Autrefois une région agricole tranquille, la Silicon Valley est aujourd’hui le centre d’une industrie mondiale qui transforme l’économie, façonne notre discours politique et modifie la nature même de notre société. Alors que s’est-il passé ? Comment ce changement remarquable s’est-il produit ? Pourquoi cette région est-elle l’épicentre de cette transformation ? Découvrez les sombres secrets de l’histoire réelle de la Silicon Valley et des géants de la technologie dans cette importante édition du Rapport Corbett.

Silicon Valley

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Photo aérienne du nouveau bâtiment du campus d’Apple – Cupertino en Californie – 23 avril 2017

Note du traducteur : ce qui suit est la transcription de la vidéo en anglais que vous trouverez en fin d’article.

Silicon Valley. Nichée dans le sud de la baie de San Francisco, dans le nord de la Californie, la vallée n’est pas seulement un lieu géographique. C’est une idée. C’est l’expression de l’envie de numériser toute l’information disponible dans le monde, et de créer des bases de données, de suivre et de stocker cette information. Et comme nous commençons maintenant à le découvrir, le résultat de cette absolue numérisation est un monde sans vie privée. Un monde où notre capacité à participer au débat public est soumise aux caprices des grands milliardaires de la technologie. Un monde où la liberté appartient au passé et où personne n’est hors de portée de Big Brother.

Pour beaucoup, ce n’est qu’une heureuse coïncidence à l’usage des services de renseignements qui cherchent à saisir et à conserver tous les détails de chaque instant de notre vie. Pour beaucoup, c’est encore un hasard si le complexe industriel de l’information dispose maintenant de suffisamment d’informations pour suivre chacun de nos mouvements, écouter chacune de nos conversations, cartographier nos réseaux sociaux et — de plus en plus — prévoir nos plans d’avenir. Pour beaucoup, ce n’est qu’une série d’événements aléatoires qui ont conduit au monde tel qu’il est aujourd’hui.

Mais ce que les masses ne savent pas, c’est que la Silicon Valley a une histoire très particulière. Une histoire qui explique comment nous en sommes arrivés à notre situation difficile actuelle, et qui parle de l’avenir dans lequel nous sommes tous somnambules. Un futur de surveillance absolue et de contrôle total par les milliardaires des géants de la technologie et leurs bailleurs de fonds qui agissent dans l’ombre.

Voici les secrets de la Silicon Valley et ce que les grandes entreprises technologiques ne veulent pas que vous sachiez.

Autrefois connue sous le nom de « La Vallée des délices du cœur », la vallée de Santa Clara était une région bucolique et agraire connue pour son climat doux et ses arbres fruitiers en fleurs. Jusqu’aux années 1960, c’était la plus grande région de production et de conditionnement de fruits au monde.

Vergers et contreforts de Californie - Le printemps dans la vallée de Santa Clara

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Vergers et contreforts de Californie – Le printemps dans la vallée de Santa Clara

Aujourd’hui, il y a peu de souvenirs du tranquille passé agricole de la vallée. Aujourd’hui surnommée « Silicon Valley », elle abrite bon nombre des plus grandes entreprises de technologie et de médias sociaux du monde, de Google et Facebook à Apple et Oracle, de Netflix et Cisco Systems à PayPal et Hewlett-Packard. C’est le centre d’une industrie mondiale qui transforme l’économie, façonne notre discours politique et modifie la nature même de notre société.

Alors que s’est-il passé ? Comment ce changement remarquable s’est-il produit ? Pourquoi la Silicon Valley est-elle l’épicentre de cette transformation ?

La réponse est étonnamment simple : La Seconde Guerre mondiale a eu lieu.

L’afflux dans la région de la recherche et de l’industrie des hautes technologies est le résultat direct de l’avènement de la Seconde Guerre mondiale et des actions d’un seul homme : Frederick Terman.

Frederick était le fils de Lewis Terman, un pionnier de la psychologie de l’éducation à la Stanford Graduate School of Education. Eugéniste avoué, Lewis Terman a popularisé les tests de QI aux États-Unis en favorisant l’organisation de la première campagne massive de tests de QI pour l’armée étasunienne pendant l’entrée des États-Unis dans la Première Guerre mondiale.

Frederick Emmons Terman

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Frederick Emmons Terman

Frederick Terman a étudié à Stanford, où il a obtenu un diplôme de premier cycle en chimie et une maîtrise en génie électrique avant de se diriger vers le MIT pour obtenir son doctorat en génie électrique sous Vannevar Bush.

Ce lien entre les deux hommes a commencé au début de la Seconde Guerre mondiale, lorsque Vannevar Bush — qui dirigeait alors le US Office of Scientific Research and Development [OSRD, Bureau de recherches et de développement scientifiques – NdT] qui lui-même gérait presque toute la recherche et le développement pour l’armée des États-Unis en temps de guerre — a demandé à Terman de diriger le Laboratoire de recherche radio ultra-secret de l’Université Harvard.

Terman y a dirigé huit cent des meilleurs chercheurs du pays dans le domaine émergent de la guerre électronique. Leurs travaux comprenaient la mise au point de certains des premiers équipements de renseignement électromagnétique et de renseignement électronique, notamment des détecteurs de radars, des brouilleurs de radars et des paillettes d’aluminium qui devaient servir de contre-mesures contre les défenses antiaériennes allemandes.

La Silicon Valley telle que nous la connaissons aujourd’hui est née après la Seconde Guerre mondiale, lorsque Terman est retourné à Stanford en tant que doyen de l’École d’ingénierie et a entrepris de la transformer en « MIT de l’Ouest ».

