Lundi 29 juillet, l’ONG Global Footprint Network rendait publique une nouvelle que le monde suit avec inquiétude depuis 1970.

Le concept d'humanité chez les crocodiles
Pillage et surexploitation des ressources terrestres : l’humanité n’y est pour rien

«L’humanité utilise actuellement les ressources écologiques 1,75 fois plus vite» que les capacités de régénération des écosystèmes. «Nous grignotons le capital naturel de notre planète, amenuisant d’autant sa capacité régénérative future».

En 1970, la dette écologique de l’humanité courait sur deux jours, à partir du 29 décembre. En 2019, les hommes vivent au-dessus de leurs moyens dès le 29 juillet. Il s’ensuit que les hommes placent la Terre hors d’état de fournir les ressources nécessaires tout au long des jours qui restent jusqu’au 31 décembre, soit une dette incompressible de 5 mois et deux jours.

L’humanité vit à crédit à partir du 1er août (AFP, mercredi 01/08/2018)

Une dette monétaire peut être annulée, titrisée, réescomptée, soldée ou négociée (la raison originelle pour lesquels sur les marché financiers ont été créés). Pas la dette écologique. Aucune jonglerie mathématique n’y parviendrait. Tout simplement parce que les ressources ne sont pas de nature formelle, mais réelle, tangible.

Le jour où elle commencera à courir dès le 1er janvier, cela signifiera que l’humanité aura épuisé la totalité des ressources disponibles et n’aura pas accordé à la nature le temps suffisant pour les renouveler.

Bien que vivant sur la même planète, ce jour n’est toutefois pas le même pour tous.

Dans le tableau ci-dessus, si le Luxembourg a épuisé ses ressources dès le 16 février, le Niger ne commence à s’endetter, lui, qu’à partir du jour de Noël.

Mais le tableau masque une réalité plus sérieuse. Comparer les Etats-Unis au Luxembourg n’a pas grand sens. Le grand Duché (pas plus que l’Islande, le Liechtenstein ou Andorre), aussi importante soit la consommation de ses ressources, ne saurait peser autant que 330 millions d’Etatsuniens.

Le problème est que si le constat est correct, les termes du procès devraient être revus.

De quelle «humanité» parle-t-on ?

Dans les titres de la plupart des dépêches, c’est l’«humanité» qui est évoquée dans sa globalité comme un acteur reconnu doté d’une personnalité morale, impliqué dans une sorte de suicide collectif concerté.

Elle instille l’idée d’une oeuvre, d’une délibération commune qui n’existe pas. Qui n’a jamais existé.

C’est une reconstruction occidentale historiquement datée, dérivée d’un christianisme humaniste (qu’Emmanuel Mounier a revendiqué), que les Révolutions française et américaine ont créditée et que rétrospectivement les historiens du XIXème siècle ont fait remonter à la Renaissance.

C’est sous l’influence de l’administration Nixon que Armstrong a déclaré, il y a 50 ans de cela, avoir mis le pied sur la Lune «au nom de l’humanité tout entière». Aucune humanité ne l’a mandaté pour la représenter. Aucune humanité -pour autant que cela réalisable- n’a été consultée pour cela. Le programme Apollo participait d’une compétition qui n’avait rien à voir avec le progrès scientifique ou technologique.

Au reste, ce ne sont pas les couleurs des Nations unies, mais la bannière étoilée qu’il a «hissée» sur la Mer de la Tranquillité pour étendre la «frontière» et le «Homestead Act» 1 (toujours en vigueur en 1969) au-delà de Cape Kennedy.

L’astronaute -dont la discrétion a abusé les esprits superficiels- n’a pas lu Bartolomeo de Las Casa et sa «Très brève relation de la destruction des Indes» (1542) et ne s’est pas renseigné sur la «Controverse de Valladolid» (1550) qui en fut la conséquence directe.

L’Occident a mis 5 siècles, si on retient 1492 comme date initiale, pour mener le monde dans l’état où il est, quels que soient et quels qu’aient pu être les hommes et les œuvres d’ordre élevé qui l’ont habité.

Pour être compréhensible ces phénomènes ne peuvent être pensés isolément.

– Surexploitation des ressources naturelles, des océans et des forêts primaires équatoriales par exemple.

– Réchauffement climatique,

– Destruction des écosystèmes,

– Surexploitation…

– Exterminations accélérées de milliers d’espèces animales et végétales,

– Flux d’investissements (IDE) vers les pays du Sud2, mondialisation rapide des échanges (facilités par une logistique très efficace qui a fait en peu d’années des progrès considérables),

– à grands traits : industrialisation du sud, d’un côté, tertiarisation et robotisation du nord. Financiarisation et numérisation globalisée du tout.

Certes, comme le montre la figure ci-dessous (2015), la Chine est devenue la première source d’émission totale de CO2. Mais on ne peut se contenter de ce constat :

1.- Pour que le calcul soit conforme aux faits, il faudrait soustraire à la production chinoise toutes les émissions (directement ou indirectement) associées à la fabrication de biens destinés aux pays importateurs de ces biens, pour l’essentiel les Etats-Unis d’Amérique (qui en accueille plus de 500 Mds$) et l’Union européenne (près de 400 Mds$), et les ajouter mécaniquement à celles de ces pays.

