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24 August 2019

Pierre Serna. L’extrême centre ou le poison français, 1789-2019. — Bernard GENSANE



En tant qu’historien, Serna (proche politiquement de Jean-Luc Mélenchon et collaborateur régulier de L’Humanité) opère, dans les deux sens, un aller et retour permanent entre le passé et le présent. L’historien « débusque dans le présent des formes rejouées, renouvelées, réinventées du passé. » Il montre que, depuis la Révolution française, notre pays s’épuise, non dans l’affrontement droite gauche, mais sous le poids de l’extrême centre. Avec le banquier éborgneur, la situation est devenue paroxystique. Pour l’historien, en effet, l’extrême centre est un mode de gouvernement qui prône une politique modérée conduite par un exécutif autoritaire.

Nous vivons désormais avec un pouvoir qui se veut courtois sous les lambris de l’Élysée mais brutal et policier au ras du sol : des centaines de personnes ont été blessées à vie par l’utilisation de tirs de balles de défense le plus souvent à hauteur du visage, sur ordre du banquier éborgneur. Les classes laborieuses sont redevenues des classes dangereuses. Le chômeur est aux limites de la délinquance, un “ Gaulois réfractaire ” qui n’a qu’à traverser la rue pour trouver du travail. Les manifestants sont des jaloux sans conscience politique de bon aloi. Pour leur apprendre la vie, en mars 2019, 19 personnes avaient perdu un œil, 4 mains avaient été arrachées par des explosifs, 3 000 personnes avaient été blessées, 9 000 cartouches de LBD (arme de guerre) avaient été tirées par les forces de l’ordre. On comptait par ailleurs une octogénaire tuée, vraisemblablement, par un tir policier. Du jamais vu depuis 150 ans. Pleure dans ta tombe, Germaine !

Depuis Rome et l’Italie de la Renaissance, bien des républiques ont pu être autoritaires. Comme les Etats-Unis de G-W Bush, la république du banquier éborgneur a banalisé l’état d’urgence en l’intégrant dans la loi et en rognant quotidiennement sur les libertés individuelles au nom de la protection contre le terrorisme mondial. La peur amène les citoyens à accepter toujours davantage de surveillance, plus généralement de “ technopouvoir ”. Nous construisons l’Autre comme un danger potentiel. Á l’intérieur comme à l’extérieur des frontières.

Le centre au pouvoir est caractérisé – en théorie du moins – par sa modération. Souvenons-nous des grands exemples : Pinay, Giscard, Edgar Faure, Raymond Barre qui aimait tant la Suisse et sa discrétion feutrée. Il se caractérise également par le girouettisme, en accueillant, en débauchant, en réconciliant. Le girouettisme justifie tout recentrement par la défense des intérêts supérieurs de la patrie-nation en se plaçant ni à droite ni à gauche et en prétendant apaiser les esprits. La ur-girouette macronienne aura naturellement été le maire juppéiste du Havre, par ailleurs lobbyiste patenté, Édouard Philippe. Enfin, ce centre est performatif : il est exécution, action, régalien, parfois au mépris des pratiques démocratiques.

La grande trouvaille institutionnelle du banquier éborgneur aura été de bouleverser la logique de l’élection présidentielle selon l’antique loi qu’au premier tour on choisit et au deuxième tour on élimine en ratissant large. Le banquier a « inventé la pertinence d’un choix radical au premier tour, pour neutraliser les partis anciens », puis a laissé celle qui aura été « son adversaire au second tour s’enferrer dans sa radicalité. » Le banquier aura joué avec le feu puisque moins de 1 million de voix le séparaient de son adversaire du second tour. Mais une fois victorieux, il aura prestement accueilli les ralliés “ constructifs ” de droite ayant compris que le programme économique du nouveau prince irait, dans la réaction, au-delà de ce que proposait leur héraut déchu François Fillon.

La base électorale du banquier est maigrelette, peu représentative, mais elle compte. Sur les 521 candidats à la députation de la République en marche, 75% appartiennent aux couches intellectuelles supérieures. 15% sont des chefs d’entreprise. Le tout représente 13% de la représentation française. Une aile marchande et marchante, un parlement « troufion et croupion ». Les médias sont aux ordres, le reflet du narcissisme du banquier qui demande à ce que l’information soit « neutre », avec des « garants journalistes qui assurent la neutralité ». Il aura pu, sans coup férir, s’attaquer, humilier, caricaturer les figures autrefois chéries des Français, celles du service public de proximité : les médecins hospitaliers (comme son propre père), les enseignants (comme sa propre grand-mère chérie). Et il aura rendu la vie impossible – en les instrumentalisant – aux pompiers, aux sauveteurs, aux policiers. Pendant ce temps, les dividendes versés aux actionnaires auront explosé.

Gouvernés par cet extrême centriste, les Français, appauvris, fracturés, sont aujourd’hui en extrême danger. Le pays se transforme en un « cauchemar orwellien d’une société fuyant les charges des policiers, tétanisée par la peur de l’autre, potentiel casseur terroriste ou policier violent. »

La reconquête des droits et des libertés est un devoir urgent.

Paris, Champ Vallon, 2019.





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