Steve Blank : « Terman, avec son expérience de la guerre, a décidé de faire de Stanford un centre d’excellence en micro-ondes et en électronique, et il était l’homme de la situation. Le Laboratoire de recherche radio de l’université Harvard était aux États-Unis le summum de tout ce qu’on pouvait imaginer en ce qui concerne les émetteurs et récepteurs hyperfréquences de pointe. Et pour ce faire, il a recruté onze anciens membres du Laboratoire de recherche radio et leur a dit : « Vous savez, nous n’avons pas vraiment de laboratoire, mais félicitations ! Vous êtes tous professeurs à Stanford ! » « Oh super, merci. ». Ils ont rejoint Stanford et ont mis sur pied leur propre laboratoire : le Laboratoire de recherche en électronique pour la recherche fondamentale non classifiée. Et ils ont obtenu du Bureau de la recherche navale que ce dernier leur donne leur premier contrat — pour financer à Stanford la recherche d’après-guerre sur les micro-ondes. En 1950, Terman transforme le département d’ingénierie de Stanford en MIT de l’Ouest, essentiellement en transférant à Stanford tout le secteur militaire d’innovations de la recherche et du développement en micro-ondes du Laboratoire de l’université Harvard, et en y faisant venir les directeurs de département et le personnel essentiel. »

Source : Histoire secrète de la Silicon Valley [vidéo en anglais – NdT]

Avec l’arrivée des fonds de recherche militaire dans la région, Terman a commencé à transformer le secteur de la baie de San Francisco en un point névralgique de la recherche de haute technologie. En 1951, il a dirigé la création du Stanford Industrial Park — maintenant connu sous le nom de Stanford Research Park — une coentreprise entre Stanford et la ville de Palo Alto pour attirer de grandes entreprises technologiques dans la région. Le parc technologique a connu un énorme succès, attirant finalement Hewlett-Packard, General Electric, Kodak et d’autres entreprises technologiques importantes, établissant la Silicon Valley en maillon reliant Stanford, les grandes entreprises technologiques et la recherche financée par le gouvernement.

Et cette connexion n’était pas de nature anodine. Comme l’écrit le chercheur Steve Blank dans sa propre histoire des racines militaires de la Silicon Valley :

« Au cours des années 1950, Fred Terman a été conseiller auprès de toutes les grandes branches de l’armée américaine. Il a siégé au Conseil consultatif de recherche & développement du Corps des transmissions de l’Armée de terre, au Conseil consultatif scientifique sur les contre-mesures électroniques de la Force aérienne, il fut aussi un des administrateurs de l’Institut d’analyse de la défense ; il a également siégé au Comité consultatif de recherche navale, au Conseil scientifique de la défense et fut expert-conseil au Comité consultatif scientifique du Président. Ses activités commerciales l’ont amené à siéger aux conseils d’administration de HP, Watkins-Johnson, Ampex et au conseil d’administration et à la vice-présidence de SRI [Stanford Research Institute – NdT]. Ce gars-là ne devait vraiment pas dormir. Terman était la machine ultime pour construire le réseau nécessaire aux contrats militaires de Stanford. »

Ce n’est un secret pour personne que la Silicon Valley a prospéré depuis le tout début grâce aux fonds de recherche du Pentagone et aux connexions du département de la Défense. De William Shockley — un eugéniste enragé qui a passé la Seconde Guerre mondiale comme directeur du Groupe des opérations de guerre anti-sous-marine de l’Université Columbia et qui est parfois cité comme l’autre père fondateur de la Silicon Valley pour son travail sur les semi-conducteurs de silicium — au Stanford Research Institute — un fournisseur militaire crucial qui avait des liens étroits avec la DARPA —, le département de la Défense des États-Unis a eu un rôle clé dans le modelage du développement de la région.

Le Stanford Research Institute (SRI) a été dirigé par Terman et créé par les administrateurs de l’Université de Stanford en 1946. Dès sa création, le SRI a reçu pour instruction d’éviter de chercher à obtenir des contrats fédéraux qui risqueraient d’entraîner Stanford dans des affaires politiques. Mais six mois plus tard, il avait déjà enfreint cette directive en signant des contrats avec l’Office of Naval Intelligence. Dans les années 1960 — au moment même où le Centre d’intelligence artificielle de l’institut créait « Shakey », le « premier robot mobile qui pouvait analyser son environnement » — SRI a été pris pour cible par les manifestants qui étaient contre la guerre du Vietnam pour son travail sous contrat avec la DARPA, le service du Pentagone dédié au développement de technologies de pointe. Ces pressions ont poussé l’université de Stanford à rompre officiellement ses liens avec le SRI dans les années 1970, mais la recherche de l’Institut financée par l’armée ne s’est pas arrêtée là.

Le Stanford Research Institute devait devenir le deuxième cœur de l’ARPAnet, le réseau de commutation par paquets créé par le Pentagone qui a donné naissance à l’Internet moderne. Le premier message jamais envoyé entre deux ordinateurs a été envoyé sur l’ARPAnet entre un ordinateur de l’UCLA et un ordinateur du SRI.

C’est Robert Kahn, chef de la division commandement et contrôle de l’ARPA, qui a mis en place le premier réseau mobile expérimental (connu sous le nom de « PRNET ») aux environs de la Silicon Valley et qui a formé le premier réseau satellite (« SATNET »), celui-là même qui a connecté l’Internet international. En 1973, Kahn a demandé l’aide de Vint Cerf, professeur assistant à l’Université de Stanford, pour développer — en tant que projet du département de la Défense — la suite de protocoles TCP/IP qui rendrait Internet possible.

Lors d’une récente réunion-débat organisée par la DARPA — la dernière appellation pour ce qui était à l’origine ARPA — Vint Cerf a admis que l’ensemble du projet ARPAnet était dicté par les besoins du Pentagone d’obtenir un système de commandement et de contrôle qui serait adapté aux besoins militaires :

Vint Cerf : « Internet était motivé par la conviction que le commandement et le contrôle pouvaient utiliser les ordinateurs afin de permettre au département de la Défense d’utiliser ses ressources mieux qu’un adversaire. Dans ce cas particulier — Bob en particulier a commencé le programme à la DARPA au début des années 1970 — [nous] nous sommes rendu compte que nous devions avoir des ordinateurs à bord des navires en mer, dans les avions et dans les véhicules mobiles, et l’ARPAnet n’avait élaboré que des ordinateurs spécialisés, fixes… Vous savez, des machines qui se trouvaient dans des pièces climatisées reliées entre elles — en gros, des circuits téléphoniques dédiés. On ne pouvait donc pas relier des tanks entre eux avec des câbles parce qu’ils rouleraient dessus en les écrabouillant, et les avions ne décolleraient jamais du sol, c’est facile de se faire une image… Il en est résulté un besoin de radiocommunication mobile et de communication par satellite dans un environnement en réseau.

