Go to ...
RSS Feed

24 August 2019

Histoire et mythe conspirationniste du mot « islamophobie »



S’il fallait considérer l’augmentation de la fréquence de ce terme comme la conséquence d’un événement politique de portée internationale, c’est plutôt dans la guerre du golfe et l’opération « Tempête du Désert », en 1990-1991 qu’il faudrait chercher celui-ci, et non dans les attentats de septembre 2001.

Plusieurs adeptes de l’hypercorrection linguistique, dont encore Daniel Sibony, soutiennent que « le mot phobie est bizarrement utilisé dans des termes comme homophobie, xénophobie, judéophobie, islamophobie, américanophobie… La bizarrerie consiste à mettre ‟phobie” chaque fois qu’on n’aime pas une chose ». Il est alors facile d’ajouter qu’on ne peut interdire à quelqu’un d’avoir peur, et qu’il serait donc absurde de considérer l’islamophobie comme un comportement répréhensible26.

C’est oublier trois choses essentielles.

Premièrement, « phobie » peut se traduire par « horreur »: Littré glose « hydrophobe » par « qui a horreur de l’eau », et le glissement de l’horreur à la haine relève de l’évidence. Le Dictionnaire Quillet traduit phobie par « crainte ou haine » et le Grand Robert lui reconnaît les synonymes suivants: « peur, crainte, aversion, dégoût, horreur, terreur, haine ».

Deuxièmement, la langue ne fonctionne pas comme un jeu de meccano permettant de construire automatiquement des mots sur la seule base de règles strictement logiques. Le coton hydrophile est-il un « ami » de l’eau? Si un cartophile est un collectionneur de cartes postales, un pédophile est-il un collectionneur d’enfants? Un homophobe est-il quelqu’un qui n’aime pas la similitude?

Troisièmemement, le néologisme « xénophobe » ne se comprend pas moins comme l’appellation générique d’une série pré-existante, puisque les mots « anglophobe » et « francophobe » existaient depuis le xixe siècle. Que le modèle de cette série soit effectivement productif se vérifie avec l’apparition de « germanophobe » au siècle suivant, par exemple sous la plume de Proust en 192227. Dès lors « islamophobe » n’est qu’un exemple parmi d’autres de cette productivité, puisque le suffixe « phobe / phobie » peut s’utiliser pour construire des mots désignant la détestation d’un peuple particulier28 ou d’une religion donnée. Sur internet, on trouve ainsi « hispanophobe », « italophobe », « nipponophobe »… et la Reconquista espagnole a été considérée comme une « maurophobie »29, ce qui, pour Javier Rosón Lorente, donne à l’islamophobie en Espagne un petit air de « déjà-vu »30. De même, la fixation des débats sur le voile dit « islamique » en France a motivé la création du terme « hijabophobie »31, et l’on parle aussi de LGBTphobie (LGBT: « lesbiennes, bays, bisexuels et transgenres »).

La liste continue de s’allonger avec « bouddhophobie » et « christianophobie » ou « christophobie », formés après « judéophobie », créé par Leon Pinsker en 1882, sous la forme allemande Judophobie, ensuite francisée32. Ilan Halevi est donc fondé à écrire que l’islamophobie ressemble fort à la judéophobie et que « toute tentative de se mesurer à l’une sans prendre l’autre à bras-le-corps est par définition futile, car l’islamophobie, sous-catégorie du racisme en général, apparaît dans la nature sociale comme une métastase de l’antisémitisme »33. Une bonne partie des argumentaires islamophobes et judéophobes s’appuie sur la dénonciation du Coran et de la Bible comme autant d’appels au meurtre, suivant une démarche qui se limite à rechercher dans ces textes la cause ultime du « terrorisme islamique » actuel34, comme si les jihadistes étaient des maniaques de l’exégèse, des érudits passionnés par la pratique du commentaire théologique. Dans le cadre de l’exercice consistant à s’envoyer à la figure des citations extraites de leur contexte, on pourrait bien dire: « salafistes et Onfray, même combat! »35

Dans la même logique qui avait conduit à la formation de « xénophobie », Vincent Geisser a donc créé le genérique « religiophobie ». Pour lui, « l’islamophobie n’est pas simplement une transposition du racisme anti‑arabe, anti‑maghrébin et anti‑jeunes de banlieue : elle est une reli­giophobie. Certes, elle peut se combiner avec des formes de xénophobie plus traditionnelles, mais elle se déploie de manière autonome »36.

