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mai 26, 2018

Apparences et réalités de la commémoration de Charles Maurras [3e partie] De l’urgence de la réédition des « collabos » au rôle du Haut comité aux commémorations nationales de 2011 à 2018


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Dernière partie de cet article détaillé sur la commémoration de Charles Maurras – afin de faire vivre le débat historique. Nous publierons les réponses d’historiens à cet article.

I. Apparences et réalités de la commémoration de Charles Maurras

II. Une commémoration-célébration par un biographe faisant l’unanimité des « historiens du consensus »

III. – De l’urgence de la réédition des « collabos » au rôle du Haut comité aux commémorations nationales de 2011 à 2018

Apparences et réalités de la commémoration de Charles Maurras, par Annie Lacroix-Riz [2e partie]

Par Annie Lacroix-Riz, professeur émérite université Paris 7

III. – De l’urgence de la réédition des « collabos » au rôle du Haut comité aux commémorations nationales de 2011 à 2018

  • A-Une mission civique et critique, rééditer les fascistes?

Début janvier 2018, moins d’un mois après cette série télévisée si typique des révisions historiques en cours, Pascal Ory était une nouvelle fois intervenu sur une question qui le taraude depuis plusieurs années, comme nombre d’éditeurs et d’intellectuels français : la réédition de la littérature collaborationniste, antisémite, anti-rouges, anti-métèques d’avant-guerre et d’Occupation en général, celle de Céline en particulier : celle qui avait connu son heure de gloire sous l’Occupation, quand les éditeurs français et aryens, d’une part, gagnaient de l’argent avec cette prose ignominieuse, d’autre part, participaient sans état d’âme apparent, à l’aryanisation alors à l’ordre du jour. En témoigne l’offre de participation des grands éditeurs, Gaston Gallimard, pendant toute l’année 1941, à l’aryanisation de Calmann-Lévy : les « fonds Barnaud » (directeur général de la banque Worms et délégué général aux relations économiques franco-allemandes) en ont conservé la trace. Début décembre 2017, le successeur de la maison, Antoine Gallimard, avait annoncé pour mai 2018 la republication, sous le joli titre d’Écrits polémiques, des trois textes surenchérissant dans l’ordure de 1937, 1938 et 1941 Bagatelles pour un massacre, L’École des cadavres et Les Beaux draps. Naturellement, avait précisé l’éditeur, ce serait avec « un appareil critique et une préface de Pierre Assouline » dont de précédentes biographies font douter de la résolution critique.

Après que le Premier ministre Édouard Philippe eut dans une interview du 7 janvier 2018 au JDD exprimé son soutien à ce noble projet, Pascal Ory se prononça résolument pour la réédition : « Ce qui était anormal, c’est que ces pamphlets n’aient pas été réédités plus tôt. Ces textes sont des documents historiques importants, et il est normal de les réintégrer enfin dans l’œuvre de Céline. L’Humanité vit avec des cancers, ça ne sert à rien de dire: “Il n’y a pas de cancers !”Au fond, la censure est un aveu troublant. Ces textes auraient-ils une force telle qu’il faudrait les empêcher de resurgir? Au contraire, il faut les affronter directement, avec les armes de la critique scientifique. Sans cela, on aura la liberté d’Internet, sans l’appareil critique. ». Pascal Ory qui, on va le voir, était déjà intervenu au moins à deux occasions marquantes en faveur de la réédition de publicistes fascistes, songeait sans doute aux « armes de la critique » dont Olivier Dard est censé avoir « blindé », d’une part, la biographie de Maurras et, d’autre part, la notice, qu’il avait lui-même agréée en compagnie de Jean-Noël Jeanneney.