Il est facile ici de répondre à la question du caractère mondial de ce réseau. Humblement, je pensais que nous le faisions pour le ministère de la Défense, qui serait amené à opérer partout dans le monde. Il ne pouvait donc pas s’agir d’un modèle qui, d’une certaine manière, se limitait au CONUS [États-Unis continental – NdT], par exemple. Il ne pouvait pas non plus s’agir d’une conception qui dépendait de la coopération d’autres pays pour l’attribution, par exemple, des espaces d’adresse [relatifs aux protocoles réseau d’Internet – NdT]. Imaginez le genre de modèle stupide que représenterait l’utilisation des codes pays pour indiquer différents réseaux… ou différents identificateurs de réseau. Si par exemple vous devez envahir le pays B et qu’avant de le faire, vous êtes dans l’obligation de lui dire : « Bonjour, nous allons envahir votre pays dans quelques semaines et nous avons besoin d’un espace d’adresses pour exécuter un autre système d’appel ». Franchement, ça n’avait aucune chance de fonctionner. Nous savions donc que ce réseau devait avoir une portée mondiale. »

Source : « D’ARPAnet à Internet, Web, Cloud et au-delà : Quelle est la prochaine étape ? » [vidéo en anglais – NdT]

L’une des premières démonstrations du protocole — un essai réalisé en 1977 sur une camionnette équipée par SRI d’un équipement radio et aujourd’hui surnommée la naissance de l’Internet moderne — a même simulé « une unité mobile sur le terrain, disons en Europe, tentant de communiquer en plein milieu d’une action quelconque avec les États-Unis à l’aide d’un réseau satellite. »

Mais si les investissements directs dans cette révolution technologique convenaient aux objectifs du Pentagone, la communauté du renseignement des États-Unis cherchait d’autres moyens, plus secrets, d’exploiter l’incroyable potentiel de la Silicon Valley et de ses technologies de surveillance. Avec l’avènement de la guerre froide et les tensions croissantes entre les États-Unis et l’URSS dans un nouveau jeu hautement technologique d’« espion contre espion », le financement de la recherche et du développement de technologies de pointe a été placé sous le couvert de la sécurité nationale et classifié.

Steve Blank : « Mais au début des années 1950, la guerre de Corée a changé la donne. Après la Seconde Guerre mondiale — pour ceux d’entre vous qui connaissent leur histoire — nous avons essentiellement démobilisé nos troupes, mis nos bombardiers et nos chasseurs en réserve et déclaré : « Nous allons profiter des avantages de l’après-guerre ». 1949, les Soviétiques font exploser leur première arme nucléaire. Avec la guerre de Corée, la guerre froide devient chaude. Tout à coup, les États-Unis se rendent compte que le monde a encore changé, et l’espionnage fait son entrée à Stanford.

L’armée se rapproche de Terman et lui demande de mettre sur pied le Laboratoire d’électronique appliquée pour effectuer des programmes militaires classifiés, et double la taille du programme électronique à Stanford. Ils ont déclaré : « On va séparer cette partie du Laboratoire de recherche en électronique non classifié ». Mais pour la première fois, l’Université Stanford devient de facto un partenaire à part entière de l’armée dans le programme de recherche et développement du gouvernement. »

Source : Histoire secrète de la Silicon Valley [vidéo en anglais – NdT]

L’arrivée des fonds d’investissement des services de renseignement a créé une nouvelle relation entre le gouvernement et les chercheurs de la Silicon Valley. Plutôt que d’embaucher directement les entreprises technologiques pour produire la technologie, c’est l’électronique grand public qui serait utilisée ; elle deviendrait ensuite de plus en plus réglementée, dirigée, supervisée et infiltrée par des fonctionnaires, qui pourraient alors exploiter cette technologie comme fondement d’une opération mondiale d’écoutes clandestines, dirigée non seulement contre les militaires des pays étrangers, mais contre la population mondiale dans son ensemble.

Développement Internet

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Aujourd’hui recouvert d’un voile de sécurité nationale, le rôle du gouvernement dans le développement des grandes entreprises technologiques a largement été occulté. Mais, si vous savez où chercher, l’empreinte des services de renseignement est encore visible sur la quasi totalité des grandes entreprises de la Silicon Valley et des principales technologies qui en émergent.

Prenons Oracle Corporation, par exemple. Troisième éditeur de logiciels au monde, Oracle est connu pour son logiciel de base de données éponyme. Ce que beaucoup ne savent pas, c’est que le nom « Oracle » lui-même vient du premier client de l’entreprise : la CIA. « Project Oracle » était le nom de code de la CIA pour une gigantesque base de données relationnelle qui a été construite sous contrat par Ampex, une entreprise de la Silicon Valley. Larry Ellison, Bob Miner et Ed Oates ont été affectés au projet. Bien que le projet Oracle « ait été une sorte de désastre », il a conduit Ellison et ses partenaires à se séparer d’Oracle Corporation, qui à ce jour réalise vingt-cinq pour cent de ses affaires commerciales avec des contrats gouvernementaux.

Ou prenez Sun Microsystems. L’emblématique ordinateur de bureau du géant du logiciel et du matériel informatique Unix issu de la Silicon Valley a été fondé en 1982. Comme l’explique ComputerWorld, le « Sun-1 » [première génération d’ordinateurs de bureau et de serveurs Unix- NdT] « doit plutôt directement ses origines à une demi-douzaine de technologies majeures développées dans plusieurs universités et entreprises, toutes financées par ARPA ». L’entreprise Sun Microsystems a été acquise par Oracle en 2010 pour un montant de 7,4 milliards de dollars.

Mais pour toute une génération qui grandit aujourd’hui, c’est de l’histoire ancienne. Bien sûr, les agences de renseignement et le ministère de la Défense ont participé à la fondation de ces piliers de la Silicon Valley. Mais qu’en est-il de la Silicon Valley aujourd’hui ? Qu’est-ce que cela a à voir avec Google ou Facebook ou PayPal ou ces géants de la technologie qui sont devenus synonymes de l’informatique à l’ère d’Internet ?

