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juillet 21, 2018

En revenant de la Malbaie ou Donald le justicier, par Guillaume Berlat


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Source : Proche & Moyen-Orient, Guillaume Berlat, 18-06-2018

EN REVENANT DE LA MALBAIE OU DONALD LE JUSTICIER1 – Guillaume Berlat. Manifestement, les dirigeants européens, canadien, japonais participants au G7 de Charlevoix/La Malbaie (8-9 juin 2018) n’ont toujours rien compris au film policier de série B dont ils ont été les piètres figurants à l’insu de leur plein gré2. Sidérés, ils le sont. Incrédules, ils le sont. Médusés, ils le sont. Ils ignorent qu’un diplomate surpris est un diplomate désarmé. Ils en sont réduits à ressasser les dernières images d’un film au terme duquel ils pensaient candidement que le Bien l’emporterait sur le Mal, que Six étaient plus forts qu’Un. Ils en sont réduits à disserter sur le choc d’une photo, le poids d’un tweet. Ils n’ont toujours pas saisi que le monde d’hier, c’est fini et que Donald Trump fracture l’Occident3. Le multilatéralisme doit être repensé au moment où la doctrine Trump se résumerait, selon Jeffrey Golberg, à un principe : « On est l’Amérique, bordel ! » (« We’re América, Bitch »)4.

LE CHOC D’UNE PHOTO

Le cliché est rapidement devenu viral. Sur cette photo diffusée au G7, Donald Trump semble tenir tête au reste du monde. Une image qui résume à elle seule les nouvelles fractures occidentales mais donne lieu à des interprétations assez diverses. « L’Occident ébranlé », titre lundi le quotidien allemand Tagesspiegel, à côté de l’image désormais célèbre, prise par un photographe officiel travaillant pour le gouvernement allemand et diffusée sur les réseaux sociaux. Cette photo, dont la composition rappelle celle d’un tableau, paraît résumer, mieux que tous les discours, l’état du monde après le fiasco du G7. Elle paraît répondre à un objectif de communication précis : mettre en lumière la fermeté d’Angela Merkel, qu’on voit entourée d’autres dirigeants du G7. Appuyée en avant, les mains sur une table, elle semble tenir tête à Donald Trump, voire réprimander le chef d’État américain assis en face d’elle. « En politique, il n’y a pas que les contenus qui sont importants, les images le sont aussi », souligne le quotidien.

À chacun sa version. Beaucoup voient plutôt Donald Trump sortir vainqueur de ce cliché. Il « reste assis pendant que les autres personnes présentes sont debout », souligne une chercheuse américaine, une manière pour lui d’« affirmer sa propre autorité avec une diffusion mondiale ». Pour l’entourage du milliardaire américain, l’image de Donald Trump impassible face aux Européens traduit surtout la fermeté du héraut de « l’Amérique d’abord ». « Encore un de ces G7 où les autres pays attendent que les États-Unis soient éternellement leur banquier. Le président leur dit clairement que c’est fini », a commenté sur twitter John Bolton, le conseiller à la sécurité nationale de la Maison-Blanche. Le sentiment qui prédomine en Allemagne est celui de la fin d’une époque, d’une césure dans la relation transatlantique, paradigme sur lequel le pays s’était largement reconstruit après 1945. Le chef de la diplomatie allemande, Heiko Maas, a estimé que Donald Trump a détruit « très rapidement une quantité incroyable de confiance » mutuelle. Traditionnellement très atlantiste, Angela Merkel a parlé d’« un pas décisif » franchi par le président américain. Elle se rallierait désormais à la vision macronienne d’une Europe puissance et souveraine, acceptant l’idée d’une force d’intervention commune européenne et appelant l’Europe à mieux défendre ses intérêts « au risque sinon de se faire écraser dans un monde où dominent des pôles très forts »5.

LE POIDS DU TWEET

La conclusion chaotique du sommet du G7, à l’issue duquel Donald Trump s’est désolidarisé du communiqué final (notons qu’il n’a jamais signé le moindre document), marque un moment important sur le plan de la diplomatie internationale, fragilisant le bloc occidental et donnant l’occasion à la Russie et à la Chine de mettre en avant leur unité6. Le Premier ministre canadien Justin Trudeau est responsable de l’échec du sommet du G7 car il « nous a poignardés dans le dos », affirme dimanche Larry Kudlow, le principal conseiller économique de Donald Trump. « Il a tenu une conférence de presse et dit que les États-Unis étaient insultants », estimant que les déclarations de Justin Trudeau constituaient « une trahison ».