Ces intellectuels, de Céline à Rebatet en passant par Robert Brasillach (et la liste est encore fort longue) ne furent pas seulement fascistes d’ondes et de plume tant « littéraire » que quotidienne, à Je suis partout et dans le reste de « la presse allemande de langue française ». Ils collaborèrent tous, comme délateurs et/ou exécutants, « agents » du Sipo-SD de Knochen, à la liquidation des juifs, des rouges, sans oublier les gaullistes, etc.; ils participèrent à la curée de l’aryanisation, notamment en s’installant dans des appartements « juifs »; ces diverses pratiques les mirent en contact permanent et matériellement intéressé avec la « Gestapo », nom français courant du service, jusqu’au bout de l’Occupation. Le troisième cité plus haut, Brasillach, autre éminence de l’Action française, rédacteur en chef de Je suis partout sous l’Occupation, familier d’Abetz et autres dignitaires nazis en poste à Paris (dont Epting) depuis le début des années 1930, visite[eur d]u front de l’Est » en juillet 1943 et hôte assidu de l’ambassade d’Allemagne avec tous ses pairs pour ne mentionner que quelques-unes de ses activités hors « plume » , sera le héros de la prochaine biographie d’Olivier Dard. Avec l’appareil critique habituel ?

Interrogé sur l’opportunité de « rééditer les mots bruns » par Sonya Faure dans Libération le 2 février 2018, juste après le retrait de sa notice Maurras du Grand Livre, Olivier Dard s’est prononcé en termes aussi catégoriques que Pascal Ory. Au nom, d’une part, de la louable lutte contre la censure, et, d’autre part, ce qui ne surprendra pas, de la croisade contre le « complotisme ». La journaliste, ayant argué qu’« il y a tout de même une responsabilité à publier aujourd’hui des œuvres d’auteurs d’extrême droite, qui ont collaboré avec Vichy ou le nazisme… », reçut cette réponse : « La responsabilité éditoriale existe, évidemment, mais le débat est sous-tendu par l’idée, discutable [vraiment, et discutée quand?], que la France d’aujourd’hui ressemblerait beaucoup à celle des années 30. Vous ne dissuaderez pas l’antisémite d’aujourd’hui d’être antisémite avec des notes en bas de page [raison probable de sa quasi-omission du sujet dans sa biographie de Maurras, de son mutisme complet dans sa notice]. De toute façon, celui-là n’achètera pas ces éditions avec appareillage critique. En revanche, elles peuvent permettre aux personnes désireuses de mieux comprendre ceux qui ont fait cette période de l’histoire. Lire Les Décombres de Rebatet, par exemple, est la meilleure manière de se mettre dans la tête d’un collabo. Censurer ces œuvres risque au contraire d’avaliser les thèses complotistes. Ce qui compte c’est la pédagogie et le décryptage. Arrêtons de penser que le public n’est pas mûr. »

Pourquoi choisir ce « personnage » (pour citer Jean-Noël Jeanneney sur Maurras) qui permettrait de « comprendre » les fascistes ou de « se mettre dans la tête d’un collabo »? Objectifs si préférables à l’étude des liens entre le « fascisme français » et ses bailleurs de fonds, français et allemands, avant la guerre et pendant, qui éclairent pourtant singulièrement le parcours et les activités de Rebatet, étoile de l’Action française et de Je suis partout, organe chéri de Maurras, tant avant la guerre que sous l’Occupation. C’était adresser un salut à un de ses deux mentors des Commémorations, Pascal Ory, qui a honoré d’une préface la réédition en 2015, par Bénédicte Vergez-Chaignon des Décombres de Lucien Rebatet, texte ouvert sur la question : « Fallait-il republier ça ? ». Mais oui, il fallait absolument « republier » Rebatet, dont la carrière nazie d’après-guerre, fut, quoique plus discrètement qu’avant (pas pour les RG), presque aussi riche qu’avant la Libération, et marquée par des campagnes antisémites coordonnées entre nazis français et ouest-allemands

La préface de Pascal Ory et l’œuvre « critique » de l’historienne qui chemine depuis plus de quinze ans entre la réhabilitation de Vichy, de Ménétrel à Pétain, l’exaltation des « vichysto-résistants », l’indulgence pour les épurés de Fresnes et pour Touvier sauvé par de charitables (présumés non-)réseaux catholiques, et l’indignation contre l’« l’épuration sauvage » des rouges barbares dans une France submergée par « des violences qui évoquent un pays en révolution, le terrorisme, les lynchages » ont généré une avalanche de louanges personnelles et de soutiens à l’opportunité de l’initiative. Témoigne de ce double hosanna l’hommage rendu par l’hebdomadaire de « gauche » Télérama aux « historiens Bénédicte Vergez-Chaignon et Pascal Ory, qui ont magistralement établi le dossier intellectuel et politique accompagnant cette réédition. Ce livre, donc cette pensée, ce mouvement d’idées ne doivent pas être glissés sous le tapis de l’histoire au motif, parfois avancé, qu’ils seraient inopportuns, voire trop nauséabonds, à l’approche d’élections qui pourraient être profitables au Front national – mouvement, jusqu’à preuve du contraire, d’extrême droite. […] Rebatet est de ces écrivains dont la lecture rappelle que le fascisme d’hier inspire encore, quoiqu’on dise, un courant politique d’aujourd’hui, et ce, malgré les tentatives de blanchiment idéologique auxquelles il procède avec, il faut bien en convenir, un certain succès. », etc.

