1. Celle-ci eut lieu à l’est de Paris, dans les quartiers populaires, alors que le défilé militaire du 14-Juillet se tient à l’ouest de Paris, dans les quartiers riches et huppés.

2. La prise de la Bastille fut un événement spontané alors que le défilé militaire est un événement longuement préparé, qui donne lieu à maintes répétitions, ainsi qu’au bouclage des quartiers de Paris où se déroule la manifestation..

3. La prise de la Bastille fut un acte de révolte contre l’autorité de l’État, un soulèvement du peuple, auquel participèrent les Gardes françaises, qui passèrent du côté des insurgés. Le défilé militaire est une manifestation de l’obéissance de l’armée envers les corps constitués, et le témoignage que le gouvernement tient bien en main son outil militaire, contre tout ennemi extérieur… ou intérieur !

4. La prise de la Bastille fut une manifestation de violence envers l’autorité (le gouverneur de Launay fut lynché) alors que le défilé du 14-Juillet voit les Parisiens assister avec dévotion à la descente des Champs-Élysées par le président de la République.

5. Il n’est pas anodin, il n’est pas innocent, que les troupes qui défilent viennent de l’ouest. En effet, ce fut également de l’ouest que les troupes d’Adolphe Thiers, les “Versaillais” vinrent pour écraser la Commune de Paris en avril-mai 1871. Les troupes allemandes paradèrent deux jours sur les Champs-Élysées en 1871 après la capitulation de Paris et récidivèrent en juin 1940.

• On m’a parfois objecté que la célébration du 14-Juillet n’était pas la commémoration de la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, mais celle de la Fête de la Fédération, le 14 juillet 1790. Il s’agit là d’un sophisme. En effet, les organisateurs de la Fête de la Fédération auraient pu choisir d’autres jours symboliques de 1789, comme le Serment du Jeu de Paume, le 20 juin, ou l’abolition des privilèges, le 4 août, ou le retour du roi à Paris, le 6 octobre.

– Néanmoins, ce fut le 14 juillet qui fut choisi car les Parisiens, et, au-delà, tous les Français, eurent le sentiment que (du fait que la prise de la Bastille ne fut pas réprimée), ce jour-là, il s’était passé un événement décisif, radical et irréversible. La preuve : le comte d’Artois, frère de Louis XVI (et futur Charles X), que l’on présente parfois comme peu intelligent, émigra dès le 17 juillet 1789, soit trois jours après la prise de la Bastille, alors que son frère Louis XVI allait encore régner, formellement, plus de trois ans (jusqu’au 10 août 1792). Il avait tout compris…

• Une commémoration du 14-Juillet qui en respecterait l’esprit, devrait être comme un 1er Mai, mais un 1er mai des grandes années revendicatives, un 1er mai avec drapeaux rouges, chants révolutionnaires, revendications sociales et sociétales foisonnantes exprimées avec véhémence et slogans bien sentis. Et un 14 juillet qui se tiendrait non pas aux Champs-Élysées mais place de la Bastille…

Deuxième commentaire, du 12 juillet, à 16 h 01.

• Comment se fait-il que le 14-Juillet soit commémoré par un défilé militaire et ait ainsi acquis un caractère guerrier qu’il n’avait pas au départ, en 1789 ? Cela est peut-être dû à la date à laquelle il commença à être fêté de manière régulière.

1. La première célébration eut lieu en 1880, mais sur l’hippodrome de Longchamp. Cette date est importante car elle se déroula neuf ans après une défaite douloureuse et mortifiante contre l’Allemagne.

2. On ne se représente pas à quel point, pour les Français, cette défaite fut un choc. En effet, jusque là, l’armée française passait pour la meilleure d’Europe. Or, elle fut balayée en moins d’un mois, entre la surprise de Wissembourg (4 août) et la capitulation de Sedan (1er septembre 1870).

3. Certes, la République, qui succéda à l’Empire dès le 4 septembre, sauva l’honneur en prolongeant la lutte jusqu’en février 1871, mais, en dehors de quelques succès tactiques sans lendemain (comme à Coulmiers, à Bapaume et à Villersexel), elle fut battue stratégiquement sur tous les théâtres d’opération : le long de la Loire, dans le Nord, dans l’Est, et, surtout, dans tous les grands sièges : à Paris, Metz, Strasbourg, Belfort, etc. Et elle dut abandonner trois départements et payer 5 milliards de francs-or. Ce fut là une humiliation dont la France rumina la revanche durant 43 ans.

4. La revue militaire de Longchamp fut ainsi une manière de montrer aux Français que, cette fois-ci on ne se laisserait pas faire et qu’on rendrait coup pour coup aux Allemands.

5. Cette première célébration, en 1880, eut lieu cinq ans après l’amendement Wallon (en janvier 1875), qui officialisait la République, ce qui était important puisque, jusqu’en 1873, les monarchistes eurent encore, avec le comte de Chambord, l’espoir d’une restauration. Et que ce ne fut qu’en 1883 que ledit comte de Chambord mourut en Autriche. Il fallait donner du prestige à la République et prouver que celle-ci savait – et saurait, mieux que l’empire, mieux que la royauté – défendre le pays et la patrie.

6. Ce défilé était (peut-être) aussi destiné à présenter au peuple un autre visage que celui où l’armée s’était “illustrée” en dernier (à savoir l’écrasement de la Commune, en mai 1871), et à montrer à la bourgeoisie républicaine qu’elle avait l’instrument militaire bien en main, soit pour réprimer les grèves (comme à Fourmies, en mai 1891), soit pour reprendre en main un régiment mutiné (le 17e à Béziers, en 1907), soit pour écarter un général aux velléités putschistes (Boulanger en 1889), soit pour imposer à l’armée une décision dont, au départ, cette armée ne voulait pas (réhabilitation de Dreyfus, en 1906).

7. Ce caractère militariste et cocardier ne put qu’être confirmé (et même renforcé) par les deux guerres mondiales qui suivirent.

8. Il le fut aussi, sans doute, de façon paradoxale, par les deux défaites qui suivirent (Indochine et Algérie) ainsi que par la perte de certains attributs de prestige international : fin de l’empire colonial et absorption de pans de souveraineté dans des institutions plus vastes : Communauté européenne, OTAN. Et il le fut enfin par l’état de paix qui règne sur le continent européen (du moins à l’ouest) depuis 1945. On semble d’autant plus fasciné par l’armée qu’il n’y a plus de péril ni allemand (comme en 1914 et 1939), ni soviétique (comme jusqu’en 1989).

Philippe ARNAUD





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