Quelques heures après les propos du canadien, Donald Trump a retiré son soutien au communiqué final du G7 malgré le compromis qui avait été trouvé sur les questions commerciales. « Nous avons donné notre accord, nous avons fait des compromis sur le communiqué, nous nous sommes associés au communiqué, en toute bonne foi », a expliqué Larry Kudlow. « C’est une trahison, il nous a doublés, pas seulement le président Trump, mais aussi les autres membres du G7 », a-t-il ajouté. Quant à la réaction de Donald Trump, qui avait également traité Justin Trudeau de personne « malhonnête et faible », elle est destinée à ne pas « montrer de faiblesse » avant son sommet avec Kim Jong-un sur la dénucléarisation de la Corée du Nord. « Nous ne pouvons pas mettre M. Trump en position de faiblesse avant les discussions avec les Nord-Coréens », qui doivent se tenir mardi matin à Singapour, a déclaré Larry Kudlow.

L’attitude du président américain n’a pas tardé à provoquer des réactions de la France et de l’Allemagne. La présidence française a souligné le 10 juin 2018 a dénoncé « incohérence » et « inconsistance » après la volte-face de Donald Trump. « Nous avons passé deux jours à avoir un texte et des engagements. Nous nous y tenons, et quiconque les quitterait le dos tourné montre son incohérence et son inconsistance », a fait valoir l’Élysée, soulignant que « la coopération internationale ne peut dépendre de colères ou de petits mots. Soyons sérieux et dignes de nos peuples. Nous nous engageons et nous tenons. » « La France et l’Europe maintiennent leur soutien à ce communiqué, tout comme, nous l’espérons, l’ensemble des membres signataires », a conclu la présidence. Cela nous fait une belle jambe !

Les présidents russe et chinois, Vladimir Poutine et Xi Jinping, ont affiché le 10 juin 2018 leur unité et loué l’expansion de leur bloc asiatique, l’Organisation de coopération de Shanghai, face à un G7 miné par ses divisions. Lors du sommet de l’OCS qui s’est tenu pendant deux jours dans la ville portuaire de Qingdao, Xi Jinping a souhaité la « bienvenue » à deux nouveaux venus, l’Inde et le Pakistan, au sein du bloc créé en 2001. L’OCS vise à accroître la coopération économique et sécuritaire entre ses membres et comprend également les ex-républiques soviétiques d’Asie centrale du Kazakhstan, du Kirghizstan, du Tadjikistan et d’Ouzbékistan. Le président iranien Hassan Rohani, dont le pays est observateur à l’OCS, s’y est rendu pour s’assurer du soutien de Pékin et Moscou à l’accord sur le nucléaire iranien après sa dénonciation par Washington. Avec l’accueil de l’Inde et du Pakistan dans ses rangs, l’OCS « devient encore plus forte », a salué le chef du Kremlin. La « coopération » est plus que jamais nécessaire alors que « l’unilatéralisme, le protectionnisme et les réactions opposées à la mondialisation prennent de nouvelles formes », a pour sa part estimé le président chinois. « Nous devons rejeter la mentalité de guerre froide et de confrontation entre les blocs, et nous opposer à la recherche effrénée de sécurité pour soi-même aux dépens des autres, afin d’obtenir la sécurité pour tous », a affirmé Xi Jinping, sans jamais citer nommément les États-Unis. Les règles de l’Organisation mondiale du commerce et le système commercial multilatéral doivent être respectés, a encore soutenu Xi Jinping, dont le pays est engagé dans des discussions difficiles avec les États-Unis pour éviter une guerre commerciale. « Nous devons rejeter les politiques égocentriques, à court terme et d’isolement », a-t-il ajouté. La démonstration d’unité de l’OCS se veut le miroir inversé des divisions qui ont miné le sommet du G7, sabordé après sa clôture par le président américain qui a retiré son soutien au communiqué final qu’il avait auparavant avalisé. Vladimir Poutine a ironisé en marge de ce sommet sur le « babillage inventif » du G7, qu’il a appelé à engager une « vraie coopération »7.

Mais, aucun de ses brillants esprits de la cellule diplomatique de l’Élysée ou du Quai d’Orsay n’avait envisagé cette hypothèse de l’échec et ne semble se poser la question essentielle de l’utilité du G7, de son adéquation au monde d’aujourd’hui et de demain ?8 Emmanuel Macron s’est, une fois de plus, ridiculisé9.

