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18 August 2019

Les atrocités saoudiennes au Yémen sont pires que la disparition de Jamal Khashoggi (Counterpunch) — Patrick COCKBURN



Le complot visant à assassiner Jamal Khashoggi, comme le prouvent apparemment les preuves audio et vidéo turques présentées aux autorités américaines, est un mélange effroyable de sauvagerie et de stupidité : Jack l’Éventreur rencontre l’inspecteur Clouseau. Aucun de ces éléments n’est surprenant, car la réaction violente excessive à des menaces mineures est une caractéristique traditionnelle d’un régime dictatorial. Comme cela semble être le cas aujourd’hui en Arabie saoudite, l’Irak sous Saddam Hussein a fait d’immenses efforts pour éliminer les critiques exilés qui ne représentaient aucun danger pour le régime.

Le but de ces assassinats et enlèvements présumés n’est pas seulement de faire taire les voix dissidentes, aussi obscures soient-elles, mais aussi d’intimider tous les opposants au pays et à l’étranger en montrant que même un soupçon de critique sera éliminé avec le maximum de force. Mais le manque de jugement est dans la nature des dictateurs car ils n’entendent jamais des opinions contraires aux leurs. L’Irak a envahi l’Iran en 1980 et le Koweït en 1990 avec des résultats désastreux. L’Arabie saoudite a commencé sa guerre au Yémen en 2015, avec des résultats tout aussi catastrophiques, et semble maintenant penser qu’elle peut s’en tirer en assassinant éhontément Khashoggi, comme les enquêteurs turcs l’auraient prouvé. L’Arabie saoudite nie fermement toute implication dans la disparition de Khashoggi et affirme qu’il a quitté le consulat en toute sécurité cet après-midi-là.

Il est important d’observer combien de temps durera le torrent de critiques à l’encontre du prince héritier Mohammed bin Salman et de l’Arabie saoudite. Le président Trump a été modéré dans ses commentaires, en soulignant la nécessité de maintenir les relations avec les Saoudiens en raison du contrat de 110 milliards de dollars de vente d’armes. Certains de ceux qui ont l’habitude de se prosterner devant les monarques du Golfe, comme Tony Blair, sont comiquement réticents à critiquer l’Arabie saoudite malgré les preuves convaincantes du meurtre présentées par la Turquie. Le mieux que Blair puisse faire, c’est de dire que la question devrait être examinée et expliquée par l’Arabie saoudite “parce que sinon, cela va totalement à l’encontre du processus de modernisation”. Même Blair, qui a pourtant l’habitude, à réussi à tomber encore plus bas, et tout cela pourrait aussi n’être qu’un mauvais moment à passer, et laisserait entendre que les élites politiques aux Etats-Unis et au Royaume-Uni ne seront pas choquées longtemps et que les critiques se limiteront au meurtre présumé de Khashoggi.

Il s’agit d’un point important car le meurtre (comme l’ont suggéré les enquêteurs turcs) n’est en aucun cas le pire acte commis par l’Arabie saoudite depuis 2015, bien qu’il soit de loin le plus médiatisé. Quiconque en doute devrait lire un rapport qui vient d’être publié et qui montre que les bombardements et autres activités militaires de la coalition dirigée par les Saoudiens au Yémen visent délibérément les approvisionnements et la distribution de nourriture dans le but de gagner la guerre en affamant des millions de civils de l’autre camp.

Il n’y a rien de collatéral ou d’accidentel dans ces attaques, selon le rapport. Les approvisionnements alimentaires civils sont la cible visée, avec les terribles résultats décrits par l’ONU à la fin du mois de septembre : quelque 22,2 millions de Yéménites, soit les trois quarts de la population, ont besoin d’aide, dont 8,4 millions n’ont pas assez à manger, un chiffre qui pourrait augmenter de 10 millions à la fin de cette année. “C’est sombre “, a déclaré le chef de l’aide humanitaire de l’ONU, Mark Lowcock, au Conseil de sécurité. “Nous perdons la lutte contre la famine.”

Mais il y a ceux de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis et de leurs alliés à Washington, Londres et Paris qui, de toute évidence, ne ressentent aucun regret et sont résolus à créer les conditions d’une famine provoquée par l’homme comme le meilleur moyen de gagner la guerre contre les Houthis qui tiennent encore la capitale Sana’a et les parties les plus peuplées du pays. Telle est la conclusion du rapport très détaillé intitulé “The Strategies of the Coalition in the Yemen War : Aerial Bombardment and Food War” écrit par le professeur Martha Mundy pour la World Peace Foundation affiliée à la Fletcher School de l’Université Tufts au Massachusetts.