L’ère moderne de la Silicon Valley a commencé dans les années 1990, lorsque l’avènement du World Wide Web a apporté tout le potentiel de la révolution informatique dans les foyers étasuniens et mondiaux. C’était l’époque de la bulle Internet, où les petites entreprises en démarrage sans business plan et sans revenus pouvaient devenir des entreprises d’un million de dollars du jour au lendemain. Et derrière tout cela, orientant la révolution dans l’ombre, se trouvaient les agences de renseignement qui ont aidé à financer les principales technologies et plates-formes de l’Internet moderne.

L’un des premiers problèmes auxquels ont été confrontés les premiers utilisateurs du Web a été de savoir comment faire des recherches dans l’éventail vertigineux de sites Web personnels, de pages Web d’entreprises, de sites gouvernementaux et d’autres contenus qui étaient mis en ligne chaque jour. Pour que le Web devienne un outil de communication omniprésent plutôt qu’un terrain de jeu pour les amateurs et les geeks de la technologie, il fallait trouver un moyen de trier rapidement la vaste quantité d’information disponible et être capable de retourner une liste pertinente de sites Web pour diriger les utilisateurs vers des informations utiles. Les premières itérations de la recherche en ligne, y compris les listes de sites intéressants gérés de façon personnelle et les moteurs de recherche primitifs qui reposaient sur la simple recherche par mots-clés, n’ont pas été à la hauteur de la tâche.

Californie et Silicon Valley

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Localisation de la Silicon Valley en Californie

Par une heureuse coïncidence, le problème du catalogage, de l’indexation, du tri et de la requête de vastes quantités d’informations était un problème sur lequel les services de renseignement travaillaient également. Comme les masses de données circulant sur Internet ont donné naissance à l’ère des grandes données, la NSA, la CIA et d’autres membres de la communauté du renseignement des États-Unis ont recruté les meilleurs et les plus brillants jeunes esprits du pays pour les aider à stocker, rechercher et analyser cette information… et stocker, rechercher et analyser les renseignements sur ceux qui recherchent cette information. Et, comme d’habitude, ils se sont tournés vers les jeunes prodiges de l’Université de Stanford et la Silicon Valley pour obtenir de l’aide.

Google — dont l’histoire nous est maintenant familière — a commencé par un projet de recherche de Larry Page et Sergey Brin, deux étudiants diplômés de l’Université de Stanford. Sans surprise, il n’est pas nécessaire de creuser très profondément pour trouver le lien avec le ministère de la Défense. La DARPA — l’actuel nom de l’ARPA qui fut souvent rebaptisé — était l’un des sept commanditaires militaires, civils et policiers du « Stanford Digital Libraries Project » [Projet Stanford de librairies digitales – NdT], qui a aidé à financer la recherche de Page et Brin. La DARPA a même été remerciée en étant citée dans le livre blanc où l’idée de Google a été présentée pour la première fois : « L’anatomie d’un moteur de recherche hypertextuelle à grande échelle. »

Moins connu est le projet « Massive Digital Data Systems » [Systèmes massifs de données numériques – NdT], dirigé par la communauté du renseignement des États-Unis et financé par des agences indépendantes comme la National Science Foundation [Fondation nationale pour la science – NdT]. Comme l’explique un mail de présentation du projet aux chercheurs des grandes universités étasuniennes en 1993, il a été conçu pour aider les agences de renseignement à jouer « un rôle proactif en stimulant la recherche dans la gestion efficace de bases de données massives et en s’assurant que les exigences de la communauté du renseignement des États-Unis puissent être intégrées ou adaptées dans des produits commerciaux ».

Ancien directeur des affaires législatives et publiques de la National Science Foundation, Jeff Nesbit expliquait en détail la véritable origine de Google dans un article révélateur de 2017 pour qz.com :

« Les services de recherche de la CIA et de la NSA espéraient que les meilleurs informaticiens du monde universitaire pourraient identifier ce qu’ils appelaient des « qui se ressemble s’assemble » : [sic] Tout comme les oies volent ensemble en prenant la forme d’un grand V, ou les volées de moineaux exécutent ensemble des mouvements instantanément harmonieux, ils prévoyaient que des groupes humains aux vues similaires pourraient se réunir en ligne.

[…]

Leur objectif de recherche était de suivre les empreintes digitales numériques à l’intérieur du réseau mondial d’information en pleine expansion, qui était alors connu sous le nom de World Wide Web. Pourrait-on organiser tout un monde d’informations numériques pour que les requêtes humaines effectuées à l’intérieur d’un tel réseau soient suivies et triées ? Leurs requêtes pourraient-elles être liées et classées par ordre d’importance ? Pourrait-on identifier des « qui se ressemble s’assemble » à l’intérieur de cet océan d’information afin que les communautés et les groupes puissent être suivis d’une manière organisée ? »

Le projet a distribué plus d’une douzaine de subventions de plusieurs millions de dollars chacune pour aider à atteindre cet objectif de suivi, de tri et d’exploitation des comportements en ligne afin d’identifier et de catégoriser les communautés et de suivre les groupes dans la vraie vie. Et quel fut l’un des premiers bénéficiaires de cette subvention ? L’équipe de Sergey Brin à Stanford et leurs recherches sur l’optimisation des requêtes de recherche.

Depuis sa création et jusqu’à aujourd’hui, Google a entretenu des liens étroits avec les services de renseignement, l’armée et les forces de l’ordre des États-Unis. Cependant, et comme pour toutes les questions dites de « sécurité nationale », seul un aperçu de cette relation à partir du dossier public et déclassifié des contrats et accords que le géant de la technologie a laissés dans son sillage est accessible.

En 2003, Google a signé un contrat de 2,1 millions de dollars avec la National Security Agency, l’agence de surveillance de la communauté du renseignement des États-Unis, qui est responsable de la collecte, du stockage et de l’analyse du renseignement d’origine électromagnétique** dans les opérations étrangères d’espionnage et de contre-espionnage. Google a construit pour la NSA un outil de recherche personnalisé « capable de rechercher quinze millions de documents dans vingt-quatre langues ». Cette relation était si importante pour Google que lorsque le contrat a expiré en avril 2004, ils l’ont prolongé pour une autre année sans frais pour le gouvernement.

