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3 mars 2021

quand la CIA réécrivait les classiques de George Orwell (The New-York Times) — Laurence ZUCKERMAN



Beaucoup de gens se souviennent d’avoir lu le livre de George Orwell La ferme des animaux au lycée ou à l’université, avec son final effrayant dans lequel les animaux de la ferme regardaient les porcs tyranniques aux côté des fermiers-humains exploiteurs, mais où il était devenu impossible de dire qui était qui.

Cette fin a été modifiée dans la version animée de 1955, dans laquelle les humains ont été effacés, ne laissant plus apparaître que les méchants cochons. Un autre exemple d’Hollywood massacrant un classique de la littérature ? Oui, mais pas seulement, car dans ce cas le discret producteur du film était la CIA.

La CIA, semble-t-il, craignait que le public ne soit trop influencé par la critique que faisait Orwell autant des communistes représentés par cochons que des capitalistes représentés par les humains. Ainsi, après sa mort (en 1950) des agents furent envoyés (par nul autre que E. Howard Hunt, qui deviendra plus tard célèbre avec l’affaire du Watergate) pour acheter les droits cinématographiques de La ferme des animaux à sa veuve afin de rendre la morale de l’histoire plus ouvertement anticommuniste.

La réécriture de la fin de La ferme des animaux n’est qu’un exemple parmi d’autres des efforts souvent absurdes déployés par la CIA, comme le raconte l’ouvrage de la journaliste britannique Frances Stonor Saunders La guerre froide culturelle : la CIA et le monde des arts et des lettres (The New Press, 2000).

Une grande partie de ce que cette journaliste rapporte, y compris le parrainage secret par la CIA du Congrès pour la liberté de la culture (basé à Paris) et du magazine d’opinion britannique Encounter, a été exposé à la fin des années 1960, suscitant une vague d’indignation. Mais en parcourant des archives et des manuscrits jamais publiés et en interviewant plusieurs des principaux acteurs, Stonor Saunders a découvert de nombreux détails nouveaux et donne le compte rendu le plus complet à ce jour des activités de l’agence américaine de renseignement entre 1947 et 1967.

De nombreuses célébrités du monde intellectuel figurent dans le tableau de chasse de la CIA dans le cadre de la bataille des idées qu’elle mena à cette époque, et des critiques littéraires ou des journalistes comme Dwight Macdonald et Lionel Trilling, des poètes comme Ted Hughes et Derek Walcott ou encore des écrivains comme James Michener et Mary McCarthy ont tous bénéficié directement ou indirectement des largesses de la CIA. Il y eut bien sûr aussi les liasses de dollars et les intrigues – parfois ridicules – montées pour lutter contre le communisme. Sans jamais se limiter dans leurs moyens, la CIA et ses homologues d’Europe occidentale ont parrainé des expositions d’art, des conférences d’intellectuels, des concerts et des magazines pour promouvoir leur vaste programme antisoviétique. Stonor Saunders fournit de nombreuses preuves, par exemple, que les rédacteurs en chef du magazine Encounter ainsi que d’autres revues parrainées par l’agence de renseignement avaient reçu la consigne de ne pas publier d’articles critiquant frontalement la politique étrangère de Washington. Elle montre aussi comment la CIA a financé certaines des premières expositions de peintures expressionnisme abstrait en dehors des États-Unis pour contrer le courant réalisme socialiste mis en avant par Moscou.

Dans un épisode mémorable, le ministère britannique des Affaires étrangères a subventionné la distribution de 50 000 exemplaires du grand classique de la littérature anticommuniste Le zéro et l’infini, d’Arthur Koestler, face à quoi le Parti communiste français donna l’instruction d’acheter tous les exemplaires disponibles du livre. Koestler reçu ainsi beaucoup d’argent des ventes obtenues grâce à ses adversaires communistes !

Ainsi, il s’avère que La ferme des animaux n’est pas le seul exemple d’agissement de la CIA à Hollywood. Saunders rapporte dans son livre comment un agent qui avait ses connexions dans le milieu du cinéma a glissé des personnages d’Afro-Américains fortunés comme figurants dans plusieurs films dans le but de contrer les critiques soviétiques qui dénonçaient le problème du racisme aux Etats-Unis.

L’agence a également changé la fin de la version cinématographique de 1984, sans tenir compte des instructions précises d’Orwell selon lesquelles l’histoire ne devait pas être modifiée. Dans le livre, le protagoniste Winston Smith est entièrement vaincu par le terrible régime totalitaire. Dans la toute dernière ligne, Orwell écrit à propos de Winston : “Il aimait Big Brothe.” Dans le film, Winston et son amante, Julia, sont abattus après que Winston a crié avec provocation : “À bas Big Brother” !

Ces changements découlaient de l’obsession de l’agence d’étouffer une idée alors populaire parmi de nombreux intellectuels européens : que l’Est et l’Ouest étaient moralement équivalents. Mais au lieu d’illustrer les différences entre les deux systèmes concurrents en faisant preuve de rectitude morale, l’agence a justifié ses activités secrètes en invoquant les tactiques contraires à l’éthique des Soviétiques.

“Si le camp adverse est en mesure de diffuser des idées en faisant croire qu’elles viennent de chez nous et non pas de l’Union soviétique, alors nous aussi nous devons être capables de diffuser des idées de façon camouflée”, expliquait le directeur de la Division clandestine de la culture de la CIA au début des années 1950, Tom Braden. (Reconvertit dans le journalisme, Braden deviendra dans les années 1980 le contrepoids de gauche face à Patrick Buchanan en tant que coprésentateur de l’émission « Crossfire » sur CNN).

