Ce texte n’est pas une réponse à l’article de Guillaume Suing, il était déjà écrit quand je l’ai lu, et le film y est considéré sous un autre angle.

Un peuple et son roi : un livre d’images sans queue ni tête.

Certains critiques, sceptiques sur le film, hésitent à se montrer sévères, du fait de la rareté des films politiques aujourd’hui. Mais Un peuple et son roi est-il un film politique ? Il manque, pour cela, une réflexion sur la Révolution, une interprétation des événements historiques, ou au moins une problématique claire. Aussi se limite-t-il à être un livre d’images, c’est-à-dire de poncifs, alors que, des images, c’est bien ce dont nous avons le moins besoin à notre époque de déluge audio-visuel. Un peuple et son roi ne fait qu’apporter quelques pièces de plus à ce kaléidoscope, sans nous aider à comprendre rien de plus à cet événement, la Révolution, qu’on croit bien connaître, mais qui pose surtout des problèmes. Critikat formule donc un verdict pertinent : ce qui frappe ici, c’est « l’ampleur de l’échec ».

Cet échec est d’abord évident dans le casting : aucun acteur n’est convaincant. Adèle Haenel, toujours aussi peu avenante, exprime surtout la morgue, ce qui n’est guère judicieux pour symboliser le peuple souffrant. Un critique qui se veut positif déclare qu’on est prêt à suivre Céline Salette, la reine de la Halle, n’importe où ; elle a pourtant un rôle plutôt insipide (quand, à l’Assemblée, on demande un porte-parole des femmes, elle s’avance d’un air décidé … mais c’est un homme qui parle). Laurent Lafitte, le Roi, est inconsistant : boudeur, il semble se contenter d’attendre son destin ; un critique parle de l’ »ambiguïté » de son jeu, mais on se demande où il a pu en voir. Gaspard Ulliel n’a pas de mal à incarner un simple d’esprit ; mais son rôle demandait davantage : son nom, Basile (qui veut dire Roi en grec) est clairement symbolique ; il renvoie à la formule de Sieyès : le Peuple, qui n’est rien, aspire à devenir le Peuple-Roi. Mais Ulliel échoue à exprimer cette métamorphose. Même Olivier Gourmet, le maître-verrier, n’arrive pas à tirer son épingle du jeu. N’y a-t-il donc plus de bons acteurs ? Pourtant, Bertrand Tavernier, pour Quai d’Orsay, avait réuni une distribution éblouissante.

L’échec concerne aussi la problématique que semble annoncer le titre : comment ont évolué les rapports entre le peuple et le roi entre 1789 et le 21 janvier 1793, date de l’exécution du Roi ? Mais il n’en sort que quelques scènes décousues, et superficielles, qu’aucune réflexion ne soutient. Le point de départ de ces rapports, c’est le lavage de pieds des pauvres par le Roi à l’occasion de Pâques ; mais on se demande ce qu’il est censé montrer : le statut initial du Roi, lieutenant de Dieu, père de son peuple et thaumaturge ? Mais la scène est guindée, mécanique : si le roi a déjà perdu le contact avec le peuple, il ne reste pas beaucoup de marge pour développer la problématique. La fuite à Varennes et l’arrestation du Roi suscitent une exclamation assez pauvre, et répétitive : « C’est notre roi, il ne peut pas s’enfuir ». Et le point d’arrivée est très inquiétant : une petite fille trempe son mouchoir dans le sang du Roi guillotiné et Olivier Gourmet, le visage barbouillé, s’écrie : « Le sang d’un tyran, ça porte chance ». Au lieu de reconnaître sa dignité, la Révolution fait régresser le peuple à un stade tribal !

