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22 February 2019

Mais où sont les leaders de la gauche Française dans les luttes actuelles ? — Rémy HERRERA



L’histoire contemporaine l’a montré à maintes reprises, de la Révolution spartakiste allemande jusqu’aux récents soulèvements du « Printemps arabe ». S’il entend déboucher sur des avancées sociales concrètes, tout soulèvement populaire a besoin – en plus de l’énergie, de la détermination et du courage du peuple – d’une certaine unité, d’une organisation partisane, d’un programme politique. Or, le moins que l’on peut dire est que, dans la France actuelle, en rébellion généralisée, l’éclatement des forces progressistes est extrême, et entretenu par des querelles de chefs souvent plus personnelles que politiques. Au tragique de la division de la gauche française, qui l’affaiblit tout entière, s’ajoute encore le paradoxe que cette situation intervient dans le moment précis où s’est construite une unanimité populaire pour rejeter non seulement les politiques néolibérales, mais aussi le président Macron lui-même.

Le mieux placé dans la bataille interne à la gauche est sans doute actuellement le leader de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon. Celui-ci réalisa en effet le véritable exploit de parvenir à rassembler sur son nom près de 20 % des suffrages exprimés lors du premier tour des élections présidentielles d’avril 2017 – soit quatre points et quelques poussières de moins que le candidat finalement autorisé à emménager au Palais de l’Élysée. Le Parti communiste, malgré de tenaces dissensions, fit le choix de se rallier à son étendard. Ne lui ont en réalité fait défaut pour terminer en tête – ironie du sort – que les votes de ses « vieux amis » : socialistes, d’une part (Benoît Hamon ayant obtenu 6 %)… et trotskistes (Nathalie Arthaud [de Lutte ouvrière] et Philippe Poutou [du Nouveau Parti anticapitaliste], enregistrés à 1 et 0,6 % des voix respectivement).

Cette défaite électorale consommée, et douloureusement digérée, J.-L. Mélenchon ne manqua pas l’occasion qui se présentait à lui avec le surgissement de la mobilisation des gilets jaunes. Il est vrai qu’il avait grand besoin de se refaire une popularité, très sérieusement entachée par une série d’affaires judiciaires (relatives à ses comptes de campagnes, notamment, et dont les médias dominants se sont délectés), mais également par une fronde touchant la direction de son propre mouvement (provoquant la démission de plusieurs de ses lieutenants). En conséquence, et après hésitation, il afficha sur les réseaux sociaux, dès le mois de novembre, son soutien aux gilets jaunes, et son intention de défiler parmi eux – mais « discrètement », selon ses dires.

Le rôle politique de Jean-Luc Mélenchon a été, au cours de ces dernières années, éminemment positif pour l’ensemble de la gauche française. Et même au-delà. Ses réels talents de tribun ont su réunir les foules, les remotiver, les remettre en mouvement, redonner espoir, leur insuffler à nouveau l’idée qu’un changement progressiste pour le pays est non pas seulement nécessaire, mais surtout possible. À raison, et mieux qu’un (ou qu’une) autre, il a formulé, systématisé, radicalisé les critiques contre « le système ». Il eut le mérite de reparler d’internationalisme, enfin, tout spécialement à l’égard de l’Amérique latine en lutte. En ces temps singulièrement difficiles, il est heureux pour la gauche française qu’un homme politique comme lui ait été là.

D’aucuns n’oublient pourtant pas que Jean-Luc Mélenchon fut, pendant plus de 32 ans, membre (conseiller général, sénateur, ministre !) d’un Parti socialiste qui a trahi absolument tout ce qui pouvait l’être des attentes du peuple de gauche et qui, de surcroît, enchaîna le pays à une Union européenne ultralibérale, atlantiste, antidémocratique, destructrice des conquis sociaux et de la souveraineté nationale. L’anticommunisme exacerbé de certains de ses proches rappelle qu’il milita un temps à l’Organisation communiste internationale, groupe trotskiste de choc qui fit don à la France d’hommes aussi « remarquables » qu’un Lionel Jospin – Premier ministre socialiste qui privatisa tout autant que la droite l’avait fait avant lui – ou un Jean-Christophe Cambadélis – ex-bras droit du « regretté » Dominique Strauss-Kahn. Comme il aime lui-même à le répéter, le modèle de J.-L. Mélenchon reste d’ailleurs toujours François Mitterrand – ancien Président de la République (décoré dans sa jeunesse de la Francisque par le Maréchal Pétain) dont on se souvient qu’il fut celui qui introduisit le néolibéralisme en France, à l’égal d’une Margaret Thatcher ou d’un Ronald Reagan. Cette basse besogne fut accomplie à partir de 1983 par les soins d’un Premier ministre, Laurent Fabius – soit le « socialiste » qui, devenu ministre des Affaires étrangères trente ans plus tard, voulut partir en guerre contre la Syrie ! Et c’est le « camarade Fabius » que J.-L. Mélenchon avait choisi d’appuyer pour être le candidat du PS aux élections présidentielles de 2007… On l’aura compris, il y a fort peu de risques de retrouver le leader de la France insoumise à l’initiative d’une éventuelle rupture anticapitaliste. Lui qui, en 1992, appelait à voter « oui » au Traité de Maastricht parce qu’il croyait y apercevoir « un début d’Europe des citoyens » ? On peut se tromper dans la vie, mais pas presque toute sa vie.

