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février 24, 2018

Le plan de première frappe de J.F. Kennedy, par Fred Kaplan


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Source : The Atlantic, Fred Kaplan, octobre 2001

La crise de Berlin de 1961 n’est pas restée gravée dans la mémoire américaine, pourtant ce fut un épisode qui a rapproché les États-Unis et l’Union soviétique d’un conflit nucléaire. Des documents récemment disponibles révèlent que la Maison-Blanche de Kennedy a élaboré des plans détaillés pour une première frappe nucléaire contre les Soviétiques, et que le président Kennedy a sérieusement étudié cette option.

Fred Kaplan, octobre 2001

Il y a quarante ans, le président John F. Kennedy siégeait dans la salle du Cabinet avec ses principaux adjoints à la sécurité nationale, pour y discuter de l’idée de lancer une première frappe nucléaire contre l’Union soviétique. Ce n’était pas une discussion théorique. Le Premier ministre soviétique Nikita Khrouchtchev menaçait de prendre le contrôle de Berlin-Ouest. La guerre semblait non seulement possible, mais probable. Les chefs d’état-major interarmées avaient déterminé que les États-Unis et leurs alliés européens ne pouvaient pas défendre Berlin-Ouest uniquement avec des armes classiques. La guerre nucléaire est donc devenue l’alternative à la reddition. Au cours de l’été 1961, un petit groupe de fonctionnaires du Pentagone et de la Maison-Blanche avait élaboré un plan pour une première frappe qui allait pratiquement détruire l’arsenal nucléaire soviétique, minimisant ainsi les risques de représailles. Le plan était concret et très détaillé. Il précisait les trajectoires de vol que les bombardiers américains devaient emprunter, à quelles altitudes ils devaient voler et quelles cibles ils devaient atteindre, ainsi que le nombre de bombes nucléaires qu’ils devaient utiliser. Et il a conclu que la mission était réalisable, qu’il y avait une « probabilité raisonnable » de réussite.

L’existence de ce plan a d’abord été révélée dans un chapitre de mon livre, The Wizards of Armageddon (1983) [Les sorciers de l’Armageddon], mais ce compte-rendu reposait presque entièrement sur des entrevues avec d’anciens fonctionnaires. Sauf pour un ou deux memoranda hautement circonstanciés, tous les autres documents qui existaient au sujet du plan étaient enfermés dans les coffres-forts. Le plan de la première frappe était mentionné dans deux ou trois autres récits, mais il a été rejeté comme un scénario fait sur le coin d’une table, que Kennedy n’a probablement jamais vu.

Alors que le quarantième anniversaire de la crise de Berlin approchait, j’ai décidé de voir si des documents avaient fait surface dans les deux décennies qui ont suivi la publication de mon livre. Il y en a eu. Il s’avère que le plan de première frappe a été présenté dans un mémorandum froidement analytique de trente-trois pages au général Maxwell Taylor, conseiller militaire spécial de Kennedy. (Il a été découvert parmi les documents de Taylor aux Archives nationales, et déclassifié à la suite d’une demande en vertu de la Loi sur la liberté d’information présentée par les Archives de la sécurité nationale, un organisme de recherche privé.) D’autres documents, dont plusieurs déclassifiés au cours des dernières années par la Kennedy Library, à Boston, montrent que la note de service a été transmise aux chefs d’état-major interarmées, qu’elle a été discutée lors des réunions du Conseil national de sécurité et qu’elle a été lue – et sérieusement envisagée – par le président Kennedy. Ces documents, jamais décrits auparavant, révèlent un nouveau chapitre de l’histoire.

