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24 May 2019

L’incendie de Notre-Dame vu à la télévision — Philippe ARNAUD



J’ai revisionné le journal télévisé de 13 h du 16 avril (lendemain de l’incendie de Notre-Dame de Paris) sur France 2. Je l’ai revisionné parce que c’était le premier Journal – la veille au soir, il n’y avait eu que des reportages “à chaud” (si j’ose dire…) et non un journal en forme. Celui-ci était le premier journal composé, que l’équipe de rédaction avait eu toute la matinée – et sans doute une bonne partie de la nuit – pour préparer. Toutefois, il était encore assez près de l’événement pour livrer, sans filtre, les sentiments et les pensées de ceux qui l’ont conçu. Voici ce que j’en ai retiré :

Remarque 1. Bien que l’incendie ait touché un édifice religieux et non politique (comme le palais de l’Élysée), culturel (comme le Louvre), financier (comme la Bourse) ou un haut lieu du luxe (comme l’hôtel Ritz), j’ai néanmoins été frappé par le caractère paradoxalement a-religieux des commentaires. En effet, les termes qui revenaient périodiquement pour l’évoquer, étaient “culture”, “historique”, “histoire”, “monument”, “patrimoine”, “destin français”, “trésor”, “icône”, “rassemblement des Français”, etc. Et nullement des termes religieux comme “sacrements”, “foi”, “grâce”, “Incarnation”, “péché”, “Providence”, “Révélation”, “sacerdoce”, “salut”, etc.

Tout se passait, de fait, comme si ne subsistait plus, de la cathédrale, que sa fonction culturelle (comme s’il s’était agi de la destruction du musée du Louvre, du château de Versailles ou de la grotte Chauvet). Sa fonction proprement cultuelle semblait être passée su second plan, à la façon dont on parle du Parthénon, dont on imagine vaguement qu’il s’agissait d’un temple, mais sans plus savoir, au juste, quelles cérémonies il abritait. La fonction cultuelle de Notre-Dame n’avait plus alors qu’un caractère accessoire, dès lors qu’elle était estampillée “édifice religieux” par les guides touristiques ou les encyclopédies, comme les musées du Louvre, d’Orsay ou Beaubourg sont estampillés “édifices culturels”, avec assez d’étoiles pour inciter le touriste à faire le détour. Ce caractère culturel a été renforcé par l’inévitable rappel du roman éponyme de Victor Hugo et de ses produits dérivés (films, comédies musicales) – et de la non moins inévitable référence au “kilomètre zéro” inscrit dans le parvis de Notre-Dame.

Remarque 1 bis. Ce caractère accessoire de la fonction religieuse, au demeurant, a été confirmé par l’interview de l’historien Fabrice d’Almeida, qui a dit, dans une interview, “qu’au fil du temps [Notre-Dame de Paris] n’est plus seulement devenue une cathédrale, un lieu de culte, ça a été une sorte de lieu de rassemblement des Français face à l’Histoire”. Et le reste du reportage d’évoquer la Libération de Paris, les obsèques du général de Gaulle, celles de Georges Pompidou, celles de François Mitterrand et l’hommage aux victimes des attentats de 2015.

Remarque 2. Cette déliquescence du sentiment du divin (et non du religieux, j’y reviendrai), spécialement dans le catholicisme, n’est pas nouvelle. Je l’avais déjà relevée, en avril 2014, lors de la cérémonie de canonisation, à Saint-Pierre-de-Rome, des papes Jean XXIII et Jean-Paul II. Tout se passait, alors, comme si l’objet de la cérémonie n’était pas la célébration du culte de latrie dû à Dieu (comme on s’y attendrait pour le catholicisme) mais, carrément, la célébration du culte de dulie rendu aux deux papes déclarés saints. Comme si les prières, les hommages, les génuflexions n’étaient pas adressées à Dieu mais à ces papes canonisés – alors que, comme tous les saints, ils n’étaient censés qu’être les intercesseurs des fidèles auprès de Dieu…

Remarque 3. J’avais dit à l’époque que ces canonisations n’avaient pas seulement valeur spectaculaire mais aussi spéculaire (de “speculum”, le miroir), en ce que c’était toute une communauté qui, par la télévision, par les écrans (géants ou familiaux) se voyait en direct (ou en différé) comme dans un miroir. […] Cette communauté – y compris celle qui n’était pas présente à Rome – pouvait ainsi contempler son importance, jouir de sa puissance, en considérant les drapeaux de tous les pays qui s’agitaient et la foule qui emplissait la via Della Conciliazone, de la place Saint-Pierre au Tibre. Le journaliste du journal de France 3 de 19 h 30 ne s’y trompait d’ailleurs pas, lorsqu’il évoquait la “démonstration de force” de l’Église catholique. A certains égards, dans ces cérémonies, c’est peut-être l’assemblée des fidèles qui s’adorait elle-même, dans un sentiment “religieux” (c’est-à-dire qui la liait non à la divinité, mais qui liait chacun de ses membres les uns aux autres).