Le film n’arrive donc pas à traiter cette problématique, et il n’y en a pas d’autre : on voit défiler, soulignés par des titres mentionnant les grandes dates, les événements les plus célèbres de la Révolution, qui restent à l’état d’images sans lien entre elles, et sans la moindre analyse. Ainsi, la démolition de la Bastille permet la passage du soleil dans les petites rues du Faubourg Saint Antoine : Adèle Haenel, qui reçoit un rayon sur ses mains, semble le découvrir, et cela la console de la perte toute récente de son bébé (quel symbole !). La marche des femmes à Versailles est tout de suite stoppée par Céline Salette, qui se plante devant elles pour déclarer, pléonastiquement : « Nous marchons sur Versailles pour ramener le Roi » ; on pense à cette scène d’opéra où le chœur chante en boucle : »Partons ! Partons ! » tout en restant sur place. Lors du procès du Roi, les députés défilent interminablement pour demander soit la mort, soit la prison ou l’exil. Cette mise en scène systématiquement plate, statique, rudimentaire est désolante quand on pense aux épopées filmées par Eisenstein sur les révolutions de 1905 (Le Cuirassé Potemkine) ou 1917 (Octobre).

En fait, c’est le principe même du film qui est fautif : on ne peut pas raconter de façon cohérente quatre années d’événements complexes en deux heures. Il fallait choisir un épisode significatif, ou construire un récit analogique. Dans le premier cas, on a Ken Loach qui, dans La Guerre Civile espagnole, choisit les événements de mai 1937, en expliquant les positions des adversaires en présence, dans le cadre d’une problématique claire : faut-il faire d’abord la guerre (contre l’ennemi politique) ou d’abord la Révolution (contre l’ennemi social) ? Dans le second cas, on a Le Direktǿr, où Lars von Trier transpose la résistible ascension d’Hitler/Arturo Ui dans le cadre de l’entreprise néo-libérale. Raconter sans rien éclairer, c’était par contre aussi le défaut du biopic Le Jeune Karl Marx : au lieu de raconter sa vie, il était plus utile de choisir une situation à laquelle appliquer la méthode d’analyse marxiste.

On peut donc se poser la question : pourquoi raconter la Révolution aujourd’hui ? Quel message peut-on tirer du film ? En arrêtant le récit en janvier 93, il présente la Révolution comme accomplie (sans même passer par les questions que pose la Terreur) : là encore, on trouve un lourd symbole ; pendant que Louis XVI monte sur l’échafaud, Basile s’exerce à l’art du verrier, et finit par souffler une sphère parfaite, image d’une cosmogonie, de la création d’un nouveau monde. La Révolution est donc accomplie, réussie, l’égalité, la liberté, la fraternité ont triomphé, et on peut rentrer se coucher. Ce n’est donc pas qu’un film inutile, c’est un film de mauvaise foi, une escroquerie historique, où on ne cesse pas de se gargariser de grands mots abstraits, sans leur donner aucun contenu, et sans nous inciter à nous demander quel contenu ils peuvent avoir aujourd’hui.

C’est là ce qui explique le ratage du film, et de ses acteurs : on ne pourra pas faire de film convaincant sur la Révolution tant qu’on se contentera d’en illustrer le mythe, sans interroger la réalité, sans se poser les questions qui s’imposent, et dont on connaît la réponse d’ensemble, car Marx en a analysé la vraie nature : la Révolution ne s’est pas faite pour le peuple, c’est une Révolution bourgeoise, dont le but était d’instaurer en France, sur le modèle anglais, la société individualiste que requérait le système libéral. Et au lieu de crier sottement « Liberté ! Liberté ! », il faudrait enfin s’intéresser à cette loi qui, dès le mois de juin 1791, a mis en place la société qui est encore, et plus que jamais sous Macron Ier, la nôtre : la loi Le Chapelier, qui a instauré une totale liberté d’entreprise, et enlevé aux ouvriers tout moyen de défense en supprimant les corporations médiévales qui jouaient le rôle de Code du Travail (elles réglementaient la production et les conditions de travail des ouvriers). La Loi Le Chapelier, qui interdisait toute association ouvrière, ou paysanne, a servi à interdire les syndicats et les grèves, jusqu’en 1864, où c’est Napoléon III qui l’a partiellement révoquée, et même 1884.

La récente réforme du Code du Travail est un pas important vers le rétablissement de la loi Le Chapelier – mais cela, Un peuple et son roi l’ignore royalement.





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