L’heure de vérité a enfin sonné. Les bonnes âmes occidentales, Jupiter en tête, commencent tout juste à comprendre ce qu’est l’Amérique10 ainsi que son président11. C’était un secret de polichinelle pour tout un chacun sauf pour elles. Le monde est malade de l’Amérique, qu’on le veuille ou le non ! Combien de rebuffades, d’humiliations, de retraits d’accords internationaux, d’organisations internationales, de mépris du multilatéralisme devront-ils subir pour qu’ils se décident enfin à penser le monde du XXIe siècle, à le réinventer sans aller quémander, tels de serviles laquais, un nihil obstat de l’Oncle Sam ? En principe, on est censé apprendre de ses erreurs. Récompensé Jupiter l’a été de toutes ses bassesses : visite grotesque à Washington, bombardement illégal de la Syrie, relai des demandes de Washington sur les programmes balistiques de l’Iran, sur sa présence en Syrie…, participation au Small Group sur la Syrie pour enfourcher les thèses américaines, dédain de la francophonie… Son grand ami américain, Donald le justicier lui a administré un magistral coup de pied sur la partie la plus charnue de son individu12. À quand les actes forts et indépendants ? Quelle attitude adopteront les Européens lors du prochain sommet de l’OTAN des 11 et 12 juillet prochains à Bruxelles, hormis mettre en avant leur nouveau « Fonds européen pour la défense »13 ? Voici le refrain de la nouvelle chanson dans le vent, en revenant de la Malbaie ou Donald le justicier !

1Walt Disney, Supplément du Journal de Mickey, Donald le justicier, Mickey Parade, 1974.
2Guillaume Berlat, G7 de Charlevoix, la fin d’un monde, www.prochetmoyen-orient.ch , 11 juin 2018.
3Pascal Lamy (propos recueillis par Frédéric Lemaître), « Trump fracture l’Occident », Le Monde, 13 juin 2018, p. 25.
4Sylvie Kaufmann, « On est l’Amérique, bordel ! », Le Monde, 14 juin 2018, p. 21.
5G7 : Trump et Merkel : la photo qui fait débat, www.lepoint.fr , 11 juin 2018.
6Marc Semo, La volte-face américaine dynamite le G7, Le Monde, 12 juin 2018, p. 4.
7G7 : Donald Trump renverse la table de la diplomatie internationale, www.lepoint.fr , 10 juin 2018.
8Marc Semo, Quel avenir pour le G7 ?, Le Monde, 15 juin 2018, p. 20.
9Lonesome cowboy, Trump : G7 et match, Le Blog : Lonesome Blog, www.mediapart.fr , 15 juin 2018.
10Guillaume Berlat, États-Unis ou États voyous, www.prochetmoyen-orient.ch , 19 septembre 2016.
11Jean Daspry, Donald Trump veut réformer le machin, www.prochetmoyen-orient.ch , 11 septembre 2017.
12Jack Dion, Comment Macron s’est trumpé sur toute la ligne, Marianne, 15-21 juin 2018, p. 54.
13Jean-Pierre Strobbants, Bruxelles présente son Fonds européen pour la défense, Le Monde, 14 juin 2018, p. 3.

J.P. BEMBA OU LES DÉLICES DE LA CPI – Jean Dasrpy. La sentence est tombée comme un coup de massue, non pour le prévenu, Jean-Pierre Bemba mais pour le juge, la Cour pénale internationale ! En effet, le 8 juin 2018, la chambre d’appel de la Cour pénale internationale a prononcé l’acquittement à la majorité des juges de l’ex-premier ministre de la République du Congo (RDC) condamné en première instance à 18 ans d’emprisonnement en 2008 pour crimes de ses milices commis en République centrafricaine (RCA) entre 2002 et 2003. Bien qu’ayant quitté la prison de Scheveningen à La Haye dans laquelle il vient de passer dix ans, Jean-Pierre Bemba se trouve désormais en liberté provisoire, la Cour devant encore se prononcer sur la peine qu’il encourt pour subornation de témoins14. Ce verdict accablant soulève une double question : celle de ses méthodes de travail dans l’affaire Bemba mais aussi celle de sa pertinence et de sa légitimité au moment où elle va célébrer en fanfare son vingtième anniversaire.