Notons que Pierre Assouline, (momentanément) déçu début 2018 que Gallimard eût été empêché de rééditer les pamphlets antisémites de Céline, avait le 13 octobre 2015 observé, en PS de sa recension aussi chaleureuse du 12 de la réédition de Rebatet : « Selon une information publiée par L’Express, les 5 000 exemplaires du premier tirage de ce Dossier Rebatet se sont vendus dès le premier jour. L’éditeur a aussitôt effectué un nouveau tirage. ». Ce succès immédiat, ensuite considérablement amplifié, en France mais surtout en Allemagne (début janvier 2016), où la réédition de Mein Kampf, juste après, a également « fait un carton », n’a rencontré ni ici ni là un public en quête de « pédagogie et [d]e décryptage » et de garde-fous antifascistes. Cet « énorme succès » ne doit rien à « une simple curiosité historique ou citoyenne » mais tout à l’intérêt politique d’un lectorat ravi de recevoir d’« un grand éditeur » ce qu’il devait auparavant « se procurer sous le manteau ». Vainement depuis 2015, quelques historiens mettent en garde contre ce « lot des rééditions idéologiquement rances, invitant à une réhabilitation quasi totale de Rebatet ou Céline… Untendance inquiétante » qui n’avait pas inquiété le jury des commémorations de 2018.

Les Français avaient vraiment besoin de lire ou relire la prose de Rebatet, cet antisémite et anticommuniste aussi haineux, ordurier et frénétiqueque toute la cohorte à rééditer dont la liste ne cesse de s’allonger? Il leur fallait d’urgence « se mettre dans la tête » de celui qui se déchaînait quotidiennement contre les « judéo-bolcheviques » russes, et qui exalta d’emblée la croisade de la jeune Légion des Volontaires français contre le bolchevisme. Il en fut même un des fondateurs, mais, comme nombre de ses pairs, n’alla point se frotter à l’armée rouge (les crimes contre les juifs et les communistes de France, plus aisés, étaient seuls utiles à l’occupant) : ses pairs d’Action française ricanaient à la mi-juillet 1941 sur celui qui incitait à partir pour le front russe et « s’était vanté “que s’il en avait un [fusil] il partirait”. […] Quelqu’un lui en a donné un », mais il n’a pas quitté Paris. Les Français devaient absolument « comprendre » ce « “profiteur de la guerre” » comme le surnommaient janvier 1943 les « milieux de presse » qui opposaient son affectation de désintéressement à son tas d’or franco-allemand pour Les Décombres (les mêmes gains qu’engendrent les actuelles rééditions franco-allemandes) : il « a[vait] perçu, jusqu’à ce jour, environ 500 000 francs de droits d’auteur » pour « ce livre […] très demandé » dont seule « la pénurie de papier » avait limité « le tirage […] et [allait] percevoir […] une très forte ristourne » de sa traduction allemande

Au fait, qui s’enrichit de la réédition, en sus des éditeurs ?

  • B-Le Haut comité aux commémorations nationales de crise (2011) en crise (2018)