La guerre froide culturelle a commencé dans l’Europe de l’après-guerre, avec l’effilochage de l’alliance qui avait uni Washington et Moscou pendant la guerre. Les responsables occidentaux pensaient qu’ils devaient contrer la propagande soviétique et saper la large sympathie pour le communisme prévalant en France et en Italie.

Ainsi, une singulière alliance a été conclue entre les dirigeants de la CIA – pour la plupart des vétérans de l’Office of Strategic Services [l’ancêtre de la CIA, NDT] issus des plus prestigieuses universités américaines – et un corps majoritairement constitué d’ex-communistes Juifs ayant rompu avec Moscou et étant devenus de virulents anticommunistes. Trois agents hauts en couleur agissaient en tant qu’intermédiaires entre l’agence et la communauté intellectuelle, parmi lesquels figuraient le compositeur Nicolas Nabokov, cousin de l’écrivain Vladimir Nabokov.

La CIA a compris dès le début qu’elle ne pouvait pas ouvertement parrainer des artistes et des intellectuels en Europe à cause du très fort sentiment antiétasunien existant dans le Vieux Continent. Au lieu de cela, elle a décidé de courtiser les intellectuels pour les éloigner de l’orbite soviétique en promouvant secrètement une gauche non-communiste conformée de socialistes démocratiques désillusionnés par Moscou.

La journaliste Stonor Saunders décrit comment la CIA a habilement détourné des centaines de millions de dollars du Plan Marshall pour financer ses activités, en canalisant l’argent par le biais de fausses organisations philanthropiques créées pour l’occasion ou en utilisant d’autres tout à fait authentiques comme la Fondation Ford.

“Nous ne pouvions pas tout dépense”, se rappelle Gilbert Greenway, un ancien agent de la CIA. “Il n’y avait pas de limites et personne n’avait de comptes à rendre. C’était incroyable.”

Lorsqu’à la fin des années 1960 certaines activités de la CIA ont été exposées au grand jour, de nombreux artistes et intellectuels ont affirmer ignorer cette situation. Mais Stonor Saund a démontré comment plusieurs personnes, dont le philosophe Isaiah Berlin et le poète Stephen Spender qui était coéditeur du magazine Encounter, étaient bien au courant du rôle joué par la CIA.

“Stonor Saund a fait en sorte qu’il est maintenant très difficile de nier que certaines de ces choses se sont produites”, selon Norman Birnbaum, professeur à la faculté de droit de l’université de Georgetown et ancien professeur en Europe dans les années 50-60. “Et elle a mis beaucoup de personnes aujourd’hui décédées ainsi que d’autres qui sont toujours en vie dans des situations embarrassantes.”

La question de savoir quel a été l’impact de la campagne et si elle en valait la peine n’est toujours pas résolue. Certains participants, comme Arthur M. Schlesinger Jr. qui faisait partie de l’OSS et connaissait certaines activités de la CIA dans le monde de la culture, soutiennent que son rôle était inoffensif, voire nécessaire. Selon lui, comparé aux coups d’État parrainés par l’agence au Guatemala, en Iran et ailleurs, le soutien de la CIA à la culture a été l’un de ses meilleurs accomplissements. “Cela a permis à des personnes de publier ce qu’ils croyaient déjà”, ajoute-t-il, “ça n’a changé ni la ligne de conduite ni la pensée de personne.”

Mais Diana Josselson, dont le mari, Michael, dirigeait le Congrès pour la liberté de la culture, a expliqué à Stonor Saunders qu’il y avait eu de réels coûts humains parmi ceux qui, dans le monde entier, coopéraient innocemment avec les organisations de façade de l’agence et à qui l’on a ensuite reproché d’être proche des renseignements américains lorsque la vérité a éclaté. L’auteur et d’autres critiques soutiennent qu’en utilisant secrètement l’argent du gouvernement pour promouvoir des idéaux américains comme la démocratie et la liberté d’expression, l’agence a fini par s’écarter de ses propres valeurs.

“C’était évidemment une erreur, et une erreur assez grave, de permettre aux intellectuels d’être subventionnés par le gouvernement”, indique Alan Brinkley, professeur d’histoire à l’Université Columbia. “Et quand ça a été révélé, ça a sérieusement miné leur crédibilité.”

Traduit par Luis Alberto Reygada (@la_reygada) pour Le Grand Soir

Titre original de l’article : “How the C.I.A. Played Dirty Tricks With Culture”, par Laurence Zuckerman, 18 mars 2000 – The New-York Times.

Pour approfondir sur ce sujet, voir le documentaire Quand la CIA infiltrait la culture » (Hans-Rüdiger Minow – 2006) diffusé sur Arte et disponible sur Youtube :

https://www.youtube.com/watch?v=mQZKd6g54DI

Dans les années de l’après-guerre, les services secrets étas unienslancent une vaste opération d’infiltration des milieux européens de la culture. Ils lui consacrent plusieurs millions de dollars et s’appuient sur un organisme, le “Congrès pour la liberté de la culture”, dont le siège se trouve à Paris. La capitale française est un lieu stratégique pour publier des revues lues jusqu’en Afrique, en Amérique latine et dans les pays arabes. Le Congrès pour la liberté de la culture s’intéresse aux artistes et intellectuels de gauche, qu’il essaie de soustraire à l’influence marxiste et de gagner à la cause américaine. En France, la revue Preuves constitue le fer de lance de cette diffusion de la pensée anticommuniste. Ce documentaire montre comment les services secrets américains ont manipulé les milieux artistiques et intellectuels européens pendant la guerre froide. Beaucoup d’écrivains travaillèrent ainsi pour la CIA.





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