A ce sujet, les soldes commerciaux de la Chine, aussi élevés soient-ils, cachent la modestie de la part de la valeur ajoutée qui lui revient dans la production d’une richesse ainsi majoritairement capturée par les interfaces commerciales et financières occidentales.3

Répartition des émissions de CO2 en 2015 par pays ou groupe de pays (émissions dues à la combustion des combustibles fossiles et aux cimenteries). Emissions database for global atmospheric research (EDGAR), Agence européenne pour l’environnement.

2.- Si globalement les émissions chinoises, indiennes et des autres pays dont les usines travaillent pour les pays consommateurs, occupent le haut des classements, les émissions par habitant sont faibles.

C’est pourquoi le rapport précise à raison : «Si tout le monde vivait comme les Français, il faudrait 2,7 planètes» et cinq si tout le monde adoptait le monde de consommation des Américains, relève WWF, associé à Global Footprint Network.

Cette observation confirme la répartition observée dans le tableau ci-dessus.

Émissions de carbone de plus en plus d’origine anthropique4

Les graphiques vont dans le même sens et montrent l’évidente relation entre la production de nuisances rejetées dans l’atmosphère et les début de l’industrie en Europe, aux Etats-Unis et son extension sur toute la planète par le jeu de la délocalisation des unités industrielles polluantes.

Ce processus est immédiatement corrélé avec l’enrichissement d’une poignée de fortunés et l’appauvrissement de la majorité des hommes et des pays.5

Obéissant au principe de Pareto, 80% des activités destructrices de l’environnement sont le fait de machineries transnationales dominées par le Nord (Amérique du Nord, Europe, Océanie, Japon).

Les activités qui se déroulent dans les pays du Sud sont planifiées, commandées, organisées, réalisées sous contrôle technologique, financier, économique, logistique et aussi militaire occidental.

L’essentiel de la production des biens matériels et immatériels (par exemple touristiques) est d’abord destiné à la consommation des pays occidentaux qui ont organisé la géoéconomie mondiale à cette fin.

C’est donc bien à la voracité, à la rapacité d’une minorité de prédateurs que les hommes de la planète Terre doivent de craindre pour leur avenir.

Les rapports de force entre les nations connaissent des changements progressifs depuis 1990. Est-ce pour cela que les pays du Sud adoptent une nouvelle attitude à l’égard des flux de déchets qu’ils reçoivent de leurs partenaires du Nord ?

Le Sud poubelle du Nord : retour à l’envoyeur

Alors que les usines des pays développés voyagent vers le Sud pour produire et polluer sans contraintes, abandonnant leurs déchets sur place pour n’expédier vers les pays consommateurs du Nord que les produits, ce sont les déchets du Nord qui reviennent pour être recyclés ou enterrés dans les pays du Sud.6

Quand ce ne sont pas les océans qui reçoivent une part immense des déchets de l’univers industriel mondialisé, symbolisée par ce nouveau continent de détritus qui flotte dans l’Océan Pacifique7.

Principaux importateurs et exportateurs de déchets en 2010.

En % des échanges mondiaux en $.

La Chine et les États-Unis représentent les deux faces opposées du commerce mondial de déchets, respectivement en tant qu’importateur et exportateur. Les échanges entre les deux pays en 2016 représentaient 1,2 milliards de dollars.

Cependant, en 2018, la décision de la Chine de cesser l’importation de déchets plastiques du monde entier a suscité le chaos sur le marché mondial du recyclage et obligé les pays développés à trouver de nouvelles destinations pour leurs déchets. La nouvelle géographie des déchets induite par cette décision a provoqué un choc en retour qui se manifeste par le rejet de pays submergés qui ne veulent plus s’occuper de les recycler.

Ce lundi 30 juillet l’Indonésie a renvoyé vers la France des conteneurs de déchets illégalement importés. 42 autres conteneurs de déchets sont en attente pour être renvoyés vers les Etats-Unis, l’Australie et l’Allemagne. Ces conteneurs renfermaient des déchets ménagers, des déchets plastiques et des matériaux dangereux, en violation des règles d’importation.

Les pays d’Asie du Sud-Est multiplient ce type d’opérations et refusent de devenir les décharges des pays riches.

Fin mai, la Malaisie avait renvoyé 3.000 tonnes de déchets plastiques dans leurs pays d’origine. 60 conteneurs d’ordures importés illégalement ont été ainsi retournés à 14 pays, notamment les États-Unis, le Japon, la France, le Canada, l’Australie et la Grande-Bretagne. Cinq conteneurs de déchets plastiques contaminés ont été renvoyés à l’Espagne.

Les Philippines ont suivi et fait appel à une société de transport maritime privée pour renvoyer 69 conteneurs de déchets au Canada qui tardait à reprendre une cargaison illégale.

Une humanité est-elle envisageable ?