Héritier d’une longue histoire faite de résistances antifascistes et anticolonialistes héroïques, le Parti communiste français conserve quant à lui des bases militantes significatives et gère encore, du mieux qu’il peut, plusieurs municipalités aux profils sociologiques populaires et compliqués. Mais l’effacement de sa direction actuelle, largement réformiste et à la stratégie trop étroitement électoraliste, a conduit le PCF au suivisme le plus aplati et terne, remplaçant la lutte des classes par la « lutte des places ». Jadis « à l’avant-garde du prolétariat », le PCF se trouve désormais, sous la coupe de ses dirigeants sans convictions, à la remorque de socio-démocrates eux-mêmes complètement déboussolés, et devenus pour la plupart de piètres néolibéraux. La myriade de minuscules partis (restés authentiquement) communistes qui gravite autour du PCF – et contre sa direction – est écartelée entre les « pour » et les « contre » gilets jaunes. Autant dire que leurs diverses prises de position sur les mobilisations en cours passent dramatiquement inaperçues.

Les leaders des partis trotskistes – singulièrement nombreux en France – sont pour leur part emmurés dans des rivalités et des sectarismes qui frisent le ridicule, les divisent profondément et les éloignent toujours davantage de la perspective d’une quelconque responsabilité politique, même locale. No comment sur leur absence de positions internationalistes. Et les écologistes ? Emmenés par de fervents néolibéraux, grossièrement maquillés (tels que Nicolas Hulot, qui fut ministre d’Emmanuel Macron jusqu’en septembre 2018, l’inénarrable Daniel Cohn-Bendit…), ils n’ont toujours pas compris que la cause la plus fondamentale des dévastations subies par l’environnement se rencontre dans le système capitaliste même. Il leur faudra encore du temps. Finalement, les chefs des mouvances anarchistes demeurent enfermés dans les contradictions entre un activisme utile (lors des mouvements d’occupations du printemps dernier, notamment) et un programme d’action extraordinairement confus – pour ne pas dire… contre-productif.

Les bases de ces diverses forces progressistes sont donc, pour ainsi dire, livrées à elles-mêmes. Et invitées par leur leadership respectif à entretenir entre elles toutes les méfiances. Les haines. C’est bien sûr totalement absurde, et suicidaire. Ce triste constat est d’autant plus terrible que des pans entiers de la population française paupérisée ne sont plus aujourd’hui représentés par toutes ces organisations de gauche. Entre autres : « nouveaux pauvres », comme on les appelle, immensément nombreux, frappés par le chômage et la précarité ; petits agriculteurs familiaux criblés de dettes, isolés, désespérés ; jeunes des banlieues, désœuvrés, ghettoïsés, abandonnés par tous (sauf par les policiers, les trafiquants de drogue et de riches salafistes…) – alors même que ces jeunes constituent très probablement le plus sûr rempart contre le racisme dans le pays, et qu’ils se sont déjà levés, lors des émeutes de 2005-2007 – ; familles issues de l’immigration, laissées aux marges de la société ; sans domicile fixe, sans toit ni droit, « intouchables » de chez nous, déshumanisés, spectres errants aux visages déformés par la misère que l’on voit partout, mais que l’on ne regarde plus… Tant d’autres encore. Un lumpenprolétariat ? Ce sont surtout là des millions de Français dont l’existence a été sacrifiée sur l’autel du capitalisme moderne. Comment les responsables de nos partis progressistes ont-ils pu renoncer à se battre aussi pour eux tous ? Que s’est-il donc passé dans nos rangs pour que nous abdiquions à ce point ?

Face au spectacle lamentable offert par cette gauche-nébuleuse éclatée, la bourgeoisie française joue sur du velours. Pour le moment du moins. La droite a certes implosé. Sa composante que nous qualifierons de « centriste » – en l’occurrence, le Parti socialiste – a vendu son âme depuis plus de trois décennies (et la présidence de F. Mitterrand) en se convertissant aux dogmes du néolibéralisme et en s’alignant en position de combat derrière les armées de l’OTAN, on l’a vu. Quant à l’autre composante de la droite, que nous nommerons « traditionnelle » – représentée à l’heure actuelle par Les Républicains –, elle a liquidé (avec la présidence de Nicolas Sarkozy) ses vieux idéaux interventionnistes et nationalistes pour se vautrer aux pieds de la haute finance globalisée et de l’hégémonisme guerrier étasunien. De la déliquescence inévitable de ces deux composantes dénaturées – la « fausse gauche » qu’était le PS du président François Hollande et la « nouvelle droite » sarkoziste –, aux visions du monde et aux programmes interchangeables, a surgi logiquement leur synthèse : la « fiction Macron ». Soit l’idéal de renouveau impossible de la bourgeoisie. Cette dernière se verra-t-elle contrainte de lâcher contre le peuple français en révolte, le moment venu, comme elle a su le faire ailleurs un millier de fois au XXe siècle, le chien de garde du capitalisme qu’a toujours été pour elle l’extrême droite ? Ce molossoïde que le pouvoir bourgeois nourrit de xénophobie, d’animadversion, et tient fermement en laisse.