LE PROCÈS BEMBA OU LE PROCÈS DE L’AMATEURISME DES MAGISTRATS

Le moins que l’on puisse dire est que le dossier de l’accusation était faible, voire très mal ficelé. Ce qui ne constitue pas une réelle surprise tant l’affaire Bemba fut bâtie sur un postulat politique et non juridique, ce qui aurait été la moindre des choses devant la CPI. En 2008, l’ex-procureur, Luis Moreno Ocampo, qui s’est illustré depuis pour ses turpitudes15, avait décidé de poursuivre – sous l’influence de certains diplomates et autres droits de l’hommistes – pour en finir avec le face-à-face opposant Joseph Kabila, fraichement élu à la tête de la RDC et Jean-Pierre Bemba en 2006. Depuis des mois, le procureur recevait des témoignages accablants de la Fédération internationale de ligues des droits de l’homme (FIDH) accablant les hommes de Jean-Pierre Bemba, envoyés au secours du président Ange-Félix Patassé menacé par la rébellion de François Bozizé (président de la RDC de 2003 à 2013). Le résultat était là : rien qui, en droit ne démontre l’implication personnelle de Jean-Pierre Bemba, ce qui est confirmé par le fait que ni Ange-Félix Patassé, ni François Bozizé n’aient jamais été inquiétés. Mais il sera condamné en 2008. Pourquoi ? Présidente de la Cour surfant sur les émotions, ne prêtant pas attention au travail bâclé de l’autorité de poursuite, telles sont les principales raisons de cette étrange condamnation à 18 ans d’emprisonnement. Il est vrai que la Cour avait à cœur de prouver qu’elle existait et qu’elle sévissait (Charles Taylor du Libéria ou Slobodan Milosevic de Serbie). Il faut y ajouter une vision humanitaire de des magistrats qui dépassent le cadre de leur mandat. Condamnation sur la base de preuves irréfragables et non sur des supputations. La Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg exige d’aller au-delà du doute raisonnable.

LE PROCÈS BEMBA OU LE PROCÈS DE LA COUR PÉNALE INTERNATIONALE

C’est que l’affaire Bemba – qui vient de passer dix ans en prison – est symptomatique des dérives d’une institution qui nous était présentée, il y a peu encore, comme le fleuron de la Justice pénale internationale, le must pour les juristes et pour les faux indignés. Au fil des années, les maux généraux de la CPI sont devenus un secret de polichinelle pour tous ceux qui souhaitaient aller au-delà de l’écume des jours. L’acquittement de Jean-Pierre Bemba constitue le miroir des multiples faiblesses de la Cour. À l’absence de vision, l’amateurisme – ce qui est gravissime pour pareille institution – et le recours à l’affect, s’ajoute la complexité de son mandat. La Cour enquête le plus souvent sur des pays instables (entre guerre et paix) et subit, par-dessus de marché, des pressions politiques inadmissibles de certains États parties au statut de la Cour. La France n’est pas exempte de reproches dans ce domaine16. Faire valoir ses intérêts stratégiques en lieu et place de l’intérêt juridique général ne constitue pas le meilleur moyen de crédibiliser cette juridiction ! Comme le souligne justement Stéphanie Maupas, par sa politique pénale bancale, la Cour fournit les armes de ses défaites successives. Persuadée d’obtenir la coopération des États en acceptant de se soumettre, elle utilise rarement les pouvoirs dont elle dispose. On comprend mieux, dans ces conditions, les critiques qu’elle concentre de la part des pays africains (certains ont quitté le navire), de la Russie, des États-Unis, d’Israël qui stigmatise sa dépendance et sa partialité, le comble pour la CPI. Souvenons-nous que l’affaire Laurent Gbagbo instruite depuis 2011 présente certaine similarités avec l’affaire Jean-Pierre Bemba17. Elle pourrait tourner à la farce tant le dossier de l’accusation fond comme neige au soleil au fil de mois. La Cour pénale internationale pourrait-elle se permettre un second et cinglant désaveu alors même que la santé de l’ex-président ivoirien est chancelante ? Nous le saurons très prochainement.

Tout procès se finit par un procès de la Justice ! On ne saurait mieux dire dans le cas d’espèce. À trop vouloir imposer la paix par le droit, on court le risque de jouer le droit contre la paix18. En juillet 2018, la Cour pénale internationale célébrera le vingtième anniversaire de son traité fondateur. Il est indispensable qu’elle procède à un sérieux exercice d’introspection pour aborder dans de meilleures conditions la suite. L’autocritique n’est pas encore le genre de la Maison en matière d’enquête boiteuse. Jamais la moindre sanction n’a été prononcée contre les hordes d’enquêteurs et de substituts de l’école Ocampo. L’affaire Gbagbo pourrait fournir à la Cour l’occasion de se ressaisir et de faire un mea maxima culpa. Faute de quoi, le risque est grand que ne se reproduisent à l’identique les délices de la CPI dans l’affaire Jean-Pierre Bemba.

14Stéphanie Maupas, Le procès Bemba, symbole des échecs de la CPI, 15 juin 2018, p. 3.
15Guillaume Berlat, Justice pénale internationale : le tour est joué… ou presque, www.prochetmoyen-orient.ch , 4 décembre 2018.
16Jean Daspry, Tartuffe se démasque ou la comédie de la CPI, www.prochetmoyen-orient.ch , 1er janvier 2018.
17Jean Daspry, Laurent Gbagbo : de la vilénie de la CPI à la duplicité de Paris, www.prochetmoyen-orient.ch , 19 février 2018.
18Jean Daspry, La paix par le droit ou le droit contre la paix, www.prochetmoye-orient.ch , 14 mai 2018.