Remarque 4. Dans le cas de l’incendie de Notre-Dame-de-Paris, il semblerait qu’on ait encore descendu une marche, en ne transférant même plus le culte (ou l’hommage) de Dieu vers des fidèles distingués par la canonisation mais carrément à l’édifice lui-même. Et la cathédrale, dans cette perspective, est anthropomorphisée : “Tout le monde accourt au chevet de la vieille dame de pierre”, “Celle que les Parisiens et les fidèles considèrent de tout temps comme une mère protectrice, rassurante”, “des dizaines de pompiers qui entourent Notre-Dame, comme s’ils étaient à son chevet”, “Notre-Dame, bien que défigurée, a pu être sauvée”, “Paris pleure sa demoiselle bien aimée”, etc.

Remarque 5. Il est curieux (ou étrange) – ou, au contraire, révélateur – qu’après des siècles de haute spéculation théologique, avec des considérations bien abstraites sur le salut, l’âme, le péché, la grâce, etc., des siècles de spéculation d’Augustin d’nippone à Karl Rahner, de Thomas d’Equin à Jansénius, d’Anselme de Canterbury à Alfred Lois, on en soit revenu, en 2019, comme à l’époque du paganisme antique ou des religions traditionnelles, à vénérer – presque superstitieusement, presque à la manière d’un totem – un élément matériel comme un rocher, une montagne, une source, voire un arbre, comme l’Irminsul des Saxons (que Charlemagne fit abattre). Il y a là comme la persistance d’un paganisme jamais déraciné (ainsi que le notait Jean Delumeau pour le catholicisme du XVIe siècle). N’est-ce pas un tel paganisme dans lequel semble verser le recteur de la cathédrale, lorsque, constatant qu’une statue de la Vierge Marie n’a pas brûlé, il exprime son soulagement en disant : “La mère de Jésus était là !”. Comment un clerc, comment un prêtre peut-il sacraliser une statue à ce point-là ?

Remarque 6. Et si cet incendie avait été une “bonne affaire” pour les journalistes ? Car, au fond, dans cet incendie, où est le drame ? Contrairement aux attentats du 11 septembre 2001, il n’y a pas eu de mort, juste un pompier légèrement blessé. Et, au cours de l’Histoire, les sites religieux n’ont pas cessé d’être dévastés. Durant les guerres de religion, durant la Révolution, durant la guerre de 14. Et ils n’en ont pas moins été rebâtis.

On se demande si les fidèles que la télévision nous montre psalmodiant leurs prières devant la cathédrale en flammes n’auraient pas pu trouver un objet plus digne de leur foi. Car, en se plaçant de leur point de vue, le drame ne saurait concerner l’incendie d’une église mais la déliquescence de l’Église. Le drame (du point de vue catholique) réside dans la déchristianisation accélérée de la société. Il réside dans les moins de 4 % de pratiquants, dans le fait que les Français se marient de moins en moins à l’église, qu’ils font de moins en moins baptiser leurs enfants, que les vocations de séminaristes se tarissent (nombre de prêtres ont plus de 75 ans), que l’Église a été lourdement déconsidérée par les scandales de pédophilie ou les viols de religieuses couverts par la hiérarchie. C’est cela qui met en péril l’Église (avec une majuscule), c’est-à-dire, étymologiquement, l’assemblée des fidèles, c’est cela et non la destruction d’une église (avec une minuscule), aussi prestigieuse soit-elle.

Il est frappant de constater à quel point les catholiques qui prient pour Notre-Dame-de-Paris manquent de discernement en voyant le péril où il n’est pas (l’incendie d’une église) au lieu de le voir où il est (le naufrage de l’Église). Tant qu’à invoquer le Saint Esprit, que ce soit pour qu’Il retienne le clerc indigne de culbuter un enfant de chœur ou qu’Il invite le cardinal Barbarin à tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de dire : “Grâce à Dieu, ces faits sont prescrits…”

Remarque 7. Où est le préjudice, dans cette destruction de Notre-Dame ? Pas même dans la perte de son “trésor”, qui a en grande partie été “sauvé” – et qui confirme, dans son bric-à-brac (la “sainte couronne”, la tunique de saint Louis…) son caractère plus muséal que cultuel. Il ne l’est pas non plus dans son caractère financier, puisqu’il semble que les dons – même non défiscalisés pour les milliardaires – afflueront largement de toute la France et de l’étranger. Et il faut se souvenir qu’au XVIe siècle, dix ans après la Réforme (premier ébranlement), l’Église catholique connut le sac de Rome (second ébranlement), qui dura plusieurs mois – et non pas une soirée – et entraîna des pertes humaines et matérielles autrement plus lourdes. Et que l’Église et Rome ne s’en relevèrent pas moins, après le concile de Trente et toutes les réformes y afférentes.

Remarque 8. Avec l’incendie de Notre-Dame de Paris, les journalistes parisiens ont “bénéficié” d’un 11-Septembre, mais d’un 11-Septembre sans morts, d’un 11-Septembre sans violences [ce n’était même pas un attentat !], d’un 11-Septembre sans risques et sans guerre subséquente (et qui, par exemple, dans le cas de l’Afghanistan, dure toujours). Les journalistes français ont donc pu, à moindres frais, faire larmoyer l’étranger sur Notre-Dame-de-Paris et la France. Et, ce qui n’est pas le moindre paradoxe, dans une France en voie de déchristianisation accélérée…

Philippe ARNAUD





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