En 2005, il a été révélé qu’In-Q-Tel — la branche de capital-risque de la CIA qui représente la parfaite synthèse des relations des agences de renseignement des États-Unis avec la Silicon Valley — avait vendu plus de cinq mille actions de Google. On ne sait pas exactement comment la société de capital-risque de la CIA s’est retrouvée avec cinq mille actions de Google, mais on suppose qu’elle les a obtenues lorsque Google a racheté Keyhole Inc, le développeur du logiciel qui est devenu plus tard Google Earth. Le nom de la société, « Keyhole », est une référence pas vraiment subtile à la classe des satellites de reconnaissance Keyhole que les agences de renseignement des États-Unis utilisent depuis des décennies pour réaliser des analyses d’imagerie et de cartographie 3D. Keyhole, Inc. a travaillé en étroite collaboration avec la communauté du renseignement des États-Unis et s’est même vanté que sa technologie était utilisée par le Pentagone pour soutenir l’invasion en Irak. Jusqu’à ce jour, la CIA elle-même décrit Google Earth comme une « technologie assistée par la CIA » sur sa propre page consacrée à « L’impact de la CIA sur la technologie ».

La NSA et la Silicon Valley

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NSA et Silicon Valley : « tous les piliers de la Silicon Valley qui dominent le Web aujourd’hui ont des liens similaires avec le monde obscur des espions et des hommes de l’ombre. »

En 2010, les détails d’une relation officielle entre la NSA et Google ont commencé à faire surface, mais les deux parties ont refusé de divulguer toute autre information sur cette relation. Des rapports ultérieurs ont suggéré que Google avait « accepté de fournir des informations sur le trafic sur ses réseaux en échange de renseignements de la NSA sur ce qu’elle savait des pirates étrangers ». Plus de détails ont émergé d’une demande de Freedom of Information Act en 2014, qui a révélé que Sergey Brin et Eric Schmidt n’étaient pas seulement familiers avec le général Keith Alexander, alors chef de la NSA, mais que Google faisait partie d’une « initiative gouvernementale secrète appelée Enduring Security Framework » [cadre de sécurité durable – NdT], et que cette initiative impliquait un partenariat entre la Silicon Valley, le Pentagone et la communauté du renseignement des États-Unis pour partager l’information « à la vitesse du réseau ».

Le projet Enduring Security Freedom [opération Liberté immuable – NdT] n’est qu’un aperçu de la façon dont les grandes entreprises technologiques peuvent faire fortune grâce à leurs relations avec la NSA. En 2013, il est apparu que les participants au programme PRISM — le programme illégal de surveillance qui permettait à la NSA d’accéder par la porte dérobée à toutes les informations et données des utilisateurs des grandes entreprises technologiques — ont été remboursé pour les dépenses dudit programme par une branche parallèle de l’agence appelée « Special Source Operations » [division de la NSA — nom de code : S35 — responsable de tous les programmes visant à recueillir des données à partir des principaux câbles et commutateurs à fibre optique, tant aux États-Unis qu’à l’étranger, ainsi que dans le cadre de partenariats d’entreprises. – NdT].

Marina Portnaya : « D’après certaines informations, l’ensemble du processus aurait coûté des millions de dollars aux participants de PRISM pour la mise en œuvre de chaque extension réussie, et ces coûts, selon des documents américains, ont été couverts par une branche de la NSA connue sous le nom de « Special Source Operations ». Selon le journal The Guardian, le dénonciateur de la NSA Edward Snowden a décrit « Special Source Operations » comme le « joyau de la couronne » de l’agence qui gère tous les programmes de surveillance qui reposent sur un partenariat d’entreprise avec des fournisseurs de télécommunications et Internet pour accéder aux données de communication. Aujourd’hui, cette révélation est considérée comme une preuve de l’existence d’une relation financière entre les grandes entreprises technologiques et la NSA. Et comme l’a déclaré le journal The Guardian, la divulgation selon laquelle l’argent des contribuables a servi à couvrir les frais de conformité de l’entreprise soulève de nouvelles questions concernant la relation entre la Silicon Valley et la NSA. »

Source : La NSA a payé Google, Microsoft, Facebook et Yahoo pour vous espionner [vidéo en anglais – NdT]

Le programme PRISM lui-même prouve que les liens de l’agence militaire et de renseignement avec la Silicon Valley moderne ne s’arrêtent pas à Google. En fait, tous les piliers de la Silicon Valley qui dominent le Web aujourd’hui ont des liens similaires avec le monde obscur des espions et des hommes de l’ombre.

En juin 2003, le Bureau des techniques de traitement de l’information — l’aile des technologies de l’information de la DARPA qui avait supervisé le projet ARPANnet initial dans les années 1960 — a affiché discrètement sur son site Web une « annonce d’agence générale » pour obtenir des propositions dans le cadre d’un nouveau projet ambitieux. Intitulée « BAA # 03-30 », cette « brochure d’information à l’usage de tous ceux en mesure de formuler des propositions » sollicitait auprès des développeurs des suggestions pour concevoir un « (sous-)système de type ontologique » appelé LifeLog qui « capture, stocke et rend accessible le flux de l’expérience d’une personne et ses interactions avec le monde ».

L’idée, qui semblait quelque peu fantastique en 2003, était que les utilisateurs de LifeLog portaient un appareil qui saisissait et enregistrait toutes leurs transactions et interactions, leurs mouvements physiques, leurs mails, leurs appels téléphoniques et une variété d’autres renseignements. Le LifeLog serait présenté aux utilisateurs « comme un système autonome qui servirait de puissant agenda et album multimédia automatisés », mais, et comme la brochure continuait de le révéler, les données recueillies seraient utilisées pour aider la DARPA à créer une nouvelle classe de systèmes véritablement « cognitifs » capables de raisonner de diverses façons.

