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12 August 2020

Jacques Chirac jusqu’à l’indigestion — Philippe ARNAUD



1. Il y a une disproportion saisissante entre le temps d’antenne consacré à la nouvelle (peut-on même, à son sujet, parler d’événement ?) et la minceur de celle-ci. Le premier jour, toutes les autres informations ont été occultées par celle-ci, et cela ne s’est pas amélioré les jours suivants. On a dépensé beaucoup d’énergie à parler d’un non-événement. En effet, Jacques Chirac n’était plus président depuis plus de 12 ans, et trois autres présidents lui avaient succédé. Par ailleurs, il était déjà fort diminué avant la fin de son mandat, puisque frappé par un AVC en 2005. Et son état s’était largement dégradé car on ne le voyait même plus. Une de ses dernières apparitions, où il apparaissait, appuyé sur l’épaule d’un proche, mutique, le pas hésitant, donnaient plutôt l’impression d’un pauvre homme en sursis que du fameux Jacques de Chabannes, seigneur La Palice, “mort devant Pavie, et qui “un quart d’heure avant sa mort, faisait encore envie”…

2. Par ailleurs, l’épisode qu’on a sans doute le plus retenu des deux mandats présidentiels de Jacques Chirac fut son refus de participer, en 2003, à la guerre de George W. Bush et d’Anthony Blair contre l’Irak. Or, où en est-on, après cette démonstration d’indépendance (symbolisée par le discours de Dominique de Villepin à l’ONU), des rapports de la France avec les États-Unis ? Son successeur Nicolas Sarkozy a ramené la France à la niche de l’OTAN et les velléités d’indépendance d’Emmanuel Macron à propos de l’Iran n’ont pas pesé lourd face aux pressions américaines. Les entreprises françaises se sont piteusement retirées d’Iran et le processus censé contourner l’embargo américain (processus au demeurant fort compliqué) s’est perdu dans les sables. C’est dire si la France est rentrée dans le rang.

3. Il ne manquait pas, par ailleurs, ces jours derniers, de sujets d’importance à traiter en lieu et place de cette disparition : le Brexit où le gouvernement britannique n’en finit pas de s’enliser, les menaces de guerre autour de l’Iran, les différends entre les États-Unis et la Chine, la faillite d’Aigle Azur, de XL Airways, de Thomas Cook (on pourrait même se demander pourquoi ces entreprises, qui tournent autour du secteur touristique se retrouvent en difficulté au même moment), et l’énorme incendie de l’usine Lubrizol à Rouen, qui a provoqué une grave pollution, largement au-delà des environs immédiats et même de la Haute-Normandie (dont les médias commencent seulement à saisir l’ampleur). Les médias ont dépensé une énergie considérable à parler d’un homme disparu de la scène politique, et dont il ne reste pratiquement rien en matière de politique étrangère – même là où, pourtant, il avait le plus imposé sa marque.

4. Par ailleurs, le 30 octobre, les téléspectateurs français ont été abreuvés d’images de la messe de funérailles à Saint-Sulpice, avec tout le ban et l’arrière ban des ecclésiastiques de Paris et de la région : l’archevêque de Paris et ses évêques auxiliaires, l’évêque de Nanterre, le curé de Saint-Sulpice, le recteur de Notre-Dame, et autres excellences mitrées. Et tout le cérémonial de la messe, avec cantiques, communion, aspersion d’encens…

Cette persistance à diffuser sur toutes les chaînes, à toutes occasions, des cérémonies catholiques doit être placé en regard d’un certain nombre de faits :

4.1. D’abord celle d’une désaffection de plus en plus grande des Français à l’égard du culte, en particulier du culte catholique. Seulement 4 % des Français sont pratiquants réguliers. Ils ont de plus en plus tendance à ne pas faire baptiser leurs enfants, à ne pas leur donner d’instruction religieuse, évidemment à ne pas leur faire faire la communion, à ne pas se marier à l’église, à ne pas demander d’obsèques religieuses. En outre, l’âge moyen des prêtres augmente. Ainsi, dans le diocèse de Moulins (département de l’Allier, où j’ai mes attaches), sur les 61 prêtres, 37 ont plus de 60 ans, 20 ont plus de 80 ans, 9 plus de 90 ans, 7 sont Africains (deux s’appellent Diouf et un Léopold Senghor [sic]) et un est d’origine vietnamienne. De 2000 à 2017, le nombre des séminaristes français est passé de 976 à 662, ce qui fait que les diocèses sont obligés d’aller chercher leurs prêtres en Afrique, en Asie ou en Europe de l’Est (comme je l’indique ci-dessus). Dans les années 1950, une paroisse rurale regroupait deux ou trois villages. En 2019, elle en rassemble jusqu’à 25.