(RE)DÉCOUVRIR NICOLAS MACHIAVEL DIPLOMATE – Jean Daspry. Qui ne connait la vie tumultueuse et mouvementée de Nicolas Machiavel (1469-1527), ce florentin (surnom de François Mitterrand) auteur du Prince19. Cet ouvrage, qui n’a pas pris la moindre ride en cinq siècles, permet de mieux appréhender la personnalité de ce personnage aux multiples facettes et de mieux cerner sa pratique de la fonction diplomatique qu’il va exercer au cours de plusieurs missions à l’étranger (Allemagne et France en particulier). Son approche de la diplomatie n’a pas pris la moindre ride et se révèle d’une particulière actualité à analyser les spasmes d’un monde sans maître.

APPROCHE DE LA POLITIQUE PAR LE PRINCE MACHIAVÉLIEN

Comment résumer sommairement cette œuvre monumentale ? Machiavel est un patriote qui craint de voir son pays démantelé par les puissances rivales. Il dédicace son Prince au Prince Médicis (Roi de Florence). Ainsi, son but est de conseiller les princes pour l’unification de l’Italie. Sa méthode appartient donc au réalisme politique. Le Prince machiavélien doit être pourvu de vertus morales et politiques (fondée sur la ruse et le force), doit maîtriser l’art de la guerre, unique objet du pouvoir. Toute paix est ainsi une paix armée. Un bon Prince se maintiendra s’il détient la VIRTU, sens de l’anticipation, et la PRUDENCE, art de saisir les situations singulières. La fortune étant un « fleuve impétueux », le Prince doit prévenir les affres du destin, agir pour anticiper le futur. Le Prince doit toujours s’attirer la sympathie du peuple et s’appuyer sur les puissants. Aimé et craint à la fois, le Prince peut se montrer cruel si la situation l’exige, mais toujours dissimuler et paraître juste au peuple (différence entre l’être du Prince et son paraître). La raison d’Etat prime sur le respect de la morale20. Quel dirigeant politique actuel ne peut revendiquer tout ou partie de l’héritage du Prince de Machiavel ?

APPROCHE MACHIAVÉLIENNE PRATIQUE DE LA DIPLOMATIE

Rares, par contre, sont ceux qui savent que Nicolas Machiavel nous a livré sa vision de la chose de l’extérieur fondée sur une savante combinaison des enseignements politiques puisés chez les historiens anciens (la théorie) et des leçons tirées de quatorze années de pratique de la diplomatie (la pratique). Jean-Yves Bouriaud procède à une sélection utile de quelques correspondances adressées par le diplomate Machiavel à la « Signoria » (le gouvernement de Florence) à l’issue de ses séjours en France et en Allemagne au début du XVIe siècle21. À découvrir ses nombreuses correspondances diplomatiques, on découvre un Machiavel qui possède à la perfection l’art d’informer son gouvernement de la situation intérieure dans le pays qu’il visite. Le moins que l’on puisse dire est qu’il est un observateur averti de la « psychologie des peuples »22. S’agissant de notre pays, il écrit : « La France, en raison son étendue et de la commodité de ses grands fleuves, est grasse et opulente » ou bien « Les peuples de France sont soumis et parfaitement obéissants et ont une grande vénération pour leur roi ». Il peaufine son analyse ainsi : « Les Français sont, par nature, plus impétueux que vaillants ou habiles, et si, lors du premier assaut, ils s’amollissent et se découragent au point de se faire aussi pleutres que des femmes », rappelant la formule de César : « Les Français sont au début plus que des hommes, et, à la fin, moins que des femmes ». Cela ressemble à L’étrange défaite de Marc Bloch ! Pour ce qui est de l’Allemagne, il a également la dent dure : « L’empereur allemand ne représente plus la force… Il règne sur un pays oligarchique où les princes, ses électeurs, suivent des voies diverses. L’Empire n’est qu’une formule de chancellerie. C’est pour cela qu’il est favorable à la paix ». De ces analyses diplomatiques, il tire des conclusions parfaitement ciselées sur la capacité (ou l’incapacité) des monarques à transiger, à se lancer dans des aventures guerrières extérieures.