Si impatient de la réédition de Céline en 2018 après avoir soutenu celle de Rebatet en 2015, Pascal Ory ne fait que renouveler, comme son collègue Jean-Noël Jeanneney, la position qui a provoqué en 2011 la précédente crise du Haut comité : « l’inscription de Louis-Ferdinand Céline en 2011, dans le même calendrier […] avait déclenché [un] barouf » contre lequel Gégoire Leménager mit en garde le Landernau mondain le 26 janvier 2018. Les deux mentors d’Olivier Dard ont le 28 janvier 2018 forgé un distinguo inédit entre commémoration et célébration dans une tribune du Monde : « Commémoration de l’écrivain antisémite Maurras : “Commémorer, ce n’est pas célébrer” ». Titre doublement trompeur : 1° « l’écrivain antisémite Maurras » n’a pas été ainsi qualifié par Olivier Dard, dont la notice a « glissé [cette caractéristique] sous le tapis de l’histoire »; le 23 mars 2018, interrogé par Emmanuel Laurentin sur l’absence de l’antisémitisme dans ce texte, Jean-Noël Jeanneney s’est d’ailleurs abstenu de répondre. 2° les deux contemporanéistes, déjà membres du Haut comité en 2011, n’avaient pas invoqué ce distinguo quand il fut décidé de célébrer Céline via la notice d’un littéraire, et non d’un historien, le « professeur Henri Godard, remarquable spécialiste de l’écrivain » qui, selon G. Leménager, ne pouvait être « soupçonn[é] d’avoir occulté tel ou tel aspect du personnage dans ses travaux. ».

Catherine Backès-Clément ne partageait pas cet avis et on ne saurait douter de la célébration d’alors, revendiquée par l’« avant-propos » du ministre de la culture Frédéric Mitterand, et plus encore par la « préface » d’Alain Corbin, « membre du Haut comité des Célébrations nationales ». Ces deux seuls textes publics de 2011 anéantissent le distinguo de 2018 dans lequel un collectif d’historiens et d’autres intellectuels groupés autour de Tal Bruttmann a dénoncé « un insupportable sophisme »

Frédéric Mitterand avait en effet ainsi conclu son « avant-propos » du « recueil » : au « service [de tous les personnages] et pour leur rendre hommage, les plumes les plus prestigieuses ont réécrit au fil de ces trois cents pages une histoire de France propre à charmer nos imaginations et nos esprits contemporains, propre à flatter, stimuler ou interroger les héritiers que nous sommes, de nature enfin à inventer ce que pourraient être nos lendemains. » Alain Corbin, autre contemporanéiste du HCCN d’alors, s’était enflammé dans ce texte (cité in extenso) :

« Il n’est pas facile mais il est passionnant d’établir une liste des individus dignes d’être célébrés; c’est-à-dire de ceux dont la vie, l’œuvre, la conduite morale, les valeurs qu’ils symbolisent sont, aujourd’hui, reconnues comme remarquables. Cela n’est pas facile car les ressorts de l’admiration possèdent leur histoire. Tel qui a été, un jour, célébré se trouve par la suite ignoré, disqualifié voire conspué. En revanche, tel qui a été longtemps oublié bénéficie, parfois, d’un renouveau de gloire. Plus précisément, l’estimation de ce qui justifie la célébration se fonde sur des représentations, souvent transitoires, du héros, du grand homme, de l’artiste, du savant voire du saint.

L’intérêt de ce volume résulte du rassemblement de ces figures successives. Comme chaque année, il s’agissait, pour le Haut comité, de les présenter toutes, grâce à la prise en compte de ce qui a pu, au cours des siècles, fonder l’admiration. C’est ce jeu entre la reconnaissance passée et ce qui justifie l’admiration actuelle qui sous-tend cet ouvrage. Les auteurs ont retenu ce qui, selon les modes d’appréciation qui se sont relayés ou qui se sont empilés, méritait d’être célébré et dont la mémoire devait être revivifiée.

De ce fait, la qualité de ce volume résulte de ce que les auteurs, en bons historiens, ont évité de se soumettre à l’immédiat pour reconnaître aussi les mérites de ceux qui, après avoir eu leur heure de gloire, commençaient sinon d’être oubliés du moins d’être victimes d’un déficit de mémoire. La liste ici présentée montre bien la diversité des modes de reconnaissance de la grandeur qu’il convient de prendre en compte et la nécessité de surmonter l’oubli par la célébration.

