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22 septembre 2020

L’enracinement ou la mort ! … – Les moutons enragés



Une réflexion du philosophe jardinier Sylvain Rochex, du site Déscolarisation.org. Ce qui fera plaisir à ceux qui me demandent de ses nouvelles et apprécient ses billets. Une rencontre citoyenne et partage de savoir aura lieu dans la salle polyvalente de Détrier en Savoie (73110) le mercredi 14 novembre à 19h, elle sera animée par l’association Les-Pieds-sur-Terre, contact : [email protected].  Partagez ! Volti

Auteur Sylvain Rochex pour Déscolarisation.org

Illustration

Je ressens le besoin de sonner encore l’alarme concernant l’entropie générale en insistant sur le sujet apocalyptique du déracinement.

Le vivant est un processus néguentropique (l’opposé de l’entropie) qui n’exclut pas le mouvement, mais ce mouvement doit rester dans certaines limites pour ne pas empêcher les rencontres, les interactions fertiles, les liaisons, les échanges, les concentrations, les développements, les cristallisations

Je pourrais vous reparler longuement de la dispersion et du bordel planétaire (j’ai beaucoup écrit là-dessus), mais je voudrais surtout insister sur ce que j’observe au quotidien en matière de déracinement de chacun.

Le fait est là, violent, bouleversant au dernier degré : je ne parviens plus à rencontrer de gens enracinés… et tous ceux que je CROISE, revendiquent à peu de choses près leur déracinement… Et c’est toujours troublant quand quelqu’un vous sort du « moi, moi, moi, je suis spécial là-dessus » alors que le précédent disait la même chose et que le suivant dira aussi pareil.

Tous flottants. Tous là et bientôt ailleurs. Pas de racine.

Ce qui me fait froid dans le dos c’est mon étude statistique personnelle qui me permet de savoir que la prochaine personne que je vais CROISER me dira, elle-aussi, qu’elle n’habite pas vraiment quelque-part.

La situation est toujours la même : je questionne chacun (faussement naïvement) sur le sujet de l’habitat et de l’enracinement et la personne répond toujours un truc dans le genre : « Alors… Ben… en fait… je n’habite pas vraiment quelque-part… en fait… en ce moment je travaille (en CDD) à Besançon parce que la boîte dans laquelle je bossais en Bretagne a une antenne là-bas, et donc j’ai pris un appart sur Besançon, mais ma copine, elle, elle est à Nice dans une coloc et donc je vais souvent à Nice… Après sinon, je suis originaire de Belgique (par ma mère, mais mon père, lui, est polonais) et j’ai fait mes études en Angleterre pendant lesquelles j’ai effectué deux stages de six mois aux USA… et malgré tout… si je pense à me poser un peu quelque-part, j’avoue que j’aimerais vraiment habiter le Canada (car j’y suis allé 3 semaines quand j’étais aux States et j’ai trouvé ça fantastique). (…) Ma boîte, elle vend des moteurs à des Tunisiens, donc malheureusement, je dois souvent me déplacer à Tunis pour la finalisation des contrats et le suivi technique. (…) Je suis vraiment ravi d’être venu te voir dans tes montagnes (— facilité par le fait que j’ai de la famille dans le coin —), je repars ce soir rejoindre ma copine, parce qu’on part en vacances en Corse la semaine prochaine. »

Exagération ce texte ? Absolument pas : MOYENNE (à faible écart-type). Ce texte fictif (mais tellement réaliste) est une moyenne. (Vous pouvez d’ailleurs vous amuser à en écrire d’autres en changeant les lieux et en pensant à quelques-autres situations, ça sera grosso-modo pareil).
Ce phénomène du déracinement se couple à merveille avec ce que j’ai maintes et maintes fois dénoncé : la temporalité étatique-scolaire. Les gens suivent, le petit doigt sur la couture du pantalon, l’organisation générale des week-ends et des vacances (et tout le calendrier de l’État capitaliste) pour opérer leurs sempiternels mouvements.

