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janvier 16, 2018

Le prix de la résistance, par Chris Hedges


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Source : Truthdig, Chris Hedges, 05-11-201711

Une manifestation à Minneapolis le 20 janvier, jour de l’investiture de Donald Trump (Fibonacci Blue/flickr/CC BY 2.0)

La résistance implique de la souffrance. Elle demande de l’abnégation. Elle comporte le risque d’être détruit. Elle n’est pas rationnelle. Son but n’est pas la quête du bonheur, c’est la quête de la liberté. En résistance, on accepte que même si l’on échoue, il existe une liberté intérieure liée à la désobéissance, et peut-être bien qu’il s’agit de la seule liberté et du seul vrai bonheur que nous connaîtrons. Résister au mal est le plus grand accomplissement d’une vie humaine. C’est l’acte suprême d’amour. C’est porter la croix, comme nous le rappelle le théologien James Cone, et être profondément conscient que ce que nous portons est aussi ce pourquoi nous allons mourir.

La plupart de ceux qui résistent – Sitting Bull, Emma Goldman, Malcolm X et Martin Luther king Jr – ont été battus, du moins selon le froid calcul des puissants. La qualité ultime de la résistance, mais pas la moindre, comme l’écrit Cone, est qu’elle « renverse le système de valeurs du monde ». De la défaite s’élève l’espérance. Ceux qui résistent se tiennent auprès des crucifiés, peu importe le coût à payer. C’est leur grandeur et leur pouvoir.

L’incitation séduisante de la conformité – argent, célébrité, récompenses, dotations généreuses, énormes contrats d’édition, d’importants postes académiques et politiques, et une tribune publique – sont méprisés par ceux qui résistent. Le rebelle ne définit pas le succès comme le font les élites. Ceux qui résistent refusent de plier le genou devant les idoles de la culture de masse et les élites au pouvoir. Ils n’essayent pas de devenir riches. Il ne veulent pas faire partie du cercle intime des puissants. Ils acceptent d’être traités comme les opprimés aux côtés de qui ils se tiennent.

L’inversion du système de valeurs du monde rend la liberté possible. Ceux qui résistent sont libres, pas parce qu’ils ont gagné beaucoup de choses ou des positons élevées, mais parce qu’ils ont tellement peu de besoins. Ils brisent les chaînes qui servent à rendre esclaves la plupart des gens. Et c’est pourquoi les élites les craignent. Les élites peuvent les écraser physiquement, mais ils ne peuvent pas les acheter.

Les élites du pouvoir essayent de discréditer ceux qui résistent. Ils les obligent à batailler pour obtenir un revenu. Ils les poussent en marge de la société. Ils les effacent de l’histoire officielle. Ils leur refusent les symboles du statut. Ils utilisent la classe libérale docile pour les décrire comme déraisonnables et utopistes.

La résistance n’est pas, fondamentalement, politique. Elle est culturelle. Il s’agit de trouver un sens et une expression dans la transcendance et les incongruités de la vie. Musique, poésie, théâtre et art soutiennent la résistance en donnant un moyen d’expression à la noblesse de la rébellion contre les forces écrasantes, ce que les grecs anciens appelaient fortuna, qui en fin de compte, ne peut jamais être vaincue. L’art célèbre la liberté et la dignité de ceux qui défient le mal. La victoire n’est pas inévitable, ou du moins pas la victoire comme définie par les puissants. Pourtant , dans chaque acte de rébellion, nous sommes libres. C’était l’honnêteté brute du blues, des spirituals, des chants de travail qui ont aidé les Afro-Américains à supporter la souffrance..

Le pouvoir est un poison. Peu importe qui le manie. Le rebelle, pour cette raison, est un hérétique éternel. Il ou elle ne s’adaptera jamais à aucun système. Le rebelle se tient aux côtés des démunis. Il y aura toujours des gens démunis. Il y aura toujours des injustices. Le rebelle sera toujours un marginal.

La résistance exige une vigilance éternelle. Au moment où les puissants n’ont plus peur, au moment où le regard du peuple est détourné et où les mouvements baissent leur garde, au moment où les élites dirigeantes peuvent utiliser la propagande et la censure pour cacher leurs objectifs, les progrès des résistants reculent. Nous avons été progressivement dépouillés de tout ce qui organisait les travailleurs et travailleuses – qui s’étaient soulevés en défi et qui ont été éliminés, diabolisés et tués par les élites capitalistes – à l’époque du New Deal. Les victoires des Afro-américains, qui ont payé de leur corps et de leur sang pour rendre possible la Grande Société et mettre fin à la ségrégation légale, ont également été inversées.

L’État d’entreprise ne prétend pas s’attaquer aux inégalités sociales ou à la suprématie blanche. Il ne pratique que la politique de vengeance. Elle utilise la coercition, la peur, la violence, la terreur policière et l’incarcération de masse comme contrôle social. Nos cellules de résistance doivent être reconstruites à partir de zéro.

Mais l’État, cependant, est en difficulté. Il n’ a aucune crédibilité. Toutes les promesses du « marché libre », de la mondialisation et de l’économie de ruissellement se sont révélées être un mensonge, une idéologie vide utilisée pour rassasier la cupidité. Les élites n’ont pas de contre-argument à leurs critiques anticapitalistes et anti-impérialistes. La tentative de rendre la Russie responsable de la rébellion électorale aux États-Unis à système bipartite plutôt que les inégalités sociales massives – les pires du monde industrialisé – est un stratagème désespéré. Les courtisans de la presse officielle travaillent fiévreusement, jour et nuit, pour nous détourner de la réalité. Le moment où les élites sont forcées de reconnaître l’inégalité sociale comme la racine de notre mécontentement est le moment où elles sont forcées de reconnaître leur rôle dans l’orchestration de cette inégalité. Cela les terrifie.