Pour connoter la détestation, le français a emprunté au grec un autre préfixe: miso-, du verbe miséō (μισέω) « haïr / ne pas accepter », et ce préfixe est compris comme le contraire de philo– (φιλο-)37. D’où « misanthrope », qui déteste les hommes, « misogyne » qui déteste les femmes, « misonéisme », qui déteste la nouveauté, et « misologie »  signifiant le refus de raisonner. Utiliser ce préfixe miso- pour fabriquer un mot désignant la détestation des musulmans aurait conduit à quelque chose comme *misomusulmanisme (!), et l’employer avec islam était encore plus difficile. À la fin des années 1990, Basheer Ahmad Frémaux-Soormally avait certes proposé aux responsables de la revue parisienne La Medina le néologisme « misislamisme » pour « décrire le racisme anti-arabe et anti-musulman », mais il n’a pas été suivi38. Actuellement, « misislamisme » est parfois utilisé, par exemple par Ghaleb Bencheikh39, pour désigner la détestation de l’islamisme, et non celle de l’islam ou des musulmans. Au bout du compte, il apparaît que le suffixe -phobie a donc paru préférable pour des raisons strictement linguistiques, liées à l’usage40, et qui ne résultent aucunement d’on ne sait quelle volonté de médicaliser une pensée déviante!

Le xénos (ξένoς) comme le phílos (φίλος) sont en rapport avec les coutumes d’hospitalité, puisqu’en grec ancien xénos (ξένoς) « peut se dire de celui qui est reçu et de celui qui reçoit », et que « l’hôte qui reçoit est le φίλος de l’étranger accueilli, et réciproquement »41. Le xénos, c’est l’étranger avec lequel on est en contact, par opposition avec celui appelé échthrós (ἐχθρὀς) « homme du dehors étranger à toute relation sociale »42, et c’est aussi l’hospité, c’est-à-dire celui qui bénéficie des lois de l’hospitalité43. Ce pourquoi d’un point de vue grec, la xénophobie telle que nous l’entendons était difficilement concevable. Certes, le synonyme misoxène existe bien, mais il est tardif, utilisé par les auteurs chrétiens pour désigner l’attitude des Égyptiens à l’égard des Hébreux. Quant à xénochtone, s’opposant à autochtone, il apparaît sous la plume de Denis d’Halicarnasse (Antiquités romaines, I, 41.1) pour désigner des bandes vivant sauvagement, jusqu’à tuer des étrangers au mépris des règles d’accueil.

L’enquête conduite par Pierre Villard sur l’origine du mot xénophobe lui a permis de vérifier qu’il ne s’agit pas d’un vocable issu du grec ancien, contrairement à ce qu’on pourrait croire. C’est un néologisme forgé par Anatole France pour faire pièce à la notion de métèque — qui, elle, est authentiquement grecque (μέτοικος, au sens propre « qui change de maison », donc: « étranger domicilié dans la cité »), francisée au milieu du xviiie siècle et adoptée par Charles Maurras en 1894 dans La Cocarde, le journal de Maurice Barrès, avec une connotation hostile et très dépréciative44. Pour autant qu’on sache, « xénophobe » a été inventé pour être utilisé dans Monsieur Bergeret à Paris, paru en 1901, roman dans lequel l’auteur, parodiant Rabelais, se moque des « démagogues » qui côtoient les « misoxènes, xénophobes, xénoctones et xénophages »45.

L’islamophobie est une xénophobie, car « l’enjeu central est bien la légitimité de la présence musulmane sur le territoire national, tout comme pour l’antisémitisme des xixe et xxe siècles »46. Elle se base sur un ensemble de préjugés et de stéréotypes stigmatisants, sur des généralisations négatives, sur une catégorisation et une essentialisation des musulmans, ou du moins vus comme tels, arbitrairement réduits à leur religion et à ses « signes », jusqu’à l’élaboration d’une véritable « racialisation religieuse »47. Certes, les modalités de l’islamophobie varient « en fonction des contextes nationaux et des périodes historiques »48, mais le procédé qui la fonde consiste toujours à inventer un « problème musulman » ou un « problème de l’islam »49, puis à lui chercher des solutions passant notamment par le contrôle du corps, de l’habillement, de l’alimentation et de la présence dans l’espace public, voire par le bannissement et l’expulsion.

C’est bien la démarche usuelle de toutes les altérophobies: fabriquer un « autre » pour le rejeter.