Mais quand ils se déplacent, ils espèrent trouver quoi là où ils débarquent ? Des enracinés !! (pour s’enraciner avec eux, ou en tout cas pour profiter de leur essence et de leurs fruits d’enracinés). Oui, le paradoxe est là, cuisant : tous les déracinés se déracinent continuellement parce qu’ils sont entourés de déracinés et se mettent en quête d’enracinés qui seraient ailleurs et qu’ils ne trouvent JAMAIS. Et on retrouve le sujet du  » C’est qui qui commence en premier ? »… Il ne leur vient pas à l’idée que pour générer de l’enracinement, ça commence par soi.

Je trouve qu’il y a un pathétique tellement brûlant de penser à la grande auberge espagnole du monde où chacun prend finalement son parti de tomber ce soir-là avec un argentin, un suisse, un chinois, deux français, une espagnole, alors que chacun espérait secrètement passer du temps avec des habitants enracinés à Liège (puisque c’est là qu’on se trouve dans cet autre exemple).

Si on est soi-même un déraciné et qu’on tombe sur un groupe d’enracinés, ce sera comme trouver la solution qu’on cherche, et donc, on s’installera directement avec eux. Mais ne tombant pas sur des enracinés, on repart ! Mais qui donc va s’enraciner en premier ??? Qui va donc avoir le courage de s’arrêter pour laisser pousser ses racines ? Serait-ce le même courage que pour aller vers un monde sans argent et sans école d’État ? Qui commence ?! Qui a le courage de peser pour faire autre chose que de… SUIVRE LE MOUVEMENT ?

Oh je sais qu’ils vont être nombreux à me répondre qu’ils aiment cette constante auberge espagnole, que tout cela est fort joyeux et enrichissant (surtout aidés par l’alcool et toutes sortes de drogues)… Mais ils se mentiront à eux-mêmes car dès le lendemain de cette soirée joyeuse soi-disant pleine d’espoir : quand l’argentin repart (au Maroc) et que l’espagnole prend le train pour l’Allemagne et que s’en vient un autre français d’origine chilienne, un belge, et un turc en remplacement de l’argentin et de l’espagnole, déboule dans la gorge cette amertume dévastatrice du « on ne peut rien construire, rien saisir »… concomitante de cette vérité inavouable qu’on était venu jusqu’ici pour rencontrer des enracinés — et non des déracinés comme soi-même —. Gueule de bois.

Et là, je repense à ma journée d’hier où une fille sur le marché me parlait de son déménagement imminent vers Agen (je suis en Savoie), et elle me disait qu’elle reviendrait souvent par ici car « son cœur était ici » disait-elle… Mais que va-t-elle bien pouvoir construire vers Agen si son cœur est ici… ?!! Et puis, le soir, ce couple de vieux à qui j’ai demandé mon chemin dans une commune et qui m’ont répondu : « on vient juste d’arriver dans le village« … (car même les vieux n’habitent pas et bougent sans cesse).

Voilà pour hier… mais chaque jour m’apporte son lot de déracinés, de gens en ERRANCE, flottants à la surface du globe, arbres sans racine, inconstants, hors-sol… Mais comment tous ces déracinés peuvent-ils s’intéresser aux racines des arbres, à la vitalité du sol et à la fertilité de leur milieu, à l’eau, à la biodiversité et aux problèmes locaux ? Comment aussi, dans ces conditions, s’intéresser à la politique et avoir des désirs communs et construire ensemble ? Comment FAIRE, VIVRE, et S’ORGANISER dans cette constante infidélité du milieu ? Le déracinement de chacun, c’était l’objectif du capitalisme pour faire de chacun des consommateurs permanents (Gagné !). Mais les gens sont sans doute en partie contents car s’occuper de la terre et de la politique, c’est-à-dire être des hommes, ils avaient ça en horreur. Maintenant, grâce au capitalisme, ils ont une bonne excuse pour ne jamais s’intéresser aux choses importantes de la vie et rester des sous-hommes : oui, car ils ne sont pas d’ici ! Ce soir, ou peut-être demain, ils vont repartir. Ben oui, parce que les autres aussi ne sont pas d’ici !

Moi, je suis un voyageur ! Et toi ?

– Moi aussi ! … Alors, sur ce,… Adieu ! Content de t’avoir… croisé…

Ainsi vont les nouveaux croisés, les croiseurs, qui portent leur croix et font une croix sur la Vie.

Sylvain Rochex, le 18 octobre 2018, www.descolarisation.org 

N.B : Conseil de lecture sur le sujet : « L’enracinement » de Simone Weil.



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