Le gouvernement américain, soumis au pouvoir des entreprises, est devenu grotesque. Les derniers vestiges de l’État de droit s’évaporent. Les kleptocrates pillent et saccagent comme des hordes de barbares. Les programmes mis en place pour protéger le bien commun – éducation publique, protection sociale et réglementation environnementale – sont en voie d’être démantelés. L’armée gonflée, aspirant la moelle de la nation, est inattaquable. La pauvreté est un cauchemar pour la moitié de la population. Les pauvres gens de couleur sont abattus impunément dans les rues. Notre système carcéral, le plus grand du monde, est rempli de pauvres. Et qui préside au-dessus du chaos et du dysfonctionnement, c’est un Barnum politique, un président qui, pendant qu’on nous tondait, nous offre des distractions bizarres l’une après l’autre, un peu comme la sirène Feejee de Barnum, la tête et le torse d’un singe cousus à la moitié arrière d’un poisson.

Il ne manque pas d’artistes, d’intellectuels et d’écrivains, de Martin Buber et George Orwell à James Baldwin, qui nous avertissaient que cette ère dystopique approchait à grands pas. Mais dans notre monde à la Disney, avec des images enivrantes et interminables, de culte de soi et d’analphabétisme volontaire, nous n’avons pas écouté. Nous paierons pour notre négligence.

Søren Kierkegaard soutenait que c’était la séparation de l’intellect de l’émotion, de l’empathie, qui condamnait la civilisation occidentale. « L’âme » n’ a aucun rôle dans une société technocratique. La communauté a été déchirée. Le concept du bien commun a été effacé. La cupidité est célébrée. L’individu est un dieu. L’image de celluloïd est la réalité. Les forces artistiques et intellectuelles qui rendent possible la transcendance et la solidarité sont minimisées ou ignorées. Les convoitises les plus basses sont célébrées comme des formes d’identité et d’expression de soi. Le progrès se définit exclusivement par le progrès technologique et matériel. Cela crée un désespoir et une anxiété collectifs qui se nourrissent de paillettes, de bruits et de fausses promesses d’idoles de la culture de consommation. Le désespoir grandit sans cesse, mais nous ne reconnaissons jamais notre peur existentielle. Comme Kierkegaard l’a compris, « le caractère spécifique du désespoir est précisément ceci : il n’est pas conscient d’être désespéré ».

Ceux qui résistent sont obstinément autocritiques. Ils posent les questions difficiles au sujet de la culture de masse, qui promet une jeunesse éternelle irréalisable, la gloire et le succès financier et qui nous fait éviter de poser des questions. Que signifie la naissance ? Que signifie vivre ? Que signifie mourir ? Comment vivons-nous une vie pleine de sens ? Qu’est-ce que la justice ? Qu’est-ce que la vérité ? Qu’est-ce que la beauté ? Que dit notre passé sur notre présent ? Comment défions-nous le mal radical ?

Nous sommes aux prises avec ce que Kierkegaard appelait la « maladie jusqu’à la mort » – l’engourdissement de l’âme par le désespoir qui conduit à la dégradation morale et physique. Ceux qui sont gouvernés par des abstractions rationnelles et un intellectualisme distant, selon Kierkegaard, sont aussi dépravés que ceux qui succombent à l’hédonisme, à la soif de pouvoir, à la violence et à la sexualité prédatrice. Nous parvenons au salut lorsque nous acceptons les obstacles du corps et de l’âme, les limites de l’être humain, mais en dépit de ces limitations, cherchons à faire le bien. Cette honnêteté brûlante, qui veut dire que nous existons toujours au bord du désespoir, nous laisse, pour reprendre les mots de Kierkegaard, dans la « peur et le tremblement », nous luttons pour ne pas être des brutes tout en reconnaissant que nous ne pouvons jamais être des anges. Nous devons agir et demander pardon. Nous devons être capables de voir notre propre visage face à l’oppresseur.

Le théologien Paul Tillich n’a pas utilisé le mot « péché » pour signifier un acte d’immoralité. Lui, comme Kierkegaard, a défini le péché comme une séparation. Pour Tillich, c’était notre plus grand dilemme existentiel. Le péché était notre séparation des forces qui nous donnent un sens et un but ultime dans la vie. Cette séparation favorise l’aliénation, l’anxiété, l’insignifiance et le désespoir qui font de nous les proies de la culture de masse. Tant que nous nous replierons vers l’intérieur, embrasserons un hyper-individualisme perverti qui se définit par l’égoïsme et le narcissisme, nous ne vaincrons jamais cette aliénation. Nous serons séparés de nous-mêmes, des autres et du sacré.

La résistance n’est pas seulement lutter contre les forces obscures. C’est devenir un être humain complet et entier. C’est surmonter la séparation. C’est la capacité d’aimer. C’est honorer le sacré. C’est la dignité. C’est le sacrifice. C’est le courage. C’est être libre. La résistance est le pinacle de l’existence humaine.

Source : Truthdig, Chris Hedges, 05-11-2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.


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