S’il avait été mis en œuvre, LifeLog aurait été un journal virtuel de tous les déplacements de ses utilisateurs, de tout ce qu’ils ont fait, de tous ceux à qui ils ont parlé, de tout ce qu’ils ont acheté, de tout ce qu’ils ont vu et écouté et de tout ce qu’ils comptent faire à l’avenir. Ce système a immédiatement attiré les critiques comme étant une tentative évidente du gouvernement de créer un outil pour dresser le profil des ennemis de l’État, et même les partisans du projet ont été forcés d’admettre que LifeLog « pourrait faire sourciller si [DARPA] ne précisait pas la façon dont les préoccupations relatives à la protection de la vie privée seraient prises en compte ».

Mais alors, et sans aucune explication, « annonce d’agence générale » de la DARPA a été retirée et le projet a été abandonné. Le porte-parole de la DARPA, Jan Walker, a qualifié l’annulation de « changement de priorités » de l’agence, mais les chercheurs proches du projet ont admis qu’ils étaient déconcertés par l’arrêt soudain du programme. « Je suis sûr que cette recherche continuera d’être financée sous un quelconque autre intitulé », a écrit un chercheur du MIT dont le collègue avait passé des semaines à travailler sur la proposition. « Je ne peux pas imaginer que la DARPA abandonne un domaine de recherche aussi important. »

L’annulation de LifeLog a été signalée par Wired.com le 4 février 2004. Le même jour, un étudiant de premier cycle de Harvard nommé Mark Zuckerberg a officiellement lancé « TheFacebook.com », la première incarnation de Facebook, qui recueille de grandes quantités de données sur ses utilisateurs, leur offrant la promesse d’un « puissant agenda et album multimédia automatisés », mais — et comme cela est devenu de plus en plus évident ces dernières années — en utilisant et vendant toutefois ces données dans un but dont les motivations restent opaques.

Facebook Darpa Pentagone CIA

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Mais ce n’est pas seulement cette coïncidence intéressante qui relie Facebook à DARPA. Une fois de plus, l’argent qui a aidé « TheFacebook » à passer d’un « projet étudiant » de Harvard à un géant d’Internet de plusieurs milliards d’utilisateurs a nécessité un déménagement dans la Silicon Valley et des injections massives de capital-risque de la part de spécialistes connectés au renseignement. Facebook a déménagé à Palo Alto, en Californie, en 2004 et a reçu son premier investissement de cinq cent mille dollars de Peter Thiel, co-fondateur de PayPal. Mais l’argent réel et l’intérêt réel pour Facebook sont arrivés en 2005, sous la forme d’un investissement de 12,7 millions de dollars d’Accel Partners et d’un million de dollars supplémentaire de Jim Breyer d’Accel. Il s’avère que Breyer avait lui-même des relations intéressantes.

Narrateur : « Le premier financement de cinq cent mille dollars a été versé à TheFacebook par Peter Thiel, fondateur et ancien PDG de PayPal. Il siège également au conseil d’administration du groupe conservateur radical Vanguard DAC. Un financement supplémentaire de 12,7 millions de dollars a été fourni par la société de capital-risque Accel Partners. Le gérant d’Accel, James Breyer, a été président de la National Venture Capital Association. M. Breyer a siégé au conseil d’administration de la sus-nommée aux côtés de Gilman Louie, PDG de In-Q-Tel, une société de capital-risque créée par la CIA en 1999. Cette société travaille dans divers aspects des technologies de l’information et du renseignement, y compris — et plus particulièrement — le développement des technologies d’exploration de données. Breyer a également siégé au conseil d’administration de BBN Technologies, une société de recherche et de développement connue pour être le fer de lance de l’ARPAnet, ou de ce que nous appelons aujourd’hui Internet.

En octobre 2004, le Dr Anita Jones et Gilman Louie ont rejoint BBN Technologies, mais ce qui est le plus intéressant, c’est l’expérience du Dr Jones avant de rejoindre BBN. Mme Jones a elle-même siégé au conseil d’administration d’In-Q-Tel et était auparavant directrice de la recherche et de l’ingénierie de défense pour le département de la Défense des États-Unis. Elle a notamment été conseillère du secrétaire à la Défense et superviseure de l’Agence des projets de recherche avancée en matière de défense.

Cela va plus loin que les apparences initiales. La DARPA s’est adressée à la fme nationale en 2002, lorsque l’existence du Information Awareness Office (IAO) [Bureau de la sensibilisation à l’information – NdT] a été mise au jour. L’IAO a déclaré que sa mission était de recueillir autant d’informations que possible sur tout le monde dans un endroit centralisé pour que le gouvernement des États-Unis puisse les consulter facilement, y compris, mais sans s’y limiter : les activités sur Internet, les achats par carte de crédit, les achats de billets d’avion, les locations de voitures, les dossiers médicaux, les relevés de notes, les permis de conduire, les factures des services publics, les déclarations fiscales et toute autre information disponible. »

Source : La connexion Facebook CIA [vidéo en anglais – NdT]

Il n’est donc pas surprenant que l’ex-directrice de la DARPA, Regina Dugan, ait été embauchée par Google en 2012 pour diriger son groupe Advanced Technology and Projects, puis par Facebook en 2016 pour diriger leur groupe de recherche « Building 8 », axé sur les technologies expérimentales comme les capteurs cérébraux et l’intelligence artificielle. Il n’est pas non plus surprenant d’apprendre que la DARPA travaille déjà à la transformation armée de la technologie de réalité virtuelle Oculus de Facebook pour lutter contre la cyberguerre.

Pas plus qu’il n’est surprenant que Peter Thiel, cofondateur de PayPal et investisseur en capital de départ pour Facebook, ait développé Palantir — un outil d’analyse et d’exploration de données utilisé par la NSA, le FBI, la CIA et d’autres agences de renseignement, antiterroristes et militaires — à partir du propre algorithme de détection des fraudes de PayPal. Ou qu’In-Q-Tel ait été l’un des premiers investisseurs extérieurs dans la technologie Palantir, qui a gagné en notoriété ces dernières années pour « l’utilisation des outils de la Guerre contre le terrorisme pour suivre et localiser les citoyens des États-Unis ».

Il n’est pas non plus surprenant d’apprendre qu’Eric Schmidt, ancien PDG de Google et actuel conseiller technique de la société mère Alphabet [Alphabet Inc. est une entreprise étasunienne basée en Californie, créée en 2015 et dirigée par les deux cofondateurs de Google, Larry Page (CEO) et Sergey Brin (président) – NdT], est aujourd’hui président du « Defense Innovation Board » [Conseil de l’innovation pour la défense – NdT] du Pentagone, qui cherche à apporter l’efficacité et la vision de la Silicon Valley aux initiatives d’innovation high-tech du ministère de la Défense.