Afin de mieux me faire comprendre, je choisirai quelques exemples. Longtemps, des individus ont mérité d’être exaltés parce qu’ils se conformaient au modèle du héros plutarquien. Les défenseurs de la patrie, ceux qui s’étaient couverts de gloire grâce à de hauts faits militaires se devaient d’être célébrés. Depuis le milieu du XXe siècle, les mérites de ces hommes illustres tendent à ne plus guère être reconnus. Les saints, conformes à un modèle prégnant sur l’ensemble du territoire national durant des siècles, n’ont pas été considérés par la République comme dignes de beaucoup d’honneurs. Or, voici qu’ils retrouvent une présence sourde, grâce à l’emprise du compassionnel, à l’attention nouvelle portée au bienfait, au bénévolat, au dévouement. Le grand homme des Lumières, le philosophe, les promoteurs du progrès scientifique, utiles à l’humanité, les fondateurs de la République, à la fin du XIXe siècle, correspondent eux-mêmes à des modèles dont les récents sondages d’opinion révèlent qu’ils sont en net déclin dans les mémoires. Les grands artistes qui ont naguère – comme ce fut le cas sous le Consulat – fait l’objet, dès l’école, d’une injonction d’admiration ont, eux-mêmes, perdu de leur prestige.

Il convenait donc aux auteurs de ce volume de reconnaître la diversité des modèles et d’éviter toute exclusive, de montrer, en célébrant les anniversaires de 2011, toute la richesse mémorielle qui résulte du rassemblement des figures qui, au cours des siècles, ont mérité de survivre dans les mémoires. C’est là une façon de révéler, de proposer à l’admiration des jeunes générations des hommes et des femmes qui ont construit l’histoire nationale. En adoptant une optique compréhensive à l’égard du passé, en luttant de ce fait contre l’excès du présentisme qui constitue la grande tentation de notre société – laquelle, spontanément, ne sait plus guère exalter que ce qui échappe à la profondeur temporelle –, les auteurs de ce volume nous incitent à la réflexion sur ce qui fonde la commémoration et la célébration.

La saveur du livre résulte, en outre, de la découverte, au fil de cette navigation dans le temps, de la contiguïté d’hommes et de femmes dont les mérites furent différents mais tous incontestables. La célébration des anniversaires n’est pas qu’occasion de reviviscence du souvenir, elle permet aussi de repérer des simultanéités qui éclairent l’histoire des siècles passés. ».

Une campagne de protestation, animée notamment par Serge Klarsfeld, ayant abouti dans les meilleurs délais à exclure du Grand livre le « modèle » Céline, Catherine Backès-Clément, théoriquement membre du Haut comité, fit le 22 janvier 2011 cette déclaration, un peu contradictoire (je souligne) mais finalement nette : « Je partage en tous points l’indignation de Serge Klarsfeld sur la célébration de Louis-Ferdinand Céline, décidée par le Haut Comité des célébrations nationales à l’époque où j’y siégeais (je n’ai pas reçu de convocation depuis plus d’une année). Tant que restent vivantes des victimes (dont je fais partie), une célébration officielle de Louis-Ferdinand Céline leur est insupportable. Ma mère me disait: “Tant qu’il n’y a que 20% d’antisémites en France, ça va.” Ce qui voulait dire, “cela ne menace pas nos vies”. Le nom de Céline me révulsant depuis plus de cinquante ans, je doute d’avoir approuvé cette décision sans mot dire. Suivant les règles de ce Haut Comité dans lequel chacun est libre de ses textes, je n’ai jamais pris connaissance avant publication d’un texte de présentation indulgent, et que j’aurais désapprouvé. En tout état de cause, je tiens à m’en désolidariser.». La « philosophe et écrivain » cessa d’être membre dudit Haut comité, où Pascal Ory et Jean-Noël Jeanneney se maintinrent. Le second a, le 23 mars 2018 sur France Culture invoqué l’« assez fétide » affaire Céline de 2011 sans autre précision , et admis qu’à cette date commémoration et célébration se confondaient. Si elle avait été si « fétide », et à but de célébration si limpide, pourquoi Pascal Ory et Jean-Noël Jeanneney n’ont-ils pas alors démissionné? C’est que, a avancé l’interviewé, le nouveau nom du Haut comité, relatif aux seules « commémorations nationales », était désormais « très clair ».