Le rapport conclut que ” si l’on considère les dommages causés aux ressources des producteurs de denrées alimentaires (agriculteurs, éleveurs et pêcheurs) parallèlement au ciblage de la transformation, du stockage et du transport des denrées alimentaires dans les zones urbaines et à la guerre économique en général, il est évident que la stratégie de la coalition vise à détruire la production et la distribution des aliments dans les zones sous contrôle de Sanaʿaʾ “. Il ajoute que la campagne de bombardement visant directement les approvisionnements alimentaires semble avoir commencé en 2016 et qu’elle se poursuit et devient plus efficace.

Certains aspects de la guerre alimentaire sont faciles à retracer : sur la côte de la mer Rouge du Yémen, pas moins de 220 bateaux de pêche ont été détruits et les prises de poissons ont diminué de 50 % selon le rapport. Elle cite un incident particulier survenu le 16 septembre, au cours duquel 18 pêcheurs du district d’Al Khawkhah ont été saisis, interrogés et relâchés par un navire de la coalition qui a ensuite tiré une roquette sur “le bateau des pêcheurs qui s’éloignait, tuant tous sauf un d’eux”. Le rapport de cet incident a été nié par la coalition.

La coalition saoudienne a commencé son intervention dans la guerre civile yéménite en mars 2015 du côté du gouvernement d’Abdrabbuh Mansur Hadi et contre les ” rebelles Houthi ” que la coalition prétend sont soutenus par l’Iran. En tant que ministre saoudien de la Défense à l’époque, le prince héritier Mohammed bin Salman était la force motrice derrière l’intervention appelée “Tempête décisive”. La campagne aérienne de la coalition est aidée par le ravitaillement en vol et le soutien logistique des États-Unis tandis que le personnel militaire britannique est stationné dans les centres de commandement et de contrôle.

Au début, les cibles étaient en grande partie militaires, mais la situation a changé lorsque la coalition n’a pas réussi à obtenir le succès militaire rapide auquel ses membres s’attendaient. Selon le professeur Mundy, ” à partir d’août 2015, les objectifs militaires et gouvernementaux seront remplacés par des objectifs civils et économiques, notamment l’infrastructure de l’eau et des transports, la production et la distribution alimentaires, les routes et les transports, les écoles, les monuments culturels, les cliniques et hôpitaux, les maisons, les champs et les troupeaux “.

Copieusement illustré de cartes et de graphiques, le rapport montre l’impact des bombardements et autres activités militaires sur la production et la disponibilité de nourriture pour la population civile. Le manque d’électricité pour pomper l’eau et le carburant des véhicules agricoles a été exacerbé par les frappes aériennes. Mundy dit que “la production animale a été dévastée car les familles dans le besoin ont vendu des animaux et ont eu de plus en plus de difficultés à accéder aux marchés”.

Quand les fermiers arrivent sur un marché, leurs problèmes ne sont pas terminés. Les frappes aériennes de la coalition sont devenues plus meurtrières avec le début du siège du port d’Hodeida sur la mer Rouge par les forces saoudiennes et émiraties en juin. Environ 70 % des importations du Yémen entrent dans le pays par Hodeida, qui compte 600 000 habitants. Le 2 août, le principal marché aux poissons de la ville a été attaqué ainsi que l’entrée de l’hôpital public où de nombreuses personnes étaient rassemblées. En juillet, le roi Salman d’Arabie saoudite a accordé une grâce générale à tous les soldats saoudiens combattant au Yémen.

L’absence de protestations internationales contre la guerre au Yémen et l’implication des Etats-Unis et du Royaume-Uni en tant qu’alliés de l’Arabie Saoudite et des Emirats Arabes Unis contribuent à expliquer un des mystères de la disparition de Khashoggi. Si les Saoudiens ont assassiné Khashoggi, pourquoi s’attendaient-ils à pouvoir commettre cet assassinat sans provoquer un tollé international ? L’explication est probablement que les dirigeants saoudiens s’imaginaient que, puisqu’ils s’en sont tirés avec de pires atrocités commises au Yémen, ils arriveraient bien à gérer tout tollé concernant la mort d’un seul homme dans un consulat saoudien à Istanbul,

Patrick Cockburn

Traduction “des millions de morts sont une statistique, alors la mort d’un membre de l’élite…” par VD pour le Grand Soir avec probablement toutes les fautes et coquilles habituelles.





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