Andrea Camilleri est mort le 17 juillet à 93 ans, actif jusqu’au bout (son dernier roman, Le cuisinier de l’Alcyon, est sorti il y a quelques mois).

Avec le Grec Petros Markaris, il maintenait vivante la tradition du polar sociologique, opposée à la ligne nordique, germano-suédo-islandaise, dérivation du polar vers le thriller, qui recherche d’autant plus le macabre que ses héros sont ternes et conventionnels.

Camilleri a créé en 1994 le personnage du commissaire Salvo Montalbano, dont le nom est un hommage au plus grand auteur de romans policiers depuis Chandler, le catalano-espagnol Manuel Vázquez Montalbán. Il lui a emprunté les trois éléments qui font toute la saveur de ses polars : la gastronomie, une équipe de personnages pittoresques autour du commissaire, l’enracinement dans une ville, une région, un pays, Vigata (nom fictif de Porto Empedocle) et la Sicile.

Montalbano, célibataire endurci (quoique fidèle à sa compagne Livia) mène une vie de coq en pâte grâce à son restaurant favori, Chez Enzo, près du commissariat, et à sa femme de ménage Adelina, qui laisse dans son frigo ou dans le four de succulents plats à base de pâtes et de poisson – ce qui ne l’empêche pas de découvrir, au fil de ses enquêtes, de nouveaux restaurants du terroir ; dans tous les cas, nous savons toujours ce qu’il mange, et qu’on aimerait bien partager avec lui.

Il est entouré d’une équipe fidèle, son adjoint Mimi Augello, avec ses frasques de don Juan, son lieutenant Fazio, amateur d’états-civils précis remontant aux grands-parents, la suédoise Ingrid, intrépide pilote de courses amateur, et surtout le policier de base Catarella, qui assure le standard, en déformant systématiquement les noms qu’il entend, source de continuels quiproquos, mais qui devient (clin d’œil malicieux de Camilleri) un véritable geek.

Mais surtout, les enquêtes de Montalbano font défiler toutes sortes de personnages de la société sicilienne, depuis le gardien de chèvres jusqu’à l’entrepreneur et au sénateur, bien sûr mafieux. Le sentiment d’authenticité que laissent tous ces portraits repose sur l’aspect linguistique : chacun parle le langage de sa couche sociale, depuis l’italien le plus rhétorique ou administratif jusqu’au sicilien le plus patoisant. Car la grande réussite de Camilleri, c’est sa façon de jouer avec la langue, ou plutôt les langues de l’Italie (la solution de l’intrigue d’un de ses romans, Le coup du cavalier, dépend même d’un mot qui a des sens différents en génois et en italien scolaire). Pour ses polars, Camilleri a mis au point un sicilien savoureux mais compréhensible pour les Italiens – et spécialement difficile à traduire dans la langue d’un pays aussi centralisé et monoculturel que la France (par contre, il se transpose très bien en catalan, grâce aux multiples dialectes catalans).

La limite de Camilleri, c’est l’aspect politique. A travers le cycle des Carvalho, Vázquez Montalbán a donné une chronique et une interprétation de la « transition » espagnole, à partir d’un point de vue radical : il n’y a jamais eu de transition, les cadres franquistes se sont recyclés, ont adopté un nouveau style (voir en particulier Penalty avec son policier sémiologue), mais le pouvoir n’a pas changé. Chacune des enquêtes de Carvalho étudie un aspect de cette permanence, ainsi le caciquisme manchègue dans La Rose d’Alexandrie en 1984 (on y pressent la substitution des anciens caciques franquistes par de jeunes caciques socialistes) ; au fil des années, le regard s’élargit : dans Les Thermes, le pouvoir local, espagnol, franquiste ou socialiste, n’est plus qu’un théâtre de marionnettes dérisoire, manipulé par le vrai pouvoir, celui des Etats-Unis et de ses commandos de Gi’s.

Par contre, Camilleri ne s’élève guère au-dessus de crimes anecdotiques et passionnels (dans ce sens, il est plus près de Simenon, dont il se réclame aussi, que de Vázquez Montalbán) – sinon pour mettre en cause la mafia dans des affaires d’escroqueries locales (thème éculé en Italie, qui ne mange pas de pain, même s’il en fait gagner beaucoup, par exemple à Roberto Saviano, l’auteur de Gomorra, icône de la bien-pensance) ou pour prendre le parti des immigrés, sans aller plus loin que l’aspect sentimentalo-humanitaire. Le commissaire Montalbano est en effet apolitique, et sa vision géo-politique ne va guère au-delà de déclarer le poisson sicilien plus savoureux que le poisson suédois (dans Le filet de protection). Cet apolitisme était déjà impliqué dans le choix comme héros d’un commissaire de police, alors que, dans la tradition du polar noir américain et chez Vázquez Montalbán, le héros est un détective privé, donc un personnage indépendant.

Cette conversion est du reste générale : tous les héros de polar sont aujourd’hui des commissaires (quand ils ne sont pas médecins-légistes ou amateurs de dissections, sous l’influence macabre du thriller) : c’est le cas du héros de Markaris, le commissaire athénien Kostas Kharitos, ou (quelques crans en dessous) du héros de Donna Leon, le commissaire Brunetti. Si Markaris met en scène des intrigues politiques (notamment dans Offshore, où il assimile l’intervention de l’Europe en Grèce à une prise en main du pays par la mafia), Donna Leon, elle, fait de Brunetti un archétype du politiquement correct.

Il ne faut donc pas attendre de Camilleri une profonde réflexion politico-sociale. Mais la série des Montalbano donne une image à la fois réaliste et savoureuse de la Sicile et permet de jouir d’une langue, le sicilien (ou, en traduction, de ses équivalents) colorée et goûteuse : Camilleri, sur ce point, est irremplaçable, et avec lui disparaît pour nous lecteurs une source abondante de plaisirs.





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