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18 October 2019

Le sens profond d’une guerre perdue.



C’est plutôt clair. L’Arabie Saoudite a perdu, et comme le note Bruce Riedel, « l’Iran et les Houthis en sont les vainqueurs stratégiques ». Les mandataires Saoudiens à Aden [Capitale du Yémen, NdT.], siège du « proto-gouvernement » de Riyad au Yémen, ont été chassés par les laïcs, anciens marxistes, du mouvement sécessionniste du Sud. Que peut faire l’Arabie Saoudite ? Elle ne peut plus progresser. La retraite n’en serait que plus difficile. L’Arabie devra livrer contre les Houthis une guerre menée à l’intérieur même du Sud du royaume ; ainsi qu’une seconde – toute différente – guerre au Sud du Yémen. MbS [Mohamed Ben Salmane, NdT.] est coincé. L’état-major de l’armé Houthie a compris son avantage et n’est pas intéressé – pour le moment – à un arrangement politique. Ils cherchent à engranger plus « d’atouts dans leur jeu ». Les EAU [Émirats Arabes Unis, NdT.], qui ont armé et entraîné le mouvement sécessionniste du Sud ont choisi de se retirer. MbS reste seul et « porte le chapeau ». Un bel imbroglio en perspective.

Donc, quel est le sens de tout ça ? Cela signifie que MbS ne peut plus « livrer » ce dont Trump et Kushner avaient besoin, et qu’ils lui avaient demandé : Il ne peut plus livrer le monde du Golfe pour leurs grands projets, et encore moins rassembler le « Monde Sunnite » pour initier une grande confrontation avec l’Iran, ou forcer les Palestiniens à une soumission abjecte, qualifiée de « solution ».

Que s’est il passé ? Il semble que MbZ [Mohammed ben Zayed, NdT] ait crut au slogan du Mossad disant qu’attaquer l’Iran serait de la « rigolade ». Sous la pression des sanctions internationale, l’Iran s’écroulerait rapidement, et supplierait Trump de négocier. Et le résultat en serait un traité punitif débouchant sur le démantèlement de tous les alliés nuisibles de l’Iran dans la région. Les états du Golfe seraient ainsi libres de continuer à façonner un Moyen-Orient débarrassé de la démocratie, des réformistes ainsi que des (ces détestés) islamistes

Qu’est ce qui a fait que les Émirats Arabes Unis, dont les États-Unis avaient fait l’éloge en les comparant à une “petite Sparte” solide, ont reculé ? Ce n’était pas seulement le fait que les Émirs eussent vu la guerre du Yémen comme non gagnable, ce qui était le cas ; Mais, de façon plus significative, il leur est apparu que l’Iran ne serait pas de la « rigolade ». Mais plutôt que la tentative Américaine d’étrangler l’économie iranienne risquait de provoquer une escalade des sanctions vers le conflit militaire. Et dans cette éventualité les Émirats seraient dévastés. L’Iran a explicitement prévenu que l’envoi d’un ou deux drones contre les « tours de verre » de leurs quartiers financiers ou contre leurs installations pétrolières et gazières les renverrait vingt ans en arrière. Ils les ont crus.

Mais il y avait un autre facteur dans cet ensemble. « Alors que le monde est au bord d’une autre crise financière », Esfandyar Batmanghelidj a noté, « peu d’endroits son autant saisis par l’angoisse que Dubaï. Chaque semaine, un nouveau titre annonce la crise à venir dans la ville des gratte-ciel. Le prix des villas de Dubaï sont au plus bas de la dernière décennie, une baisse de 24% en un an seulement. L’effondrement du tourisme a vu les hôtels de Dubaï atteindre le taux d’occupation le plus faible depuis la crise financière de 2008, alors même que ce pays s’apprête à accueillir l’Exposition Universelle 2020 l’an prochain. Comme Zainab Fattah, journaliste à Bloomberg, l’a rapporté en novembre de l’année dernière, Dubaï commence à “perdre de son éclat”, son rôle de centre du commerce mondial étant “ébranlé par une guerre tarifaire globale, et en particulier par la volonté des États-Unis de mettre fin à tout commerce avec l’Iran voisin” ».

L’impact d’un drone Houthi dans la zone financière de Dubaï serait le « coup de grâce » (les expatriés s’enfuiraient sur le champ), une perspective bien plus alarmante que la crise de 2009, lorsque le marché immobilier de Dubaï s’était effondré, menaçant d’insolvabilité plusieurs banques et grandes sociétés immobilières, dont certaines liées a l’État, et avait nécessité un renflouement de 20 milliards de dollars.

En bref, le Golfe a réalisé que le projet de MbS d’une confrontation avec l’Iran était bien trop risqué, surtout alors que l’ambiance financière mondiale s’assombrissait si rapidement. Les dirigeants émiratis ont tenu tête à MbZ , idéologue de la confrontation, et les Émirats Arabes Unis se sont officiellement retirés du Yémen (tout en laissant leurs mandataires sur place), et ont initié une campagne de rapprochement avec l’Iran pour le sortir également de cette guerre.