ACTUALITÉ DE LA DÉMARCHE MACHIAVÉLIENNE DE LA DIPLOMATIE

Force est de constater que les leçons de diplomatie que nous donne Nicolas Machiavel conservent aujourd’hui toute leur pertinence, toute leur actualité. Il résume parfaitement le rôle du diplomate qui est souvent perdu de vue par ces temps de foudre jupitérienne et de buzz médiatique. L’ambassadeur n’est plus seulement une noble entité représentative mais un légat « offensif » à qui l’on va demander de mettre toute sa sagacité au service de l’État qui le mandate, et d’en orienter ce faisant la politique étrangère. N’est-ce pas ce que l’on devrait attendre en toute logique de l’expertise des diplomates (Cf. ceux du corps d’Orient) et non se contenter d’écrire ce que le Prince attend qu’on lui dise (Cf. la servitude volontaire) après avoir consulté les « cabinards » omnipotents et omniscients et les « visiteurs du soir » à courte vue ? Si l’on avait pris la peine d’écouter certains brillants esprits de la Maison des bords de Seine, nous nous serions épargnés la débandade diplomatique des « révolutions arabes » (Libye, Syrie…) que nous payons aujourd’hui au prix fort. Par ailleurs, en quelques phrases et quelques observations sur l’Empire allemand d’il y a cinq siècles, Nicolas Machiavel nous transporte dans l’Europe de Bruxelles qu’il semble connaître aussi bien que nous : « De ses fréquents désordres naissent de fréquents besoins, de ses fréquents besoins ses fréquentes requêtes, de ses requêtes les fréquentes Diètes, et de son manque de jugement la faiblesse de ses décisions et l’extrême faiblesse de leur exécution ». Au-delà de ces prescriptions, Nicolas Machiavel nous livre la clé du succès d’une politique étrangères – trop souvent perdue de vue à l’époque de la com’ et du bruit médiatique colporté par nos perroquets à carte de presse – dans une formule ô combien pertinente : « Cela rend difficile les ambassades auprès de lui, car le rôle le plus important qu’ait un ambassadeur à l’étranger, pour un prince et une république, est de bien prévoir le futur, les négociations autant que les évènements. Car qui les prévoit et les fait bien comprendre à son supérieur est cause que celui-ci peut avancer ses affaires et prendre des mesures en temps voulu. Cela, quand, c’est bien fait, honore qui est à l’étranger et profite qui est à la maison, et quand c’est mal fait, c’est l’inverse ». Les ambassadeurs jupitériens aplaventristes pourraient en prendre de la graine.

Nous recommandons vivement à tous nos lecteurs avides de découvrir les arcanes de la diplomatie la lecture de cet opuscule au style vif, précis, concret et opérationnel. Comme nous, ils apprendront énormément de choses sur la réalité des relations internationales et de la pratique d’une authentique diplomatie au service d’une stratégie de long terme. Il nous rappelle fort justement « qu’exécuter avec fidélité une mission est facile à quiconque est bon citoyen, mais l’exécuter avec efficacité est plein de difficultés ». C’est pourquoi, il est utile de découvrir ou de redécouvrir les enseignements du diplomate, Nicolas Machiavel !

19Nicolas Machiavel, Le Prince, Folio, 1995.
20www.la-philosophie.com
21Nicolas Machiavel, L’art de la diplomatie. La France et l’Allemagne, Perrin, 2018.
22Éric Zemmour, Machiavel et la psychologie des peuples, Le Figaro, 31 mai 2018, p. 15.

IRAN : SAUVER L’ACCORD – François Nicoullaud/“à contre-courants”, 12 juin. Rude école pour Emmanuel Macron que la gestion du dossier iranien. Il y découvre toutes les chausse-trappes de la diplomatie dans le paysage tourmenté du Moyen-Orient. En septembre dernier, à l’Assemblée générale des Nations-Unies, il avait présenté, en un hymne au multilatéralisme, sa vision alternative à la ligne de Donald Trump, qui, la veille, à la même tribune, avait décrit l’accord nucléaire de Vienne comme « l’un des pires et plus biaisés » jamais conclus par les États-Unis. Le Président français propose alors au contraire de le protéger, tout en évoquant la nécessité de trouver des solutions à l’expiration dans le temps de ses principales dispositions, ainsi qu’aux menaces soulevées par l’activité balistique iranienne.

Puis, à la mi-octobre, quand Donald Trump « décertifie » l’accord de Vienne, geste présenté comme un premier pas vers un retrait des États-Unis, Emmanuel Macron, au cours d’une conversation avec le Président iranien, Hassan Rouhani, confirme à nouveau l’attachement de la France à l’accord. Il fait aussi état de la nécessité de « dialogue » et de « progrès » sur le programme balistique iranien et les questions de sécurité régionale. Il annonce la prochaine visite à Téhéran de son ministre des affaires étrangères pour évoquer ces sujets. Le service de presse de l’Elysée précise enfin qu’« un déplacement en Iran du président français, à l’invitation du président Rouhani, a été envisagé ». Cette information – ce serait la première visite d’un dirigeant occidental majeur sous la République islamique — soulève alors beaucoup d’attentes.