Une douzaine d’années après la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide, il est difficile d’imaginer la peur et la passion qui entouraient autrefois le mot même de « Berlin ». La crise de Berlin de 1961 pourrait être la crise oubliée des annales de la confrontation des superpuissances, occultée par la crise des missiles cubains qui l’a suivie un an plus tard. Même la plupart des citoyens qui ont vécu l’événement s’en souviennent peu. Pourtant, le conflit de Berlin a rapproché l’Amérique et l’Union soviétique de la guerre tout autant que le drame de ces « treize jours » de Cuba. Berlin était la pièce maîtresse de la lutte pendant la guerre froide. C’est là que la Seconde Guerre mondiale s’est terminée en Europe, où les armées alliées sont entrées en collision qu’elles occupaient l’Allemagne nazie – Les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France à l’ouest, l’Union soviétique à l’est, découpant les zones séparées de Berlin-Ouest et Berlin-Est. Peu après, l’Allemagne elle-même s’est divisée en deux parties, l’Ouest et l’Est, et la frontière entre les deux s’est durcie dans la ligne de démarcation entre l’Europe de l’Est sous contrôle soviétique et l’Europe occidentale capitaliste libre. Berlin-Ouest est devenu une anomalie, une petite île enclavée, revendiquée et protégée par les puissances occidentales, mais coincée à près de deux cents kilomètres à l’intérieur du territoire de l’Est. En 1948, Staline a imposé un blocus, coupant Berlin de ses fournisseurs occidentaux. Les États-Unis ont répondu par un pont aérien, maintenant la zone en vie pendant plus de 300 jours avant que l’accès ne soit rétabli. Dix ans plus tard, Khrouchtchev menaça de soumettre Berlin-Ouest à la souveraineté est-allemande par la force, mais il renonça après avoir rencontré le président Dwight Eisenhower lors d’un sommet à Camp David. Berlin-Ouest a brillé aux yeux de tous les dirigeants occidentaux comme un phare de la liberté et un symbole puissant de l’engagement des États-Unis à résister à l’agression soviétique. Céder à la pression soviétique sur Berlin aurait équivalu à détruire la crédibilité mondiale de l’Amérique. Sur ce point, il n’ y avait ni faucons ni colombes : tous y voyaient une vérité fondamentale.

En 1960, alors que John Kennedy se présentait à la présidence, il a prédit que Berlin serait un « test de notre courage et de notre volonté ». En janvier 1961, deux semaines avant l’investiture de Kennedy, Khrouchtchev renouvelle sa menace, réclamant que les puissances occidentales rompent leurs liens avec Berlin et promettant des « mesures résolues » si elles résistaient. Le jeune Président a fait face à ce défi dès son entrée en fonction.

Le 25 avril, Kennedy a envoyé une note de service à son secrétaire à la Défense, Robert McNamara, demandant un rapport sur l’état de la planification militaire pour une éventuelle crise concernant Berlin. McNamara a répondu le 5 mai : L’OTAN ne pouvait pas défendre Berlin-Ouest uniquement avec des armes conventionnelles. Même un pont aérien « ne parviendrait pas à rouvrir et à maintenir l’accès aérien face à une opposition soviétique déterminée ». McNamara a fait des plans pour renforcer les troupes et les approvisionnements américains en Allemagne de l’Ouest.

En juin, Kennedy s’est envolé pour Vienne afin de rencontrer Khrouchtchev. Il espérait que le sommet apaiserait les tensions, mais elles ne firent qu’empirer. Kennedy a terminé le sommet en grommelant : « Ce sera un hiver froid ».

Vers la même époque, Dean Acheson, qui avait contribué à la création de l’alliance militaire de l’OTAN alors qu’il était secrétaire d’État sous la direction de Harry Truman, a écrit à Kennedy une longue note de service sur Berlin, que le président a largement diffusée. Acheson a appuyé le plan de McNamara visant à moderniser les forces conventionnelles, mais a averti que cela ne servirait à rien si les Soviétiques n’étaient pas convaincus que toute action contre Berlin déclencherait une guerre totale entre les États-Unis et l’URSS. Ce qui, par définition à l’époque, signifiait la guerre nucléaire.

Le 7 juillet, Henry Kissinger, alors professeur à Harvard et consultant à temps partiel auprès du Conseil de sécurité nationale, a écrit une note de service à McGeorge Bundy, conseiller en matière de sécurité nationale de Kennedy, intitulée « General War Aspect of Berlin Contingency Planning ». [Aspect généraux du plan d’urgence de Berlin]

Le rapport Acheson souligne à juste titre que le président doit prendre une décision rapide concernant sa volonté de risquer la guerre nucléaire à Berlin… [Toutefois], avant de prendre la décision, il doit savoir ce qu’est une guerre nucléaire. Il me semble donc essentiel de définir dès à présent la nature de nos options nucléaires.