[4.2. Au passage – et cela a à voir avec ceci – il s’ensuit une perte sensible de la connaissance culturelle, par les Français, de la religion chrétienne en général et du catholicisme en particulier. Il s’agit là d’une lacune regrettable car une large part de l’histoire de l’Europe et de la France, de sa culture, de ses guerres et de ses luttes politiques est baignée – quand ce n’est pas déterminée – par la religion. Je m’en aperçois par la difficulté que j’ai à faire comprendre à mes petits-fils des épisodes tels que les croisades, la Réforme, les guerres de 1562 à 1598, la politique de Louis XIV et Louis XV envers les protestants, ou la Contre-Révolution dans la période 1789-1801. Et je ne parle ni de littérature, ni de musique ni d’architecture ni de peinture ou de sculpture…].

4.3. Après cette digression qui, je le précise de nouveau, ne porte que sur la culture, cette ostensoir de religion à la télévision est susceptible de choquer tous les Français (même croyants) qui ont en tête les récents scandales de pédophilie dans l’Église, longtemps passés sous silence, si ce n’est étouffés (comme en a témoigné le film Grâce à Dieu et la condamnation du cardinal Barbarin pour sa non-dénonciation des agissements du P. Preynat). Ou les abus commis par des prêtres sur des religieuses ou des femmes laïques auxiliaires paroissiales : par exemple, ceux de Marie-Dominique Philippe et de son frère Thomas Philippe, tous les deux dominicains et théologiens, qui se livraient, sur des religieuses ou des femmes laïques à des pratiques peu évangéliques… Ces abus heurtent d’autant plus que, dans le même temps, une bonne partie de l’Église et des pratiquants sont vent debout contre les évolutions sociétales en matière de mœurs, de relations hommes-femmes, de sexualité : ils s’opposent à la contraception, à l’IVG, à l’homosexualité, au PACS, au mariage pour tous, etc. Des prélats encouragent des catholiques à manifester contre la PMA.

4.4. Cette imposition de la retransmission d’un culte – à l’heure où l’on attendait que le journal télévisé nous parle des affaires du monde – est d’autant plus frappante que les médias (et nombre d’hommes politiques) n’ont à la bouche que le terme de laïcité, qu’ils répètent comme un mantra… lorsqu’il s’agit de dénoncer les pratiques de l’Islam ! Femmes voilées (ou simplement à la chevelure couverte), interdits alimentaires, etc. Dans une France qui, depuis 114 ans, est officiellement laïque, où l’incroyance progresse, on a, en rapprochant ces deux ordres de fait, la désagréable impression d’un deux poids, deux mesures.

4.5. Paradoxalement, dans cette cérémonie religieuse où, normalement, le défunt est censé être ramené à son néant face à son créateur, à la commune égalité humaine – on avait parfois l’impression, par le rappel des hauts faits et gestes de l’ancien président, par l’insistance sur ses qualités, sur ses vertus – vraies ou supposées – par l’énumération complaisante des personnalités présentes aux obsèques, par le ton courtisan, plein de dévotion obséquieuse, des journalistes et commentateurs, qu’il n’était rendu de culte qu’à Jacques Chirac (comme dans la Rome antique où, après leur décès, les empereurs étaient divinisés) et non à Dieu…

En regardant les images des obsèques, et, notamment, les silhouettes courbées, lentes, hésitantes, fatiguées de Balladur et de Giscard (tous deux, d’ailleurs, plus âgés que Chirac), je me suis remémoré ce que, dans Lettrines 2, Julien Gracq écrit des obsèques d’Eisenhower (édition de La Pléiade, tome 2, page 289) :

“Je regardais hier la retransmission des obsèques nationales d’Eisenhower à la cathédrale de Washington : faux gothique, nef médiocre et sans majesté, austérité, nudité calviniste, dont j’aime pourtant le froid, la sécheresse dure, le dépouillement. Le petit troupeau serré du monde “libre” tenait là, tassé sur quelques rangées de chaises de paille, comme dans un moutier de village – entremêlés de cinq ou six keffieh bédouines et de quelques uniformes à aiguillettes, le veston avachi, la cravate pauvre, avec je ne sais quoi du cousinage fuligineux et déteint des cortèges de cimetière, leur livre de psaumes à la main ils psalmodiaient le vieux cantique de Luther : “ Ein feste Burg ist unser Gott ” [un château fort est notre dieu]. Rien que des hommes dans leur nudité disgraciée, des hommes vieillissants sous la lumière pauvre, protestante et froide : la caméra impitoyable accrochait la bedaine de De Gaulle, le menton en galoche de Johnson, les lunettes d’U Thant, la fluxion de Nixon, la calvitie un peu galeuse de l’Irlande, la verrue du Pakistan, la graisse huileuse de la Jordanie. Quelque chose de frileux, de menacé, de fragile : fragile la foi, malgré le solide rempart, fragiles les destinées, fragile l’espoir dans les lendemains. Il n’y avait de stable et de solide que les taches noires des femmes uniformément éteintes par le deuil, qui avaient l’air de figurer le veuvage inusable du monde. Devant eux, rien que le cercueil sur la dalle, enveloppé dans le drapeau d’une victoire de néant : il n’y avait rien entre ce Gotha de la démocratie libérale et la mort.”





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