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2 décembre 2020

le scotome occidental — André LACROIX



Un soft power encore balbutiant

Certes, Pékin a manqué de subtilité médiatique en interdisant à Liu Xiaobo de recevoir son Nobel de la Paix. L’épisode de la chaise vide a eu un effet déplorable sur l’image de la République populaire de Chine. Si elle avait mieux maîtrisé l’art de la communication, elle aurait permis à Liu Xiaobo de venir à Oslo chercher son prix, tout en fournissant au monde un argumentaire mettant en cause l’impartialité du jury du Nobel, très en phase avec l’Oncle Sam, et contestant à Liu Xiaobo ses mérites de faiseur de paix.

Cet argumentaire était pourtant à portée de la main, comme l’a montré le chercheur américano-canadien Barry Sautman qui, en collaboration avec l’anthropologue Yan Hairong, a écrit dans The Guardian, un article décoiffant, intitulé : « Les supporters du Nobel Liu Xiaobo savent-ils réellement ce qu’ils soutiennent ? » (2).

En voici quelques extraits principaux (les intertitres sont de moi).

Liu Xiaobo n’était pas un champion de la paix

« (…) [Liu Xiaobo] a approuvé les invasions de l’Irak et de l’Afghanistan et, dans un essai de 2001, il a applaudi rétrospectivement aux guerres du Vietnam et de Corée. Tous ces conflits ont entraîné des violations massives des droits humains. Pourtant, dans son article intitulé Lessons from Cold War, Liu affirme que le monde libre dirigé par les États-Unis a combattu presque tous les régimes qui bafouaient les droits humains… Les guerres majeures dans lesquelles les États-Unis ont été impliqués sont toutes éthiquement défendables. Lors de l’élection présidentielle américaine de 2004, Liu a chaleureusement félicité George Bush pour son effort de guerre contre l’Irak et a condamné le candidat du parti démocrate John Kerry pour ne pas avoir suffisamment soutenu les guerres des États-Unis :

Les réalisations remarquables de Bush en matière de lutte contre le terrorisme ne peuvent absolument pas être effacées par les calomnies de Kerry… Quel que soit le risque qu’il y a à affronter Saddam Hussein, sachez que ne rien faire conduirait à un risque plus grand. Cela a été prouvé par la seconde guerre mondiale et le 11 septembre ! Quoi qu’il en soit, la guerre contre Saddam Hussein est juste ! La décision du président Bush est juste !

Liu a également loué unilatéralement la position d’Israël dans le conflit du Moyen-Orient. Il attribue la responsabilité du conflit israélo-palestinien aux Palestiniens, qu’il considère comme souvent les provocateurs.

Liu Xiaobo était un chantre du colonialisme

Liu a de plus préconisé l’occidentalisation totale de la Chine. Dans un entretien de 1988, il déclara que choisir l’occidentalisation, c’est choisir d’être humain. Il a également reproché à un documentaire télévisé, He Shang, ou River Elegy, de ne pas avoir critiqué à fond la culture chinoise et ne pas avoir préconisé l’occidentalisation avec suffisamment d’enthousiasme. Si c’était moi, je montrerais que les Chinois sont tout simplement des nullards, des chiffes molles et des salauds [weisuo, ruanruo, caodan] (…) Dans une déclaration bien connue de 1988, il déclare :

Hong Kong a mis 100 ans à devenir ce qu’il est. Compte tenu de la taille de la Chine, il faudrait certainement 300 ans de colonisation pour qu’elle devienne comme ce que Hong Kong est aujourd’hui. Je doute même que 300 ans suffisent.

Affichant ce sentiment dans le magazine Open en 2006, il a ajouté que le progrès en Chine dépendait de l’occidentalisation et que “ plus on occidentalisait, plus on progressait. ” (…) Dans sa Charte 2008, il a appelé à un système politique de type occidental en Chine et à la privatisation de toutes les entreprises et terres agricoles. Sans surprise, les organisations qu’il a dirigées ont reçu un soutien financier du National Endorment for Democracy du gouvernement des États-Unis. Des études montrent toutefois que là où la transition vers la démocratie électorale a lieu dans des pays à faible richesse moyenne, la règle de droit ne suit pas nécessairement, mais l’instabilité et les faibles niveaux de développement la suivent. La démocratie électorale ne permet pas non plus une bonne gouvernance, ni ne se maintient dans de telles conditions.

Nulle part dans le monde post-communiste ou en développement il n’y a eu de privatisation équitable comme le prétend Liu. La privatisation en Europe orientale a souvent entraîné des vols massifs de biens publics par des oligarques (…). »

Les ratés du Nobel

Barry Sautman et Yan Hairong terminent leur article en questionnant l’impartialité du jury du Nobel.

