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5 décembre 2020

Prédation européenne sur la Tunisie — Ilyes Bellagha



On peut vous rassurer dès maintenant : des élections vont se tenir, et on peut même déjà féliciter les nouveaux élus. Ils formeront une coalition issue d’un compromis, suite à une concertation qui nous vaudra peut être un prix Nobel de paix. mieux : Le prix de la Pax Romana, version ALECA (accord de libre-échange complet et approfondi).

« On négocie » nous assure t-on ; l’Union Européenne d’une part et l’Etat tunisien de l’autre. Quoi de plus normal ? Sauf que voilà : le coté tunisien n’est autre que… la fondation Konrad-Adenauer Stiftung, qui travaille avec une multitude de « partenaires locaux ». Parmi ceux-ci se trouvent des universités, des associations de la « société civile » et de l’économie privée comme les associations de chefs d’entreprise de la Tunisie, et encore des institutions étatiques et des partis politiques.

Cette fondation qui n’est qu’un think tank allemand associé à la CDU, le parti politique allemand libéral-conservateur fondé en 1945.

C’est donc le CDU qui génère le Konrad-Adenauer Stiftung, générant lui même le MDI ; l’Initiative Méditerranéenne pour le Développement, présidé par Monsieur Ghazi ben Ahmed, un président dont le CV en dit long sur son affiliation à l’union européenne. M. Ben Ahmed était fonctionnaire de la Commission européenne à Bruxelles où il a travaillé notamment au sein de la Direction Générale du Commerce et EuropeAid. Il était responsable des questions commerciales textiles, de l’ajustement structurel et du renforcement des institutions dans les pays méditerranéens. Il a été en outre responsable de l’équipe spéciale pour l’accès aux marchés, des obstacles non tarifaires et du dialogue de haut niveau entre l’Union européenne et la Chine. Il a aussi travaillé à la Banque africaine de développement (BAD) et à la CNUCED, l’Agence des Nations Unions en charge du commerce et du développement. Après la révolution en Tunisie, M. Ben Ahmed s’est engagé au sein de la société civile, notamment en tant que coordinateur pour l’initiative LEND (Leaders Engaged in New Democracies) avec la Communauté des Démocraties basée à Varsovie et le Club de Madrid. Il a aussi dirigé l’Initiative américaine MENA Partnership for Democracy and Development.

On peut qualifier le « guide sur l’Aleca l’accord de libre-échange complet et approfondi Aleca ; mieux comprendre les négociations sur l’accord » comme un traité qui ressemble dans son contexte colonial au Traité du Bardo, conclu entre le Gouvernement français et le Gouvernement de son Altesse le Bey de Tunis le 12 mai 1881. Un pays en banqueroute, une administration en déconfiture, un krach de la devise nationale etc.

Cet accord, dès son sommaire, nous fait comprendre à quel point il lèse notre autonomie économique. Il nous suffira pour nous ne convaincre de consulter de manière complète et approfondie son chapitre 10, qui traite des marchés publics.

Celui-ci dit qu’entre autre « La proposition de l’UE offre la possibilité à la Tunisie de rapprocher ses procédures de passation de marchés à celles de l’UE et à des normes internationales, et de veiller à ce que les entreprises de l’UE et de la Tunisie aient la possibilité de participer aux appels d’offres publics sur un pied d’égalité. La Tunisie et l’UE conviendraient du niveau du seuil au-dessus duquel cette ouverture serait assurée. » Ce qu’il faut en retenir : les marchés publics permettront aux européens de pointer leur nez dès que ce marché passe à un stade « intéressant ».

Or jusqu’à présent, les européens ne participent à ces marchés qu’à travers leurs concessionnaires. On nous dira que le grossiste est toujours plus compétitif que le détaillant, ce point mérite une intervention plus approfondie sur ce qu’on nomme « la vérité des prix ».

Que vont faire les intermédiaires indigènes sinon chercher des fournisseurs autres que les européens, s’ils veulent exister malgré ce coup dans la joute d’un des plus grands clients sur la place, l’Etat lui même. Ils vont chercher dans d’autres contrées des fournisseurs, chez les pays émergents qui eux ne sont protégés que par les accords de l’OMC.

C’est dans les détails que le diable se cache : la locomotive allemande de l’UE est le pays qui participe le plus au financement du budget européen. Elle est pressée de cadenasser autant que possible les marchés où l’Europe a investi ou s’est investi. Un garrot doit être placé pour juguler les possibilités de partenariat avec l’Inde et la Chine. Car une fois l’ALECA signé, la Tunisie n’opposera plus de taxe sur les produits et services européens, chose qui (Merci Trump) est envisageable avec les pays qui ne bénéficient que de la protection de l’OMC, donc de pas grand-chose.