Il n’est maintenant plus concevable que MbS puisse livrer ce que Trump et Netanyahou désirent. Cela veut-il donc dire que la confrontation américaine avec l’Iran, et l’accord du siècle de Jared Kushner, sont terminés ? Non. Trump a deux électorats clés aux États-Unis : l’AIPAC [Commission américaine des affaires publiques israéliennes ,NdT] et les « Sionistes » Chrétiens Évangéliques pour « faire un carton » électoral dans la perspective des élections de 2020. Il est également fort probable que Netanyahou, en tête de sa propre campagne électorale, reçoive davantage de “cadeaux”, afin de mieux séduire son électorat national (et ses donateurs).

En ce qui concerne la confrontation des États-Unis avec l’Iran, il semble que Trump réduise l’intensité de la belligérance à l’égard de l’Iran, espérant que la « magie » des sanctions économiques opère en mettant la République islamique à genoux. Il n’y a néanmoins aucune indication de cela, et aucun signe d’un réel plan « B » Americain (l’Initiative Lindsay Graham n’en est pas un).

Que devient MbS du point de vue des intérêts américains et israéliens ? Et bien, pour être franc et malgré les amitiés familiales… « sacrifiable », peut-être? Le parfum d’un éventuel désengagement américain de la région plane encore dans l’air.

Le sens profond dans la « guerre perdue du Yémen », en fin de compte, est la fin des espoirs du Golfe que le « magicien » Trump pourrait remédier à la précédente peur panique du Golfe que l’Occident ne normalise ses relations avec l’Iran (au travers du JCPOA [Accord de Vienne sur le nucléaire iranien, NdT]), laissant ainsi l’Iran devenir une puissance régionale hégémonique. L’avènement de Trump, avec toutes ses affinités pour l’Arabie Saoudite, semblait aux états du Golfe comme la promesse d’une nouvelle opportunité de « verrouiller » le parapluie protecteur américain sur les monarchies arabes, protégeant ces états de tout changement significatif, tout comme de laisser l’Iran enchaîné et incapable d’assumer une hégémonie sur la région.

Un deuxième sens au Yémen est que les investissements lourds de Trump et Netanyahu en MbS et MbZ se sont révélés être chimériques. Il s’est avéré que ces deux-là étaient « nus » depuis le début. Et maintenant le monde le sait. Ils ne peuvent pas réussir. Ils ont été battus par une armée irrégulière de robustes membres de tribus Houthi.

La région constate maintenant que la « guerre » n’a pas lieu (encore qu’il s’en soit fallu d’un cheveu) : Trump ne va pas, de sa propre volonté, renvoyer l’Iran dans les années 80 à coups de bombardements. Et les états du Golfe constatent maintenant que s’il le faisait, ce serait eux – les états du Golfe – qui en paieraient le prix fort. Paradoxalement, c’est sur les Émirats Arabes Unis, le principal agitateur à Washington contre l’Iran, qu’est retombée la charge de la campagne de rapprochement avec l’Iran. Cela représente une leçon salutaire de « realpolitik » pour certain états du Golfe (et Israël). Et maintenant que celle-ci a été apprise, il sera difficile de voir la tendance s’inverser aussi facilement.

L’orientation stratégique vers une nouvelle architecture de sécurité est déjà sur les rails, avec la Russie et la Chine qui proposent une conférence internationale sur la sécurité dans le Golfe Persique. La Russie et l’Iran ont d’ores et déjà convenu d’un accord d’exercices navals communs dans l’océan indien et le détroit d’Ormuz, et la Chine envisage également d’y envoyer ses navires de guerre afin de protéger ses pétroliers ainsi que sa flotte commerciale. De toute évidence, il y aura une certaine concurrence locale, mais l’Iran a toujours la haute main sur Ormuz. C’est un puissant moyen de dissuasion (quoique ce soit la menace la plus proférée, mais jamais utilisée).

Bien sûr, rien n’est certain en ces temps changeants. Le Président Américain est inconstant, et enclin à faire volte-face. Et il y a déjà de puissants intérêts aux États-Unis qui veulent voir l’Iran complètement bombardé. Mais d’autres à Washington D.C., plus significativement, au sein de la droite « nationaliste », sont beaucoup plus virulents pour défier les « faucons » de l’Iran. Peut-être que ces derniers ont raté leur chance ? Le fait est que Trump a reculé (mais pas pour les raisons indiquées) avant l’action militaire. L’Amérique entre maintenant dans la période des élections, et elle est concentrée sur son nombril. La politique étrangère est déjà oubliée et n’est pas un problème dans l’atmosphère partisane de l’Amérique d’aujourd’hui.

Il est probable que Trump « jettera encore quelques os à ronger à Israël », mais est-ce que cela changera quelque chose ? Probablement, pas grand-chose. C’est un piètre réconfort, mais cela aurait pu être bien pire pour les Palestiniens. Et le Grand Israël ? Un lointain, prométhéen espoir.

Source : Strategic Culture, Alastair Crooke, 19-08-2019



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