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5 December 2019

Non, le boxeur Christophe Dettinger n’avait pas de «gants plombés»



Question posée par le 26/02/2019

Bonjour,

Votre question porte sur l’affirmation, largement relayée dans les médias, selon laquelle Christophe Dettinger, condamné le 13 février pour avoir frappé deux gendarmes le 5 janvier, était muni de gants «plombés» ou «coqués» au moment de l’agression. Une affirmation qui a beaucoup circulé dans les jours qui ont suivi l’agression, mais qui s’est pourtant révélée fausse. Retour sur le cheminement d’une intox.

L’ex-boxeur Christophe Dettinger a été condamné le 13 février à un an de prison ferme, aménageable en semi-liberté, et 18 mois de sursis avec mise à l’épreuve pour avoir frappé deux gendarmes le 5 janvier, lors de l’acte 8 des gilets jaunes.

Le procureur avait requis trois ans dont un de sursis avec mise à l’épreuve et demandé le maintien en détention du prévenu, pour un geste d’une «violence inouïe» contre deux gendarmes.

C’est à partir du 7 janvier, deux jours après les faits, et alors que le boxeur vient de se rendre à la police, que les médias commencent à relayer l’information selon laquelle le boxeur était équipé de gants particuliers. Un détail d’importance, qui change la nature des faits (pour la justice, il s’agit d’armes) et qui a contribué à contrebalancer l’héroïsation du boxeur dans les groupes de gilets jaunes, et a instillé l’idée d’une possible préméditation de l’agression.

Une fausse info qui provient de France Inter et France 2, avant d’être largement reprise

Une reconstitution de la circulation de l’intox permet de voir qu’elle part de deux médias (France Inter, et France 2), avant d’être reprises – comme souvent – par d’autres, sans vérification.

C’est France Inter, le 7 janvier à 12h20, qui donne en premier la fausse information, affirmant que les gants ont été retrouvés au domicile de l’ex-boxeur, et qu’ils étaient coqués et lestés de plomb : «Christophe Dettinger a utilisé des gants coqués, lestés de plomb, des gants retrouvés à son domicile. Ce sont des gants de motards, mais cela pourrait aussi signifier que l’ancien boxeur professionnel a prémédité son acte.»

Le JT de 13h de France 2 donne, avec moins de détails, la même info une grosse demi-heure plus tard. «Il est soupçonné d’avoir frappé avec des gants coqués au moins deux gendarmes», détaille un journaliste lors d’un duplex.

L’information est reprise quelques heures après par Francetvinfo, citant France 2 : «Ses gants étaient «coqués», c’est-à-dire renforcés avec du plomb, précise une source policière à France 2.»
Toujours le 7 janvier, le Progrès évoque des gants «renforcés», tandis que, dans le 20h de France 2, un reportage est consacré à l’affaire. On y entend la même affirmation, sans conditionnel : «Il (Christophe Dettinger, NDLR) se présente comme un manifestant qui a cédé à la colère, mais il portait samedi des gants renforcés. L’enquête devra déterminer si ces violences étaient préméditées.»
Le lendemain, Francetvinfo relaye à nouveau l’accusation, cette fois dans la bouche du porte-parole du syndicat des Cadres de la Sécurité intérieure Christophe Rouget : «Dans quel monde vit-on ? Quelle image donne-t-on à nos enfants lorsqu’on soutient des gens qui ont commis des actes délictueux graves ? Cet individu est venu avec des gants plombés sur ces manifestations et a agressé volontairement des policiers».
La Dépêche et la Nouvelle République des Pyrénées relaient à leur tour l’accusation dans la bouche d’une autre syndicaliste, et écrivent sans conditionnel que les gants de moto coqués et lestés de plomb ont été retrouvés suggérant une préméditation :«Linda Kebbab, déléguée nationale du syndicat Unité SGP Police, soulignait quant à elle que Christophe Dettinger avait utilisé des gants de moto coqués sur les phalanges et lestés de plomb. Retrouvés à son domicile lors d’une perquisition menée pendant le week-end, ces accessoires qu’il a utilisés samedi pour passer un gendarme à tabac, mettent à mal la version du boxeur selon laquelle sa violente altercation avec les forces de l’ordre n’était pas préméditée.»

Sur les réseaux sociaux, l’intox sera largement reprise par les «anti-gilets jaunes.»

«Les gants sont sous scellés, ils ne sont ni coqués, ni plombés, ni renforcés»

Problème, cette affirmation est donc inexacte. Il était d’ailleurs aisé de voir, sur les clichés pris au moment des faits, qu’il ne s’agit pas de gants de motard «coqués».
Il s’agit de gants Singer, une entreprise spécialisée dans l’équipement de protection à l’usage des professionnels (jardinerie, bâtiment, etc.). Nous avons retrouvé le modèle. Il s’agit du modèle GHNTH, en cuir, des gants utilisés pour la protection contre le froid.