En novembre, le Président français, au cours d’une conférence de presse à Dubaï avant de se rendre à Riyadh pour y faire connaissance du Prince héritier, Mohammed ben Salman et tenter de régler le cas Hariri, défend fermement la relation franco-iranienne, réaffirme son attachement à l’accord de Vienne, mais souligne la nécessité de le compléter « avec deux piliers, une négociation sur l’activité balistique de l’Iran, avec des sanctions si besoin, et une discussion stratégique encadrant l’hégémonie iranienne dans toute la région ». Le glissement sémantique perceptible dans l’usage des mots « négociation », « sanctions », « hégémonie », provoque un sursaut à Téhéran, où l’on considère ces sujets comme non-négociables. Le ton tend à s’aigrir. Si les propos officiels restent mesurés, il n’en est pas de même dans les milieux d’opposition au Président Rouhani, d’autant que quelques jours plus tard, Emmanuel Macron invite publiquement l’Iran à adopter « une position moins agressive au Proche-Orient ». Le dialogue se poursuit mais les propos à l’emporte-pièce commencent à voler. En décembre, Jean-Yves le Drian, ministre des affaires étrangères, lance dans une émission télévisée : « La présence iranienne et la volonté iranienne de faire un axe de la Méditerranée à Téhéran, non ! ». Quelques jours plus tard, Ali Akbar Velayati, conseiller diplomatique du Guide suprême, confie à une agence de presse : « Si la France veut conserver sa crédibilité internationale, elle ne devrait pas suivre aveuglément les Américains… le Président français se comporte en ce moment comme le caniche de Donald Trump ».

GLISSEMENT VERS LE BAS DE LA RELATION

Malgré ces échanges peu amènes, la visite de Jean-Yves le Drian à Téhéran pour évaluer l’opportunité d’une visite du Président est maintenue. Il s’y rend en mars mais se heurte à un mur dès qu’il évoque la possibilité d’une négociation sur le balistique ou le rôle de l’Iran dans la région. Il est symptomatique qu’Ali Shamkani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, le reçoive en grand uniforme d’amiral (un an avant, il était en civil pour recevoir son prédécesseur Jean-Marc Ayrault). Le ministre français conclut sobrement qu’il y a « encore beaucoup de travail à faire ». L’on ne parle plus d’une visite du Président.

A la mi-avril, la relation se dégrade encore avec les frappes françaises en Syrie, aux côtés des Américains et des Britanniques, pour punir – plutôt symboliquement – Bachar el Assad de son dernier usage de l’arme chimique. Le Guide suprême, Ali Khamenei, accuse les dirigeants des trois nations d’avoir commis un crime majeur. Même si les canaux de communication sont maintenus, la relation touche un point bas.

CONVAINCRE TRUMP DE RESTER DANS L’ACCORD

Les choses se passent-elles mieux du côté de Donald Trump ? Fin 2017, début 2018, les Européens se sont affairés pour définir avec les Américains les mesures qui pourraient être prises pour les convaincre de demeurer dans l’accord de Vienne. Les trois pays parties à l’accord, Allemagne, France et Grande-Bretagne, poussent l’Union européenne à la prise de nouvelles sanctions contre l’Iran, mais peinent à convaincre leurs partenaires. Emmanuel Macron, pour sa part, confiant dans la relation personnelle qu’il a tissée avec Donald Trump, se rend fin avril à Washington avec l’espoir de l’amener à revenir sur son intention de quitter l’accord. Il va loin dans sa direction en évoquant un processus fondé sur « quatre piliers » : renforcement de l’accord actuel, prolongation de ses dispositions dans le temps, « endiguement de l’influence militaire » de l’Iran dans sa région, « surveillance de son activité balistique ». Mais rien n’y fait, le 8 mai, Donald Trump sort de l’accord.