C’est donc ainsi « éclairés » que les deux piliers du « Haut comité » ont endossé la responsabilité de choisir Olivier Dard puis d’agréer sa notice, qu’ils avaient lue ou pas, « chacun [étant] libre de ses textes ». Que n’ont-ils conseillé au biographe de Maurras de modérer son admiration notoire pour « le maître » et de mentionner son antisémitisme entre l’Affaire Dreyfus et 1944 (ou au minimum, en 1936?). Et comment invoquer la simple liberté d’expression ou l’objectif scientifique quand l’interviewé du 23 mars a admis que sa mémorable présidence de la Commission du Bicentenaire de la Révolution française avait établi eu pour objectif de définir la Doxa sur l’événement : nous avons célébré « le 14 juillet » (1790, la Fête de la Fédération), « nous n’avons pas célébré la Terreur » [de 1793-1794].

Aveu intéressant, non seulement sur le but général de propagande des célébrations que M. Jeanneney anime depuis près de trente ans, mais aussi sur sa contribution personnelle à la liquidation de l’héritage progressiste de la Révolution française. Car il servit ainsi la vaste mission que s’était depuis les années 1960 fixée François Furet : « remettre en cause et remplacer l’histoire marxisante – qu’il appellera plus tard “jacobine” – de la Révolution », c’est-à-dire vouer à l’oubli le grand historien de la Révolution française Albert Soboul. Car celui-ci avait eu le grave tort de démontrer par les archives, comme ses prédécesseurs à la Sorbonne, Albert Mathiez et Georges Lefebvre, que la Terreur, par ses dispositions économiques et militaires c’est la proclamation du « maximum » des prix qui permit de nourrir les soldats français et rendit possible la « levée en masse » , avait sauvé la nation française en « guerre totale » de l’anéantissement promis par l’Europe aristocratique coalisée en vue de rétablir l’Ancien régime C’est cet objectif, non pas scientifique mais exclusivement politique et idéologique, qui a constitué le préalable à la croisade de Furet contre le communisme et l’URSS, comme l’a montré l’historien américain Michael Christofferson.. À quel titre scientifique M. Jeanneney, spécialiste de « l’histoire politique, culturelle et des médias » de l’IEP, entre autres « président-directeur général de Radio France et de Radio France internationale de 1982 à 1986 » et lauréat de la troisième promotion, en 1983, des « French-American young leaders » (la première datant de 1981), avait-il été choisi pour édifier les Français sur l’histoire de la Révolution française, en évinçant ce qui avait représenté jusqu’à la décennie 1980 son principal courant historiographique ?.

  • C-Le bilan de la croisade occidentale contre les Lumières et contre la pensée progressiste

Il est bon que, comme en 2011, la complaisance ou l’admiration pour des criminels se soit heurtée en 2018 à un barrage. L’antisémitisme d’un Céline et d’un Maurras est encore partiellement tabou, mais la fragilité de ce barrage est éclairée par l’impatience à banaliser, via les rééditions, l’appel au meurtre, la haine, l’injure des intellectuels collaborationnistes. Impatience illustrée par le colloque « européen » de l’institut Iliade le 7 avril 2018, où Olivier Dard a rapporté sur « La culpabilisation, une arme politique », dans le cadre du thème général « En finir avec la culture de la repentance » que partageait avec lui l’africaniste « racialiste » Bernard Lugan. Que se passera-t-il si disparaît le seul tabou actuel, l’interdiction de mettre en cause, sur le plan historique, la « destruction des juifs d’Europe » ou de six millions d’entre eux : c’est en France officielle le seul élément préservé de l’héritage historique et civique de mai 1945, puisque la Doxa « mémorielle », cette machine de guerre contre l’histoire, a balayé le reste d’une guerre d’attrition allemande qui a fait des dizaines de millions d’autres victimes près de trente en URSS, dont un sur les trois millions de juifs que le pays comptait.

Or la visibilité de la « question juive », écartée jusqu’aux années 1980 de la plupart des manuels d’histoire du secondaire, n’a gagné le droit à la reconnaissance historique pour des raisons ni scientifiques ni civiques ni « mémorielles » : seulement pour des motifs d’opportunité liés à la fois au plan des dirigeants des États-Unis de liquidation de l’URSS mis en œuvre dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale impliquant appui décisif sur l’Allemagne occidentale à réhabiliter en tous domaines et à leurs objectifs au Proche-Orient. Le sort des « juifs d’Europe » dans l’entre-deux-guerres ne les avait pas intéressés, pas plus que leur « destruction » de 1939 à 1945. Ils avaient même mis leur veto jusqu’au début des années 1960 à ce que les grandes organisations juives officielles, l’American Jewish Committee et l’American Jewish Congress, y accordassent publicité. Fort dociles, surtout la première, aux vœux du Département d’État, qui verrouillait leur incursion dans ce dossier « allemand » brûlant, elles avaient en revanche obtenu quartier libre pour accabler l’antisémitisme des Soviets, comme l’a vaillamment exposé Peter Novick en 1999

