ce jour-là Zemmour sera impuissant, lui et toute sa clique, emmurés qu’ils sont dans leur maisons et leur économie de verre.

« Dans les chaires on ne cesse de parler de l’insécurité, de la fragilité, de l’instabilité des choses temporelles, mais chacun pense, si ému soit-il, qu’il conservera pourtant ce qui lui appartient ; que cette insécurité apparaisse effectivement sous la forme des hussards sabre au clair, et que tout cela cesse d’être une plaisanterie, alors ces mêmes gens édifiés et émus qui avaient tout prédit se mettent à maudire les conquérants. Cependant les guerres ont lieu quand elles sont nécessaires, puis les récoltes poussent encore une fois et les bavardages se taisent devant le sérieux de l’histoire [6]. »

Victor, militant JRCF.

[1]« Le progressisme est un messianisme sécularisé, comme le furent le jacobinisme, le communisme, le fascisme, le nazisme, le néolibéralisme ou le droit-de-l’hommisme. « 

[2]https://www.youtube.com/watch?v=N7anpepV73U

[3]https://www.humanite.fr/zemmour-sur-maurice-audin-abject-660814

[4]https://fr.sputniknews.com/international/201909281042175755-les-houthi…

[5]https://blogs.mediapart.fr/le-cri-des-peuples/blog/041019/nasrallah-l-…

[6]Hegel, Principes de la philosophie du droit, add. §324





Source link

Mots clés: ,

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Défiler vers le haut