Les choses sont si visibles qu’on ne peut accuser personne de complot. Alors comment cette mascarade est-elle possible ? La réponse est dans l’utilisation -huit fois- du mot asymétrie et toujours dans le sens où l’Europe doit se montrer patiente avec son future partenaire : « Cet accord de libre-échange a été établi sur une base asymétrique et progressive en faveur de la Tunisie » _ page10 ; _ « l’asymétrie, pour tenir compte de la différence de niveau de développement entre les deux parties ; »_ page 12 ; _ « Au sujet des dispositions générales, la Tunisie a insisté sur l’importance de certains principes comme l’ouverture progressive et l’asymétrie dans le processus de libéralisation »_ page 26 ; _ « Il a aussi établi une certaine libéralisation des échanges des produits agricoles, des produits agricoles transformés et des produits de la pêche sur une base réciproque, mais asymétrique. »_ page 49 ; …etc.

Les accords, s’ils sont ratifiés par les institutions et les Etats, de facto, n’intéressent que l’entreprenariat privé qui, il faut le savoir, dispose de ce qu’on appelle une « culture entrepreneuriale », c’est à dire l’ensemble des savoir-faire, des savoir-être et des savoir-agir qui orientent plus ou moins consciemment le comportement des personnes.

En décembre 2010 et janvier 2011 le peuple s’est soulevé contre une telle « culture entrepreneuriale ». Pourtant l’Europe bien vaillante et surtout cette Allemagne pragmatique accordent un sursis à un entreprenariat bien souvent accusé de mafieux, un temps d’adaptation.

Cette convention avec l’UE n’est pas un simple accord économique, mais bien un traité de soumission politique dans ces trois dimensions majeures : Economique, Culturel et Sociale, avec un impact des plus négatifs sur l’aménagement du territoire.

L’ALECA poussera l’état tunisien à un morcellement territorial en guise et à la place d’une véritable politique de décentralisation, comme le prévoit notre nouvelle constitution où le territoire national sera fragmenté comme un puzzle, des communes, des régions et des districts, on aura des mises en concurrence déloyale entre ces différentes divisions administratives qui n’auront d’ailleurs aucun véritable projet de développement. L’état n’interviendra par aucune discrimination positive, pourtant nécessaire au départ pour enrayer la désertification économique et démographique palpable dans plusieurs régions.

L’étude d’impact du projet de port en eau profonde à Enfidha illustre bien cette mascarade.

Zone côtière, avec un écosystème fragile, on vient d’y chambouler, pour satisfaire des investisseurs, les courants maritimes qui vont éroder la dune de sable naturel protégeant une faune et une flore précieuses. On rendra saumâtre la nappe phréatique dans laquelle s’alimentent les oliviers centenaires de la région. De plus, le petit village d’Enfidha ne pouvant par sa structure urbaine accueillir l’afflux humain sur la zone, ne pourra que se laisser submerger par les quartiers anarchiques.

Pragmatique comme la politique allemande, hypocrite comme celle de la France et mercantile comme celle de tous les pays européens, l’ALECA ne sera qu’un autre barrage pour mieux asseoir la mainmise de l’Europe qu’on nous présente comme une « main tendue ».

Pourquoi « non », nous dira-t-on ? Non, pour plusieurs raisons : la première est que les tunisiens ne veulent plus être un mets servi à la table de l’ultralibéralisme européen qui confond le légal avec le légitime, qui octroie à ces chancelleries le droit de dicter nos raisons d’état.

La Tunisie par sa position géographique, située entre le bassin oriental et occidental de la méditerrané, abritant le point le plus au nord du continent africain, a apparemment une histoire trop importante pour la laisser aux mains des tunisiens, ou à n’importe quelle autre force que l’Europe.

Le tunisien n’est plus prêt à être le beurre et l’argent du beurre de ces voisins-prédateurs de L’UE.

La Tunisie a signé un premier accord de coopération en 1969 et un accord d’association en 1995 le premier a cellé l’expérience collectiviste et le deuxième a ouvert l’aire à un ultralibéralisme mafieux, alors que nous cache encore cet ALECA ?

Ilyes Bellagha

Architecte et Prèsident de l’Association « Architectes…Citoyens »





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