On pourrait récuser cette mise en accusation systématique de l’Occident qui irrite les Occidentaux. En effet, on pourrait spéculer sur ce qu’il en aurait été de notre planète prise en charge par d’autres civilisations, à partir de la Chine, de l’Inde, du Proche-Orient ou de l’Afrique ? Qu’aurait entrepris Gengis Khan, sachant les destructions dont il fut l’auteur, s’il avait disposé des moyens que lui aurait conféré une révolution industrielle développée au XIIème siècle ?

Que feraient l’Inde ou la Chine lorsque leurs richesses atteindront et dépasseront celles des puissances occidentales actuelles ? Leur mimétisme -induit par les relations articulées qu’elles entretiennent avec elles, inquiète.

Ces spéculations sont un jeu sympathique à l’usage de potaches qui ne nous éclaire pas sur les enjeux en cours et les périls qui nous guettent.

Aujourd’hui, loin de faire face à ces problèmes nous assistons à la combinaison d’égoïsmes unilatéraux et de bavardages stériles. Un refus évident du multilatéralisme et d’une prise en charge globale dans la gestion concertée des affaires du monde.

Le refus de ratifier les conclusions de la COP21 (ou de toute autre COP d’ailleurs)8 pourtant agréées par l’administration Obama place les Etats-Unis de D. Trump en fâcheuse posture. On ne peut vouloir dominer le monde et, «en même temps», en programmer la destruction.

Sans doute le «complexe militaro-industriel», les oligarchies mondialisées que dénonçait naguère le président Eisenhower défendent pied à pied l’espace strict de leurs intérêts et ne peuvent imaginer les voir dilués dans un bien commun.

Ce serait pourtant la seule issue, sous des modalités à imaginer, pour échapper à une catastrophe qui paraît inévitable.

Notes

1- Le Homestead Act (littéralement « Loi de propriété fermière ») est une loi des États-Unis d’Amérique, signée par le président Abraham Lincoln le 20 mai 1862. Elle permet à chaque famille pouvant justifier qu’elle occupe un terrain depuis 5 ans d’en revendiquer la propriété privée, et ce dans la limite de 160 acres (soit 65 hectares). Si la famille y vit depuis au moins 6 mois, elle peut aussi sans attendre acheter le terrain à un prix relativement faible de 1,25 dollar par acre (soit 308 dollars pour 1 km2, c’est-à-dire 100 hectares). Cette loi a joué un rôle éminent dans la conquête de l’Ouest américain et a participé au mythe de la Frontier. Elle a par ailleurs encouragé des millions d’Européens à émigrer vers les États-Unis et a contribué à l’importance de la notion de propriété privée dans la mentalité américaine.

2- Pour les distinguer des pays du « Tiers-monde », expression dangereuse renvoyant à la Révolution française, on usa de vocables ou rubriques plus technocratiques « Nouveaux Pays Industriels », « petits et grands dragons », « transferts de technologies », technologie appropriée », « délocalisation des processus productifs »… Lire, le petit livre de Pierre Judet « Les nouveaux pays industriels ». Ed. Ouvrières, coll. Nord-Sud, 1981, 174 p. ou celui de Alain Wisner « Quand voyagent les usines ». Ed. Atelier du futur, 1985, 196 p. Des millions de pages ont été écrites, consacrées à ces questions qui ont disparu des thématiques académiques ou médiatiques.

3- P. Lami, ancien directeur général de l’OMC, proposait de dresser les statistiques du commerce mondial en terme de valeur ajoutée. On verrait mieux alors ce qui revient aux et aux autres dans la production des richesses.

4- L’Agence internationale de l’énergie évalue la part de l’énergie (de sa production à sa consommation) à 68% de l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre d’origine anthropique en 2010 ; sur ces émissions dues à l’énergie, la part du CO2 est de 90%, celle du méthane de 9% et celle du protoxyde d’azote de 1%.

5- La concentration de la richesse s’est encore accentuée en 2018, 26 milliardaires détiennent un patrimoine supérieur à celui détenu par la moitié la plus pauvre de l’humanité, a dénoncé en janvier dernier l’ONG Oxfam.

6- Les avantages comparatifs dans la production des biens se retrouvent aussi dans leur recyclage : Par exemple, en 2010 le recyclage d’un ordinateur coûtait 30$ aux États-Unis contre 2$ en Chine. CQFD. Alors que les flux Nord-Sud représentent 16% des échanges de marchandises, ce chiffre s’élève à 25% pour les déchets (Bernard et al. 2012). « Le commerce international des déchets », dans L’Économie Mondiale 2013, p. 104-118, CEPII, collection Repères, édition La Découverte.

7- Le 1er mai dernier, un plongeur américain, Victor Vescovo avait découvert étonné à une profondeur 10.927m dans la fosse des Mariannes de l’océan Pacifique, des sacs plastiques et des emballages de bonbons ou des déchets métalliques.

Abdelhak Et Valérie Benelhadj

Source: http://www.lequotidien-oran.com/index.php?news=5279692


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