Faisons donc nôtre la sentence de Ménandre:

Ξένους ξένιζε ‧ καὶ σύ γὰρ ξένος γ’ ἔσῃ

« Fais bon accueil aux étrangers, car toi aussi, tu seras étranger. »
Bibliographie et sources

Allen Christoph 2010. Islamophobia. Farnham, Burlington: Ashgate, 219 p.

Anawati Georges Chahati 1976. «Dialogue with Gustave E. von Grynebaum.» International Journal of Middle East Studies 7(1): 124.

Asal Houda 2014. «Islamophobie: la fabrique d’un nouveau concept. État des lieux de la recherche.» Sociologie 1(5): 13-29.

Beaugé Julien, & Abdellali Hajjat 2014. «Élites françaises et construction du ‟problème musulman”. Le cas du Haut Conseil à l’intégration (1989-2012).» Sociologie 5(1): 31-59.

Benveniste Émile 1969. Le vocabulaire des institutions indo-européennes. 1. Économie, parenté, société. Paris: Éditions de Minuit, 279 p.

Bravo López Fernando 2011. «Towards a definition of Islamophobia: approximations of the early twentieth century.» Ethnic and Racial Studies 34(4): 556-573.

Bravo López Fernando 2012. En casa ajena: bases intelectuales del antisemitismo y la islamofobia. Barcelona: Bellaterra, 368 p.

Bruckner Pascal 2010. «L’invention de l’”islamophobie”.» Libératiion 23 novembre: http://www.liberation.fr/societe/2010/11/23/l-invention-de-l-islamophobie_695512/.

Chantraine Pierre 1968. Dictionnaire étymologique de la langue grecque. Histoire des mots. Paris: Klincksieck, 4 t. en 5 vol., 1368 p.

Cook Stanley A. 1924. «Chronicle. The history of religions.» Journal of Theological Studies 25(97): 101-109.

France Anatole 1901. Monsieur Bergeret à Paris. Paris: Calman Lévy, 404 p.

Geisser Vincent 2003. La Nouvelle Islamophobie. Paris: La Découverte (Sur le Vif), p.

Geisser Vincent 2010. «Islamophobia: a French Specificity in Europe?» Human Architecture: Journal of the Sociology of SelfKnowledge 8(2): 39-46.

Hajjat Abdellahi, & Marwan Mohammed 2016. Islamophobie: comment les élites françaises fabriquent ‟le problème musulman”. Paris: La Découverte, 328 p.

Halevi Ilan 2015. Islamophobie et judéophobie. L’effet miroir. Paris: Syllepse, 180 p.

Ibrahim Raymond 2009. «Are Judaism and Christianity as Violent as Islam?» Middle East Quarterly 16(3): 3-12.

Kepel Gilles, & Bernard Rougier 2016. «‟Radicalisations” et ‟islamophobie”: le roi est nu.» LIbération 14 mars 2016: http://www.liberation.fr/debats/2016/03/14/radicalisations-et-islamophobie-le-roi-est-nu_1439535/.

Knobel Marc 1999. «George Montandon et l’ethno-racisme.» In: Pierre-André Taguieff, & Grégoire Kaufmann, L’Antisémitisme de plume, 1940-1944. Études et documents, Paris: Berg International, p. 277-293.

Lebourg Nicolas 2011. «La diffusion des péjorations communautaires après 1945.» Revue d’éthique et de théologie morale 4(267): 35-58.

Lorente Javier Rosón 2010. «Discrepancies Around the Use of the Term “Islamophobia”.» Human Architecture: Journal of the Sociology of Self-Knowledge 8(2): 115-128.

Onfray Michel 2016. Penser l’islam. Paris: Grasset, 180 p.

Pinsker Leo Semenovi 1882. Autoemancipation! Mahnruf an seine Stammesgenossen. Von einem russischen Juden. Berlin: Issleib in Comm, 36 p.

Quellien Alain 1910. La politique musulmane dans l’Afrique occidentale française. Paris: Émile Larose, vii-278 p.

Sibony Daniel 2004. «Ne pas aimer n’est pas phobie.» Libération 9 décembre: http://www.liberation.fr/tribune/2004/12/09/ne-pas-aimer-n-est-pas-phobie_502317/.

Sibony Daniel 2013. Islam, phobie, culpabilité. Paris: Odile Jacob, 224 p.

Vakil AbdoolKarim 2003. «Is the Islam in Islamophobia the Same as the Islam in Anti-Islam; or, When Is It Islamophobia Time?» e-Cadernos CES 3: http://eces.revues.org/178; DOI : 10.4000/eces.178.

Villard Pierre 1984. «Naissance d’un mot grec en 1900. Anatole France et les xénophobes.» Mots 8(1): 191-195.