«Toute cette histoire est complètement fausse, dit un des avocats du boxeur, Maître Vigier. Les gants ont été saisis et placés sous scellés : ils n’étaient ni coqués, ni plombés, ni renforcés. Cela ne figure d’ailleurs nulle part dans la procédure et cela n’a pas été évoqué à l’audience puisque ce n’est donc pas un sujet.»

De fait, d’après les informations de CheckNews, les gants ont été retrouvés dès le 6 janvier dans l’après-midi, lors de la perquisition du véhicule de Christophe Dettinger. Il est indiqué sur le PV qu’il s’agit d’une paire de «gants de couleur noire supportant des inscriptions blanches sur le dessus des gants». Une description conforme à ce qu’on voit sur les images. Il n’est fait, sur le PV, mention d’aucune particularité : ni gants «renforcés», ni «coqués», ni «plombés». Bref, dès le lendemain des faits, la police sait qu’il s’agissait de gants ordinaires.

Les comptes rendus de l’audience du 13 février (ici, ou ) indiquent que si l’indéniable violence des coups a été largement évoquée, il n’a jamais été fait mention de gants particuliers, ce qui aurait constitué une circonstance aggravante. «S’il avait porté des gants coqués ou lestés de plomb, il aurait encouru une peine plus importante. On ne lui aurait pas le fait le cadeau de lui épargner cette circonstance aggravante», poursuit l’avocat du boxeur. «Le sujet n’a pas été développé parce que les gants n’avaient rien de particulier», confirme maître Morel, avocat de la partie adverse.

Comment la fausse information s’est trouvée dans les médias?

Comment cette fausse information s’est trouvée dans les médias? Sur France Inter et France 2, la source n’a pas été précisée. En revanche, les articles publiés sur le sujet sur le site de Francetvinfo reprennent l’info de France 2, en affirmant qu’elle provient d’une «source policière.»

Contacté par Checknews, le journaliste de France 2 ayant livré l’info en direct lors du JT de 13h du 7 janvier explique qu’il n’a pas lui-même récolté l’info, celle-ci lui ayant été transmise par le service enquête de la rédaction, ce que confirme à CheckNews un des responsables du service, Olivier Carow : «l’info nous a été donnée par une source normalement fiable. On a décidé de la donner, avant de voir que France Inter avait aussi la même, probablement à partir de la même source. On s’est rendu compte, par la suite, que l’info était fausse».

Nous n’avons pas réussi, pour l’heure, à joindre l’auteur de l’article sur France Inter.

CheckNews a aussi contacté Christophe Rouget, secrétaire général adjoint du syndicat des Cadres de la Sécurité intérieure (SCSI), qui a relayé l’information. Il explique l’avoir «vue sur France Inter, un média sérieux» et l’avoir répétée.

CheckNews a enfin tenté de contacter, Linda Kebbab, secrétaire nationale de SGP Police, qui a aussi diffusé la fausse information. En l’absence de réponse, impossible de savoir si elle a aussi rapporté les erreurs des journalistes, ou a été induite en erreur par des sources internes à la police. Son tweet sur le sujet a été posté le 7 janvier peu après 14h. Quelques dizaines de minutes donc après que France Inter et France 2 ont propagé l’intox.

Tentative de manipulation, ou source mal informée?

Y a-t-il eu, dans la guerre de communication autour des gilets jaunes, une volonté d’ «enfumage» de la police pour contrebalancer le récit héroïque qui émerge alors dans une partie de l’opinion autour de Dettinger, «le boxeur gilet jaune», «l’homme qui a fait reculer à mains nues un cordon de gendarmes»? Ou s’agit-il plus prosaïquement d’une source mal informée?

Ce qui est sûr, c’est qu’au moment où la source communique la fausse information aux journalistes de France 2 et de France Inter, le 7 janvier, les gants ont été retrouvés (ils l’ont donc été la veille), et les enquêteurs savent donc qu’il ne s’agit que de gants ordinaires.

Olivier Carow ne croit pourtant pas à une manipulation: «Je suis peut-être naïf mais je n’y crois pas. Je pense que certaines sources parlent peut-être un peu vite. La circulation de l’info s’accélère partout, et cela a des conséquences. Cela doit nous inviter à être plus vigilant pour la suite».

Il n’y a pas eu de rectificatif à l’antenne de France 2. «On fait des rectifs quand cela a des vraies conséquences, ou bien sûr quand l’intéressé ou ses avocats nous demandent de le faire. Cela n’a pas été le cas», explique Olivier Carow. À notre connaissance, il n’y a pas eu davantage de correctif sur France Inter, ni aucun des médias ayant relayé la fausse information.

Cordialement





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