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20 October 2019

Société 5G, société en danger?




Technologie présentée comme disruptive, la 5G (ou cinquième génération de communications pour téléphonie mobile) attise à la fois craintes et espoirs. Si son avènement est encore lointain, son immixtion est cependant redoutée par les services de renseignement comme par les agences de sécurité et nous met en face d’un défi civilisationnel. Analyse.

C’est Guillaume Poupard, le directeur de l’ANSSI, l’agence nationale de la sécurité des systèmes d’information, qui, lors d’un entretien accordé au magazine en ligne Clubic, s’est inquiété des conséquences possibles de l’avènement inexorable de la 5G.

Le déploiement en cours de ce nouveau réseau de télécommunications apportera des bienfaits sur trois plans principaux: un plus haut débit, un maillage renforcé des points de connexion, une latence extrêmement réduite, mettent en avant ses promoteurs. Mais elle va bousculer les priorités relevant de la sécurité nationale, comme l’indique le directeur de l’agence:

«Nous allons passer d’une question de protection de la vie privée, de protection du secret des correspondances, à une question de sécurité nationale. Il faudra que ces réseaux 5G fonctionnent, autrement, ce seront des pans entiers de l’économie, du fonctionnement national qui vont s’effondrer.»

Car la 5G, ce n’est pas seulement une connexion Internet plus rapide sur son Smartphone. Cette technologie va investir nombre d’activités, où elle est attendue avec impatience: l’industrie 4.0 (la robotisation intelligente), les médias interactifs, la santé 3.0 (le suivi médical personnalisé à distance), les transports intelligents, les grilles d’énergie évolutives ou encore l’Internet des objets. De la domotique à l’industrie, tous les objets disposant d’une source d’énergie et d’un flux de données seront capables d’interagir, non seulement avec les êtres vivants à leur contact, mais aussi entre eux, ce qui ouvre des perspectives de services et de création nouvelles. Une interconnexion permanente de millions d’objets, rendue possible par la 5G.

Seulement, l’interconnexion des réseaux aboutira à une interconnexion des failles de sécurité, qui pourront impacter non plus un individu ou une entité –privée ou publique–, mais tout un ensemble géographique ou sectoriel. La différence est de taille, à la mesure des dangers.

En effet, pour que chacun y trouve son compte, le network slicing, ou découpage de réseau, sera en perpétuel équilibrage selon les besoins propres à chaque activité. Si cet équilibrage est sciemment faussé par un acte de piratage, les conséquences peuvent être dramatiques.

Par exemple, la mise hors service d’un réseau électrique à l’échelle d’une ville peut aboutir à des catastrophes en chaîne, puisque les transports, les services publics, l’éclairage, le traitement de l’eau et la fourniture d’énergie sont interconnectés. La connectivité permanente engendre immanquablement une exposition accrue aux dangers cybernétiques.

D’où des réflexions pour opérer des cloisonnements entre systèmes d’information, installer des protocoles de chiffrement évolués et évolutifs, implanter des sondes d’alerte à des nœuds stratégiques, créer des contre-mesures intelligentes, prévoir des circuits dérivatifs: des propositions qui devront cependant ne pas dégrader les bénéfices attendus de la 5G.

L’ENISA, l’agence européenne chargée de la sécurité des réseaux de l’information et la communication de l’Union européenne, a également fait part de sa préoccupation quant à l’installation prochaine de ce nouveau réseau de télécommunications. Et la Commission européenne a annoncé lors du Mobile World Congress de Barcelone en février 2019 qu’elle entendait mettre en place des règles strictes pour baliser l’émergence de la 5G, ce qui n’a pas manqué de faire réagir certains acteurs.

Car la 5G provoque une attention particulière en raison des risques encourus sur le plan de la cybersécurité et aussi, de façon plus insistante au fil du temps, en raison de la mainmise technologique opérée par des acteurs asiatiques, coréens, japonais et surtout chinois.

Sur ce dernier plan, c’est Huawei, le champion chinois et international des télécommunications, qui est le plus attentif à ces velléités de régulation. À juste titre, puisque celles-ci sont aussi des parades normatives utilisées par plusieurs pays afin de bloquer l’accès de leur marché au géant de Shenzhen. Ces «lois Huawei» ont déjà écarté le conglomérat chinois des appels d’offres en Australie, Nouvelle-Zélande, Japon et aux États-Unis.

Sur une base parfaitement consensuelle, la protection des utilisateurs privés et publics de cette technologie, cette méthode exprime aussi la volonté et le moyen pour les États d’écarter tout risque de domination étrangère. Cependant persiste une réalité technologique: écarter un concurrent n’est tenable dans le temps que s’il existe un suppléant peu ou prou au même niveau de l’art et surtout apte à répondre à la problématique initiale de sécurisation des réseaux.

Si cybersécurité et souveraineté technologique sont d’ores et déjà prises en considération par les experts et les autorités, un troisième élément doit l’être tout autant: l’impact civilisationnel, fondé sur l’émergence de la collapsologie, discipline émergente étudiant l’effondrement des sociétés passées. Les études qui sont menées à l’heure actuelle ont tendance à accréditer la théorie qui affirme que plus une société est complexe et connectée, plus elle est vulnérable à la survenance d’aléas internes et externes. Pour ne rien arranger, l’interdépendance des réseaux n’aboutit pas une simple addition des fragilités, mais à un facteur démultiplicateur de celles-ci. Car cette technologie va relier directement des réseaux entre eux, ce qui n’était pas le cas jusqu’à présent, obligeant à des procédures et des analyses en temps réel de plus en plus lourdes et énergivore en temps et en ressources.

À l’heure où de nombreux individus s’interrogent sur leur dépendance à la connectivité permanente, et en corollaire affirment leur droit à la déconnexion, la 5G va accélérer un mouvement qui attisera en retour un surcroît de défiance.

En outre, et sur le fondement des travaux du chercheur Christophe Guilluy, le fossé va encore s’étendre entre les zones urbaines et les zones périphériques puisque forcément le déploiement MIMO massif (technique de transmission par micro-cellules) va prioritairement s’effectuer au sein des ensembles les plus denses démographiquement et économiquement. Dans le prolongement de cette perspective, les effets des ondes millimétriques devront être évalués sur la santé des êtres vivants, du fait de leur permanence et de leur densité.

L’émergence de la 5G doit par conséquent être aussi abordée au travers d’un angle civilisationnel et non uniquement par une approche technique.

Son avènement influencera conséquemment nos modes de vie et nos relations avec l’environnement, nous rendant d’autant plus vulnérables en cas de dysfonctionnement, que celui-ci soit d’ordre accidentel ou intentionnel. Comme toute innovation, la 5G apportera son lot de bienfaits et de méfaits et mettra à l’épreuve les sociétés qui l’adopteront, renforçant leur hégémonie ou précipitant leur agonie, selon la justesse de leur stratégie.





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