Zapata-Barrero Ricard 2006. «The Muslim community and Spanish tradition: Maurophobia as a fact and impartiality as a desideratum.» In: Tariq Modood, Anna Triandafyllidou, & Ricard Zapata-Barrer, Multiculturalism, Muslims and Citizenship: a European approach, London: Routledge, p. 143-161.
Notes

1 Selon le CNTRL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales), s.v.

2 http://www.prochoix.org/cgi/blog/index.php/2003/11/12/55-islamophobie/

3 Bruckner 2010.

4 Knobel 1999.

5 http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/20130731.OBS1612/manuel-valls-l-islamophobie-est-le-cheval-de-troie-des-salafistes.html/

6 Alban Ketelbuters, « Laïcité: lettre à Najat Vallaud-Belkacem », Marianne, tribune du 10 novembre 2014.

7 http://www.laicite-republique.org/prix-de-la-laicite-2015-discours-de-patrick-kessel.html/

8 http://www.marianne.net/elisabeth-badinter-il-ne-faut-pas-avoir-peur-se-faire-traiter-islamophobe-100239221.html/

9 http://www.marianne.net/regis-debray-chantage-islamophobie-est-insupportable-100239746.html/

10 Le Monde des Idées, 7 mai 2016: 4.

11 Kepel & Rougier 2016.

12 Allen 2010.

13 Bravo López 2011.

14 Pour un état des lieux en français des recherches sur l’islamophobie, voir Asal 2014.

15 Onfray 2016: 56.

16 Quellien 1910: 133.

17 Quellien 1910: 133-134.

18 Cook 1924, apud Hajjat & Mohammed 2016; voir aussi Asal 2014: 15.

19 Bravo López 2011: 562.

20 « What makes the task difficult, perhaps impossible, for a non-Muslim is that he is compelled, under penalty of being accused of Islamophobia, to admire the Koran in its totality and to guard against implying the smallest criticism of the text’s literary value » (Anawati 1976).

21 Voir à ce propos Vakil 2003.

22 Exemple de ce raisonnement sur un site d’extrême droite: http://www.bvoltaire.fr/jacquesflinois/france-lislamophobie-desormais-haram-illicite,233137/

23 Lebourg 2011: 42.

24 Sibony 2013.

25 Asal 2014: 17.

26 Sibony 2004.

27 CNRTL: s.v.

28 Sur l’internet, on trouve ainsi « hispanophobe », « italophobe », « nippophobie », etc.

29 Zapata-Barrero 2006.

30 Lorente 2010: 123-124.

31 Geisser 2010: 43.

32 Pinsker 1882.

33 Halevi 2015.

34 Bravo López 2012.

35 Pour les salafistes, voir par exemple http://www.salafidemontreal.com/index.php/articles-ouvrages-traductions-et-fatawa/divers-sujets-refutations/20-voici-des-versets-de-la-bible-que-les-chretiens-et-les-juifs-ont-oublies.html/ Pour Michel Onfray, voir Onfray 2016, passim. D’autres se sont livrés au vain exercice de savoir quelle religion est la plus violente, de l’islam ou du judaïsme/christianisme (voir par exemple Ibrahim 2009).

36 Geisser 2003: 10-11.

37 Chantraine 1968: 705.

38 http://www.alterinfo.net/ISLAMOPHOBIE-LA-HAINE-LA-PLUS-ANCIENNE_a20133.html.

39 http://telquel.ma/2014/10/27/ghaleb-bencheikh-donner-une-valeur-atemporelle-et-universelle-au-coran-na-pas-de-sens_1420588/

40 Par exemple, en cas de néologie, un mot bref est préférable.

41 Chantraine 1968: 764, 1204.

42 Chantraine 1968: 391.

43 Benveniste 1969: 360-361.

44 Villard 1984. Dans le numéro de La Cocarde du 7 mars 1895, Maurras évoquera « le mépris que nous inspirait à Paris le métèque arrogant et vil ».

45 France 1901: 101.

46 Hajjat & Mohammed 2016.

47 Asal 2014: 19.

48 Hajjat & Mohammed 2016: introduction.

49 Sur le rôle du Haut Conseil à l’Intégration dans le processus ayant conduit à cette invention, voir Beaugé & Hajjat 201

Source: lelibrepenseur.org



Source link

Download WordPress Themes
Download WordPress Themes
Download WordPress Themes
Free Download WordPress Themes
free download udemy course

Tags: , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Scroll Up