Nous ne sommes pas plus surpris que Schmidt, en plus d’être membre de la Commission trilatérale élitiste, fasse partie du comité directeur du Bilderberg Group, une cabale de financiers, d’industriels, de hauts fonctionnaires, d’officiers militaires et de membres de la royauté qui se réunit annuellement dans le plus grand secret depuis 1954. Il n’est pas non plus surprenant que le groupe Bilderberg compte aujourd’hui dans ses rangs un certain nombre de piliers de la Silicon Valley, de Schmidt et Thiel à Alex Karp, PDG de Palantir, en passant par Esther Dyson, ancienne présidente de Electronic Frontiers Foundation [EFF : Organisation non gouvernementale internationale de protection des libertés sur Internet basée à San Francisco, Californie – NdT].

En fait, il serait plus surprenant de trouver une grande entreprise de la Silicon Valley qui ne soit pas liée à l’armée ou aux agences de renseignement des États-Unis d’une manière ou d’une autre. Ce n’est pas un accident de l’histoire ou une simple coïncidence. Les origines mêmes d’Internet étaient dans les programmes secrets du Pentagone pour développer les technologies parfaites de maîtrise et de contrôle.

Big-Tech Silicon Valley

© Géoconfluences
Les Big-Tech en Californie

Depuis les premières tentatives pour constituer des bases de données électroniques d’informations sur la contre-insurrection au Vietnam jusqu’à même aujourd’hui, cette technologie a été conçue pour être utilisée comme un outil de guerre contre les populations cibles — comme l’explique Yasha Levine dans son livre Surveillance Valley: The Secret Military History of the Internet [« Les activités de surveillance de la Silicon Valley : L’histoire militaire secrète de l’Internet », ouvrage non traduit en français – NdT).

« Pour comprendre ce qu’est Internet et ce qu’il est devenu, il faut revenir au tout début. Il faut revenir dans les années 60, quand le Pentagone a créé Internet. À l’époque, l’Amérique des États-Unis était un empire mondial relativement nouveau, confronté à un monde de plus en plus chaotique et violent. Il y a eu la guerre du Vietnam — qui était centrale — mais les États-Unis faisaient face à des insurrections dans le monde entier, de l’Amérique latine à l’Asie du Sud-Est. Le pays est alors également confronté à un contexte national de plus en plus instable et violent. Il y avait le mouvement anti-guerre, l’activisme noir militant et des groupes comme « The Weather Underground » qui faisaient exploser des bombes apparemment tous les jours dans toutes les villes du pays. Il y avait aussi des émeutes raciales dans les grandes villes.

Et les généraux paranoïaques des États-Unis observaient tout cela, en y voyant bien sûr vu une vaste conspiration communiste. Ils ont vu l’Union soviétique s’étendre à l’échelle mondiale, soutenant les insurrections partout dans le monde, soutenant les pays qui s’opposaient aux États-Unis. En même temps, ces généraux paranoïaques soutenaient des mouvements d’opposition aux États-Unis, en interprétant ces événements comme un nouveau type de guerre en cours. Il ne s’agissait pas d’une guerre traditionnelle que l’on pourrait mener avec des armes traditionnelles. Il ne s’agissait pas d’une guerre où une bombe atomique pouvait être lâchée. Il ne s’agissait pas d’une guerre dans laquelle on pouvait envoyer une division de chars, parce que les combattants ne portaient pas d’uniformes et ne marchaient pas en formation. Ces combattants faisaient partie de la population civile dans un conflit auquel ils participaient.

Il s’agissait donc d’un nouveau type de guerre et d’une nouvelle forme d’insurrection mondiale. Et dans certains milieux exotiques de l’armée, des gens qui connaissaient le nouveau type de technologie informatique en cours de développement pensaient que la seule façon de combattre et de gagner cette nouvelle guerre était de développer de nouvelles armes de l’information — une technologie informatique qui pourrait ingérer des données sur les populations et les mouvements politiques, et qui serait en mesure de combiner des sondages d’opinion, des données économiques, des antécédents criminels, des projets d’histoires, des photographies, des conversations téléphoniques interceptées par les services de sécurité, et qui permettraient aux analystes d’effectuer des analyses complexes et des études prédictives. L’idée était de découvrir qui est l’ennemi et de l’isoler de la population générale, puis d’éliminer cet ennemi. Et à l’époque, certains rêvaient même de créer un jour un système mondial de gestion qui pourrait surveiller le monde en temps réel et intercepter les menaces avant qu’elles ne se produisent, à peu près de la même façon que le système de défense radar d’alerte rapide des États-Unis l’a fait pour les avions ennemis.

C’est dans ce contexte général qu’Internet a vu le jour. Aujourd’hui, les origines anti-insurrectionnelles d’Internet ont été occultées. Elles ont été perdues pour la plupart. Très peu les mentionnent, ne serait-ce que brièvement. Mais au moment de sa création dans les années 1960, les origines d’Internet et les origines de cette technologie en tant qu’outil de surveillance et de contrôle étaient très évidentes. À l’époque, les gens ne considéraient pas les ordinateurs et les réseaux informatiques comme des outils de libération ou des technologies utopiques, mais comme des outils de contrôle politique et social — et cela incluait spécifiquement l’ARPAnet, le réseau qui deviendrait plus tard Internet. »

Internet n’a jamais été conçu pour être un outil de libération. Dès sa création, il a été conçu comme un outil de suivi, de surveillance et, en fin de compte, de contrôle d’une population cible. Et dans l’environnement instable des années 1960, cette « population cible » qu’étaient les contre-insurgés vietnamiens s’est rapidement transformée pour devenir la population des États-Unis elle-même, et plus largement tous ceux qui pourraient constituer une menace pour les ambitions du Pentagone sur le plan national ou international.