D’UNE SEQUENCE A L’AUTRE

Quelles leçons tirer de tous ces efforts ? Après coup, il est aisé d’expliquer pourquoi ils n’avaient aucune chance d’aboutir. Mais Trump aurait pu retarder une fois de plus son choix, ou encore assortir le retrait américain d’atténuation de ses effets sur les entreprises européennes. Ceci aurait alors été salué comme une victoire de la diplomatie française. Finalement, les positions des antagonistes se sont révélées irréconciliables. Côté iranien, il était inutile d’espérer convaincre la République islamique de modifier l’accord de Vienne ou de négocier un élément crucial de souveraineté et de défense nationales comme son programme balistique. L’évocation de possibles sanctions pour la faire céder a fait le reste. Un regard sur l’histoire de ce pays, sur la façon dont il se crispe sous la pression, aurait évité de se nourrir d’illusions. Côté États-Unis, l’affaire a révélé ce qui n’était pas forcément concevable au départ, à savoir la haine viscérale de Donald Trump à l’égard d’Obama, le menant à effacer, quel qu’en soit le prix, les traces de son prédécesseur dans l’histoire : l’« Obamacare », l’accord avec l’Iran.

Cette séquence close, s’en ouvre une autre au moins aussi difficile, présentant une équation à trois lourdes inconnues : comment éviter une guerre commerciale avec les États-Unis, tout en maintenant l’Iran dans l’accord nucléaire par suffisamment de commerce et d’investissement, sans mettre en péril l’unité européenne ? Que l’on parle en cette affaire de l’isolement de l’Amérique rappelle la célèbre manchette du Times (d’ailleurs apocryphe) : « Brouillard sur la Manche, le continent isolé ». En cette affaire, hélas, l’Europe, pour le moment, semble plus perdue dans le brouillard que l’Amérique de Trump.

Elle a certes réactivé une directive de 1996 censée bloquer en Europe les sanctions américaines, et envisage de recourir à l’arbitrage de l’Organisation mondiale du commerce. Mais la première décision ne vaut que pour les entreprises n’ayant pas d’exposition aux États-Unis, ce qui les soumet de fait à la loi américaine, et la deuxième ne produira ses effets qu’à l’issue d’une longue procédure, si elle aboutit jamais.

NEGOCIER, NEGOCIER SANS CESSE

Il faut bien revenir à la diplomatie. « Le dialogue, encore et toujours. Échanger, tenter de convaincre, sans cesse, pour défendre les intérêts des Français et aussi de tous ceux qui croient que le monde ne se construit qu’ensemble » vient de nous dire Emmanuel Macron à la veille de la réunion du G7. Il a sans doute conscience de faire écho à un illustre prédécesseur, rien moins que le Cardinal de Richelieu, qui écrivait dans son testament politique (il aurait tweeté aujourd’hui) : « négocier sans cesse, ouvertement ou secrètement, en tous lieux, encore même qu’on n’en reçoive pas un fruit présent et que celui que l’on peut en attendre à l’avenir ne soit pas apparent, est chose du tout nécessaire pour le bien des Etats ». C’est bien la situation dans laquelle l’on se trouve aujourd’hui.

UNE VISITE DU PRESIDENT FRANÇAIS A TEHERAN

Au sortir de ces généralités, de quelles cartes dispose notre Président pour espérer débloquer la relation de l’Europe, donc de la France, avec l’Iran ? Pas plus qu’un deux de trèfle sur le rôle de l’Iran dans la région, mais là, le temps va peut-être faire son œuvre pour réduire les ambitions de Téhéran. Ses positions en Irak, en Syrie, commencent à donner des signes de fragilité. Et rien n’empêche, au contraire, d’aller dans le sens du discours du ministre iranien des Affaires étrangères quand il prêche pour un dialogue multiforme appelé à déboucher sur « un pacte régional de non-agression ».

Sur le dossier balistique iranien, plutôt que d’appeler simultanément à des négociations et à des sanctions, ce qui répète les erreurs des négociations passées et ne conduit évidemment à rien, mieux vaut, là encore, encourager au multilatéralisme. L’Iran, sur cette question de souveraineté, ne fera de concessions que mutuelles.

Sur le nucléaire enfin, pour tenter de conserver les Iraniens dans l’accord, la France peut d’abord, dans le cadre européen, contribuer à mettre au point un programme ambitieux de coopération et d’investissements dans des secteurs épargnés par les sanctions américaines : l’agriculture, l’agro-alimentaire, la santé, la protection de l’environnement, l’université. Mais il est inutile de vouloir chercher à réviser l’accord nucléaire actuel, imparfait sans doute, mais comme tous les accords, fondés par nature sur des compromis. Mieux vaudrait, tout simplement, prendre rendez-vous pour le moment où ses principales clauses d’expiration approcheraient de leur terme.

Enfin, une visite du Président français à Téhéran devrait pouvoir être remise dans la balance, si l’Iran de son côté, s’engageait solennellement en cette occasion à continuer à respecter l’accord de Vienne. Un tel déplacement prendrait alors tout son sens.

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Source : Proche & Moyen-Orient, Guillaume Berlat, 18-06-2018

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