Quels historiens, même parmi les courageux qui se dressent contre la célébration de Céline ou de Maurras, protestent contre l’exclusion ou la criminalisation pure et simple, depuis plusieurs décennies, de catégories autrefois pourvues d’un droit de cité scientifique? Les dernières décennies ont ici sonné le glas de l’étude des populations privées de tous moyens de défense tandis qu’explosaient les profits monopolistes. Leurs défenseurs ou porte-parole ont été soit évacués, soit transformés en purs bourreaux, des rouges vernaculaires (présumés judéo-bolcheviques) à l’URSS à laquelle est déniée jusqu’à sa contribution militaire à la défaite de l’Allemagne hitlérienne. Quels barrages contre la marée droitière vont subsister, au rythme effréné où l’historiographie dominante radicalisée « révise » tout et n’importe quoi, avec la complicité active ou passive de ses pairs, en piétinant les normes méthodologiques minimales? Après-guerre, un institut dont les fondateurs y avaient parfois un intérêt personnel direct a « glissé sous le tapis » le fascisme français et amorcé la réhabilitation de Vichy. Depuis l’ère Furet, la « culpabilisation » des Lumières et du progressisme et le matraquage antimarxiste et anticommuniste ont ouvert sur la « déculpabilisation » du nazisme et de sa « parole », que le très réactionnaire Wladimir d’Ormesson, oncle de feu Jean d’Ormesson, avait saisie dans « l’Église de France » dès 1951 : il décrivit alors au plus réactionnaire Robert Schuman (fidèle du camp intégriste depuis l’entre-guerres qui dut juger ce courrier quasiment bolchevique)l’offensive « intégriste » de l’ultra Pacelli, appuyé sur toutes « les têtes » sauves de l’Action française, des nazis allemands, des fascistes italiens, des franquistes, etc., qui, « après une période d’écrasement, [s’étaient] remises à penser presque tout haut » et ne songeaient qu’à « se venger […] des sanctions qui leur [avaie]nt été imposées » depuis la Défaite du Reich

Le biographe de Maurras et bientôt de Robert Brasillach, qui mène la guerre contre les « conspirationnistes » marxistes, communique dans un colloque tenu sous l’égide d’un ancien responsable du Front national, Jean-Yves Le Gallou, « président du groupe FN puis MNR au conseil régional d’Île-de-France de 1986 à 2004, et député européen de 1994 à 1999 », sur « La culpabilisation, une arme politique » Ceux qui revendiquent le monopole de la démocratie et prétendent lutter contre l’antisémitisme piaffent de voir sortir des presses le poison prétendument adouci par leur appareil « critique ». Le 5 avril 2018, Pierre Assouline, transmutateur de « collabos » avérés, tel Jean Jardin, en preux résistants, s’est réjoui de pouvoir bientôt « signer la préface [des…] six [et non plus trois] pamphlets antisémites de l’écrivain Louis-Ferdinand Céline », munis d’« un appareil critique » (le sien?). Car, par bonheur, a-t-il annoncé, « la maison d’édition Gallimard “n’a pas fait marche arrière” sur la publication controversée des pamphlets de Céline », « projet » qu’elle n’avait « le 11 janvier [que] suspend[u]. » Et l’heureux préfacier s’est, réclamé sur Céline, comme l’avait fait Jean-Noël Jeanneney le 23 mars sur Maurras, de la quasi-approbation du projet de Gallimard par Emmanuel Macron au nom de de la liberté d’expression – prise de position utilisée selon les besoins de leur cause respective par les deux intéressés Cette référence significative de l’absence d’indépendance de l’historiographie dominante, souligne, au terme d’une affaire Maurras aussi « fétide » que l’affaire Céline de 2011, deux caractéristiques de l’historiographie dominante française :

1° son mépris de plomb des sources originales qui non seulement ne ternit pas le renom des spécialistes d’histoire contemporaine concernés mais constitue une condition sine qua non de leur prestige, l’important étant de ne jamais flétrir l’image irénique de nos classes dirigeantes, en n’en parlant point.