Le sombre tableau de la gauche française qui est dressé ici ne se gagnera pas que des amitiés, smileys et thumbs up. À n’en pas douter. Il est malheureusement à parier qu’il soit partagé par nombre de gilets jaunes, ainsi que par la cohorte désemparée de camarades qui, par dégoût ou épuisement, ont cessé de militer pour se fondre dans l’invisibilité des quelque 50 % de Français qui préfèrent s’abstenir de voter aux élections. Cet état des lieux n’est pas destiné à offenser, moins encore à démoraliser ; il rappelle l’exigence d’un dépassement des divisions et de l’union des progressistes au service d’un peuple qui lutte et montre le chemin ; il vise à comprendre la rage qui anime aujourd’hui ce peuple, et les motifs de son rejet des partis de gauche eux-mêmes. Ceci, étant bien entendu que les raisons profondes de la rébellion française ne se résument pas, loin s’en faut, aux seules insuffisances des forces progressistes, si patentes soient-elles. C’est un changement complet de système qui est réclamé. À gauche pourtant, rares sont encore celles et ceux qui le disent très distinctement : c’est une sortie du capitalisme destructeur qui s’impose.

Dans ces conditions, rien d’étonnant au fond à ce que les gilets jaunes – et de larges portions des bases syndicales avec eux – luttent seuls. Et fréquemment contre « les politiques », hélas. Pas de surprise non plus – puisque les forces de gauche n’ont pas le moindre programme de sortie du capitalisme (ni même de l’euro !) – à ce que les revendications des gilets jaunes soient hétéroclites, partent en tous sens : revoir à la baisse toutes les taxes, mais rétablir l’impôt sur la fortune ; baisser les charges patronales et accroître l’aide financière de l’État aux entreprises, mais développer l’État social ; revaloriser les pensions, mais uniformiser les différents systèmes de retraite (comme le souhaite le gouvernement !) ; supprimer le Sénat (comme si le problème était [seulement] là !), mais comptabiliser les votes blancs aux élections ; créer des assemblées de citoyens décidant des lois par démocratie directe, mais permettre le référendum d’initiative citoyenne ; augmenter les salaires, mais quid de ceux des cadres supérieurs et des dirigeants ? ; accroître les dépenses sociales, mais réduire l’assistanat ; se doter d’une véritable politique de protection de l’environnement, mais abandonner la taxe carbone ; diminuer les prix du gaz et de l’électricité, mais sans nationaliser les secteurs de l’énergie ?, supprimer les agios bancaires, mais laisser intact le pouvoir dictatorial de la finance ?, regagner la souveraineté nationale, mais en restant dans l’Union européenne ?, etc. Ce beau désordre est moqué par les « experts » de la bourgeoisie, qui s’amusent à pointer de trop criantes contradictions. L’important est ailleurs : un point de non-retour paraît atteint ; l’intelligence populaire est sortie du cachot où on la tenait enchaînée ; un peuple en gilets jaunes s’est dressé ; une parole libérée, démocratique, ô combien salutaire, envahit les plateaux de télévision, exige que les règles du jeu soient modifiées. Enfin.

En 1789, l’éparpillement tout aussi manifeste des revendications formulées dans les « Cahiers de doléances » par le peuple de paysans et de sans-culottes qui produisit la Révolution française n’a aucunement contribué à freiner l’inéluctabilité de celle-ci. Car – chose incongrue ? –, dans cette colère qui monte et se généralise partout en France, on en vient ici et là à reparler de… révolution. Sur des ronds-points bloqués, dans des piquets de grève, sur les réseaux sociaux…, c’est bien de révolution que l’on parle. On en est très loin, assurément. Sans leader d’envergure et sincère, sans parti organisé, sans programme conséquent, et sans théorie devrait-on ajouter, le grand soir de la révolution n’est certainement pas pour demain. « Et en même temps » (selon la formule affectionnée par Emmanuel Macron), les tabloïdes en vogue s’émerveillent du goût exquis de « la première dame », Brigitte, dont les robes Louis Vuitton, les coiffures tendance et les généreuses réceptions élyséennes font « la joie de tous »… On se croirait revenu à l’époque de la reine Marie-Antoinette qui, à la vue de la populace parisienne massée devant le château de Versailles et criant qu’il n’y avait plus de pain, lança : « qu’ils mangent de la brioche ! ».

Rémy HERRERA

vendredi 28 décembre 2018





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