« Il y a quarante ans, un comité du prix Nobel a affirmé que l’écrivain Alexander Soljenitsyne, autrefois emprisonné, était un symbole de la liberté contre le régime soviétique. Comme Liu, il a peut-être ignoré ou choisi d’ignorer les vues classiquement réactionnaires de Soljenitsyne : sa propre version de l’autoritarisme, sa détestation des juifs, sa dénonciation des États-Unis pour ne pas avoir poursuivi plus vigoureusement la guerre au Vietnam, sa condamnation d’Amnesty International jugé trop libéral et son soutien au dictateur fasciste espagnol Francisco Franco.

Le prix Nobel de la Paix est un prix pour la politique d’un certain genre. Le directeur de l’Institut norvégien a noté que le comité Nobel avait le plus souvent choisi “ ceux qui s’étaient exprimés … contre les dictateurs communistes à Moscou et les dictateurs à Pékin ”. Le philosophe français Jean-Paul Sartre a reconnu le rôle des prix Nobel dans la guerre froide et a refusé d’en accepter un en 1964. Il a déclaré : “ Dans la situation actuelle, le prix Nobel constitue objectivement une distinction réservée aux écrivains occidentaux ou aux rebelles de l’Est ”. Ce rôle a été poursuivi avec le prix de Liu.

Les auteurs de l’article auraient d’ailleurs pu mentionner, dans la liste des lauréats du Nobel de la Paix, des personnalités qui n’auraient pas dû s’y trouver, comme, par exemple : en 1906, le Président Théodore Roosevelt, partisan de la politique du « gros bâton » (big stick) ou, en 1973, le Secrétaire d’État de Nixon, Henry Kissinger, coresponsable de la chute de Salvador Allende et des bombardements génocidaires au Cambodge.

Quant au dalaï-lama, en 1989, le jury ne pouvait ignorer, ni son passé guerrier soutenu par la CIA, dans les années soixante, ni sa responsabilité, au début des années quatre-vingt, dans l’échec des négociations entre le gouvernement chinois et ses délégués, venus réclamer la reconnaissance d’un « Tibet historique » qui aurait privé la Chine d’un … quart de son territoire.

Plus près de nous, en 2009, l’attribution du Nobel de la Paix à Barack Obama a été une grossière erreur, qui lui a sans doute donné un blanc-seing pour… soutenir le coup d’État au Honduras, augmenter considérablement le budget militaire des EU, envoyer ici et là des drones meurtriers tuant un grand nombre d’innocents. (3).

Pierre Haski n’est pas un modèle de déontologie journalistique…

Pourquoi ne trouve-t-on pas trace de toutes ces réserves dans le travail de Pierre Haski ? Difficile d’invoquer l’ignorance. Il ne peut alors s’agir que d’un choix délibéré de soutenir inconditionnellement une thèse : c’est en fait une plaidoirie qui se présente sous les traits d’une enquête journalistique.

Tout en reconnaissant ses indéniables talents d’interviewer, de monteur et d’écrivain, il n’est pas interdit de douter de l’honnêteté intellectuelle de Pierre Haski. Ainsi, dans un article qu’il a publié dans le numéro 464 (octobre 2017) du magazine GEO consacré au Tibet, il se laisser aller à des attaques gratuites et à des procès d’intention contre la Chine ; je l’ai même surpris à écrire, dans une seule phrase, trois contre-vérités (4) !

… ni non plus RSF (Reporters sans frontières) dont Haski est le président !

En 2007, Maxime Vivas a révélé les étranges tares de « Reporters sans frontières » (5) : fréquentations douteuses, hargnes sélectives, manipulations de chiffres, mensonges réitérés, mansuétude envers les bavures étasuniennes, financement par le NED (paravent de la CIA), etc.

En guise de confirmation de ces dérives, Robert Ménard, qui a été un des co-fondateurs de RSF et en a été le secrétaire général de 1985 à 2008, allait rejoindre l’extrême droite et se faire élire en 2014 comme maire de Béziers, avec le soutien du Front national. Il s’est encore fait remarquer depuis en honorant un général félon membre de l’OAS terroriste et en flirtant avec les nostalgiques de l’ « Algérie française ».

On ne peut pas dire que la ligne de RSF se soit modifiée avec la présidence de Pierre Haski, depuis 2017. Ainsi, par exemple, le 19 mai 2019, le secrétaire général de RSF, Christophe Deloire a reçu à Tel Aviv le prix de la « défense de la démocratie » (sic), en présence de Reuven Rivlin, le président de l’État d’Israël, dont le gouvernement ne se prive pas de liquider des journalistes palestiniens (6).

André LACROIX





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