2° l’étroitesse de ses liens avec les gens « d’en haut », des ministres aux grands patrons, des institutions « européennes » aux « témoins » : l’histoire contemporaine, objet de premier plan de l’« information » médiatique de la population, exerce son magistère sous la tutelle des autorités. Cette discipline a toujours été liée à l’État, assurément, mais elle a dans les dernières décennies abdiqué ce qui restait de son « indépendance méthodologique ».

On ne peut que se féliciter de la démission de dix des douze membres du Haut comité aux commémorations nationales, vu l’usage de ce dernier. Cette bonne nouvelle n’apaisera pas la progression effarante de l’extrême droite qui, prétendument combattue sur le terrain électoral, notamment en vue du second tour des élections présidentielles de 2017, se déploie en tous lieux « culturels ». Les rééditeurs obstinés de la prose fasciste jurent qu’ils ont pour unique objectif de mieux informer le peuple français de ses périls, grâce à l’appareil « critique » dont l’affaire Olivier Dard-Maurras vient de démontrer la valeur. Qu’ont-ils à dire sur l’opportunité de promouvoir la pensée progressiste issue des Lumières (marxisme inclus) traitée depuis vingt ans en pestiférée éditoriale ? Ils ne trouvent manifestement pas d’intérêt dans la réédition d’ouvrages aussi explicites sur le fascisme français et son rôle dans les années 1930 et 1940 que ceux de Robert Soucy, désormais interdits d’accès au public francophone; et le Veni, vidi, Vichy du grand ambassadeur Raymond Brugère, « seul diplomate » démissionnaire le 17 juin 1940, jour de la demande d’armistice, gaulliste de la première heure dont de Gaulle fit son premier secrétaire général du Quai d’Orsay en septembre 1944. Les lecteurs de France seraient pourtant ainsi autrement mieux informés sur les périls du fascisme en général et du fascisme français en particulier.

Les choses étaient plus claires, en 1952, où « une employée de longue date aux éditions Grasset », dont le chef, Bernard Grasset, avait été le champion autoproclamé de la Collaboration, fit savoir en 1952, sans l’émouvoir, au ministre de la Justice : « M. Grasset » nous a annoncé qu’il mettrait en œuvre, « dès que son dossier en justice sera[it] définitivement classé »; « deux collections », 1° « les “écrivains du courage” », qui comportera des textes choisis de Rebatet, Brasillach, Bardèche, Maurras, [Alphonse de] Châteaubriant, Céline, etc. », 2° « un livre important tenu secret ici sur les “crimes de la Résistance”. Mais le titre et le préfacier ne sont pas encore connus. M. [René] Malliavin, qui signe Michel Dacier dans les Écrits de Paris, se tient à cet effet en rapports constants avec M. Grasset et M. Guiral, son collaborateur qui était à Gringoire. […] Il n’y a rien qui puisse amadouer des hommes comme M. Maurras, M. Grasset ou M. Massis. »((Lettre anonyme au ministre de la Justice [Léon Martinaud-Déplat] d’« une employée de la maison », Paris, 23 avril 1952, BB/18/7118, dossier 8 BL 507 R, société des éditions Bernard Grasset, petit dossier 1952-1955, AN, fautes de frappe corrigées. Document original reproduit en annexe, avec la couverture du dossier. Sur Malliavin, Action française, collaborationniste au « rôle important dans la propagande secrète d’Inter-France » (rapport de la DRGSN, février 1945, déjà cité, F7, 15296, DRGSN, AN), et Anne Grynberg, « Des signes de résurgence de l’antisémitisme dans la France de l’après-guerre (1945-1953) ? », Les Cahiers de la Shoah, 2001/1, no 5, p.171-223, Lacroix-Riz, Choix, Munich, et Élites, index (Agence) Inter-France.

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]Nous ne sommes nullement engagés par les propos que l’auteur aurait pu tenir par ailleurs – et encore moins par ceux qu’il pourrait tenir dans le futur. Merci cependant de nous signaler par le formulaire de contact toute information concernant l’auteur qui pourrait nuire à sa réputation. 


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