La mise en lumière de ces origines donnent plus de sens aux plus récents développements d’Internet. La Silicon Valley n’a pas jailli du sol californien d’elle-même. Les agences militaires et de renseignement qui ont besoin de cette technologie pour combattre la guerre de l’information du XXIe siècle en ont soigneusement semé toutes les graines.

Le département de la Défense n’a pas annoncé en 2003 qu’il allait « combattre le Net » — comme s’il s’agissait d’un système d’armes ennemi — parce qu’ils craignaient qu’Internet puisse être utilisé comme arme contre eux par leurs ennemis quels qu’ils soient. Ils savaient que c’était déjà une arme parce qu’ils l’avaient eux-mêmes créée.

Le gouvernement des États-Unis n’a pas peur des Russes et de leur capacité à « saper la démocratie étasunienne » en achetant des milliers de dollars de publicité sur Facebook. Ce sont eux qui ont en premier lieu imaginé un système LifeLog pour observer et contrôler la population.

Le Pentagone ne s’inquiète pas des failles de sécurité d’Internet. Il exploite ces vulnérabilités pour mettre au point certaines des cyberarmes les plus destructrices jamais lâchées, y compris le Stuxnet développé par les États-Unis et Israël.

Et comme la prochaine génération de technologies de réseau menace d’ajouter non seulement nos données Facebook et nos recherches sur Google et nos tweets et nos achats aux bases de données du gouvernement, mais aussi de connecter tous les objets du monde directement à ces bases de données, l’armée est de nouveau à la fine pointe de la prochaine révolution d’Internet.

Sean O’Keefe : « L’Internet des objets pénètre de plus en plus loin dans la vie quotidienne et l’économie mondiale. Nos bons amis et serviables propagateurs d’informations utiles de Wikipedia définissent l’Internet des objets comme étant un réseau d’objets physiques — des choses intégrées à l’électronique (capteurs « logiciels », connectivité réseau) — réseau qui permet à ces objets de collecter et d’échanger des données. Essentiellement, il permet aux objets d’être détectés et contrôlés à distance, créant ainsi une intégration entre le monde physique et les systèmes informatiques. Pensez réseau intelligent : des systèmes énergétiques reliés entre eux pour en maximiser l’efficacité et qui sont tous dédiés à cet objectif. L’Internet des objets transforme les entreprises modernes en tirant parti des capteurs embarqués, de la connectivité, de l’analyse numérique et de l’automatisation pour en accroître l’efficacité et l’efficience sur un large éventail du marché.

L’armée a été un chef de file dans le développement de nombreuses composants technologiques de l’Internet des objets, mais elle peut faire davantage pour tirer parti des avantages des solutions de l’Internet des objets. L’ensemble du secteur de la sécurité nationale fait également face à des défis uniques dans l’adoption des technologies de l’Internet des objets, allant de la sécurité et de l’assurance de mission** à l’infrastructure et aux contraintes de coût et aux obstacles culturels. En septembre dernier, il y a quelques mois à peine, le « CSIS Strategic Technologies Program » [Programme des technologies stratégiques du Centre d’études stratégiques et internationales – NdT] a publié un rapport : Tirer parti de l’Internet des objets pour une armée plus efficace et plus efficiente, qui décrit comment les militaires peuvent tirer des leçons du secteur privé pour tirer parti des avantages plus vastes de l’Internet des objets. ».

Source : Tirer parti de l’Internet des objets pour une armée plus efficace et plus efficiente – Discours d’ouverture [vidéo en anglais – NdT]

Depuis les premiers jours de l’informatique en réseau — alors que l’ARPAnet n’était encore qu’un scintillement dans les yeux de ses ingénieurs et que le célèbre informaticien J. C. R. Licklider écrivait des mémos à ses collègues de Palo Alto pour les informer de sa vision d’un « réseau informatique intergalactique » — jusqu’à présent — alors que les scientifiques du DARPA planifient des utilisations militaires pour l’Internet des objets — la technologie sur laquelle s’appuie le gouvernement des États-Unis dans le cadre de ses plans de domination du spectre complet du cybermonde a progressé à pas de géant. Mais la vision en elle-même reste la même.

Cybermonde

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Dans cette vision, chaque personne est pistée, ses conversations enregistrées, ses achats surveillés, ses réseaux sociaux cartographiés, ses habitudes étudiées et, finalement, ses comportements prévus, afin que le Pentagone et les espions de la Silicon Valley puissent mieux contrôler la population humaine. Et, avec l’avènement de technologies qui font en sorte que chaque objet que nous possédons nous espionnera et diffusera ces données par l’entremise de réseaux qui sont compromis par les services de renseignement, cette vision est plus près que jamais d’être une réalité.

Et là, contribuant à faire de cette vision une réalité, se trouvent les géants de la technologie qui ont été fondés, financés, accompagnés et, au besoin, compromis par les hommes de l’ombre, les espions et les soldats qui désirent le contrôle total du cybermonde.

C’est le secret de la Silicon Valley. Dans sons sens le plus profond, les géants de la technologie sont le Pentagone et la communauté du renseignement. Le département de la Défense et les agences de renseignement sont les grandes entreprises technologiques. C’était déjà le cas à l’aube de l’informatique moderne, et c’est encore le cas aujourd’hui.

Il ne faut pas s’étonner que le monde de l’Internet — le monde que nous a légué l’ARPAnet — ressemble de plus en plus à un dispositif de surveillance permanente. C’est sa raison d’être primordiale et son objectif intrinsèque.

Pourtant, le public, parfaitement inconscient de cette réalité (ou volontairement ignorant de cette réalité) continue d’enregistrer chacun de ses déplacements dans son carnet de vie intime Facebook, de se grouper en « qui se ressemble s’assemble » pour poser ses questions les plus intimes à Google, et continue de nourrir de ses données personnelles la gueule béante du monstre PRISM.

Il est peut-être trop tard pour s’éloigner du bord de cet abîme de perpétuelle surveillance mobile… mais tant que nous n’aurons pas pleinement examiné les faits démontrant que les grandes entreprises technologiques sont une façade pour le gouvernement des États-Unis, nous ne pourrons jamais ne serait-ce qu’espérer échapper au piège du silicium qu’il nous ont posé.

Source de l’article : James Corbett – The Corbett Report

Traduction SOTT





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