La politique militaire américaine de l’époque appelait à des « représailles massives » en cas de guerre générale – en utilisant toutes nos armes nucléaires contre toutes les cibles en Union soviétique, en Chine et dans certaines parties de l’Europe de l’Est, quelle que soit la cause de la guerre. Ce plan opérationnel intégré unique – ou SIOP, comme l’appelaient les militaires – était si étroitement lié à la logistique et à l’entraînement du Commandement aérien stratégique des États-Unis qu’il serait impossible de lancer une attaque nucléaire à plus petite échelle, même si le président voulait le faire. Le problème avec ce SIOP, de l’avis de nombreux analystes de la défense, était que si les États-Unis déclenchaient une attaque complète contre l’URSS, les Soviétiques amorceraient une frappe de représailles dès qu’ils verraient l’attaque venir, tuant finalement des dizaines de millions d’Américains. Alors que faire ? Beaucoup craignaient qu’un président en crise ne soit confronté au choix entre « suicide ou reddition » ou « holocauste ou humiliation ».

Kaysen était un autre professeur de Harvard, en congé pour servir comme assistant spécial à Bundy. Rowen était un stratège nucléaire de la Rand Corporation, et il occupait alors le poste de sous-secrétaire adjoint à la défense sous McNamara. Les deux sont au mieux des personnages mineurs dans les chroniques de l’histoire, mais ils ont pris en charge l’organisation du plan de la première frappe.

Le plan a pris forme au début de l’été, quand un consultant du Pentagone nommé William W. Kaufmann, un autre stratège de Rand, a appris des nouvelles étonnantes sur l’arsenal nucléaire soviétique. Depuis l’année précédente, les satellites d’espionnage très secrets Discoverer prenaient des milliers de photographies au-dessus de l’Union soviétique. Kennedy était entré en fonction en parlant d’un “écart de missiles” qui donnait aux Soviétiques un dangereux avantage sur l’Occident. Les photos de la découverte révèlent cependant que l’écart allait dans l’autre sens : les États-Unis étaient loin devant. Les Soviétiques n’avaient pas plus de huit missiles balistiques intercontinentaux (ICBM). Leurs bombardiers étaient stationnés sur des pistes à découvert. Leurs batteries de défense aérienne n’avaient pratiquement aucune efficacité.

De retour à Rand, Kaufmann avait réfléchi en théorie au problème auquel Kennedy était confronté aujourd’hui – comment utiliser les armes nucléaires de manière non suicidaire si, par exemple, les Soviétiques envahissaient l’Europe occidentale et que nous ne pouvions pas les arrêter avec des forces conventionnelles. Il avait proposé la possibilité de lancer une première frappe nucléaire annihilante contre les sites de missiles et les bases de bombardement des Soviétiques, en gardant en réserve de nombreuses autres armes nucléaires, et en menaçant de les mettre à feu sur des villes soviétiques si l’Union soviétique ne se retirait pas. Certains collègues avaient dit à Kaufmann que son plan n’était pas réaliste. Mais maintenant, il voyait comment ça pourrait marcher. Si les Soviétiques n’avaient que peu d’armes nucléaires ni de fortes défenses aériennes, les États-Unis pourraient peut-être détruire l’arsenal nucléaire soviétique lors d’une très petite attaque surprise.

Rowen avait été un ami proche de Kaufmann chez Rand. Kaufmann lui a parlé des implications des données de Discoverer. Kaufmann a déclaré que Rowen l’a emmené rencontrer Kaysen, qui à son tour a informé Kissinger et Bundy des conclusions.

Le 7 juillet, le jour même où Kissinger a écrit sa note de service à Bundy sur l’utilisation « graduelle » des armes nucléaires, Bundy a transmis la suggestion à Kennedy, disant que lui, Kissinger et Kaysen « sont d’accord pour dire que le plan de guerre stratégique actuel est dangereusement inflexible et… peut vous laisser très peu de choix quant à la façon dont vous ferez face au moment de la vérité thermonucléaire. »

Six jours plus tard, Kennedy tint une réunion du NSC [National Securuty Council, NdT] à propos de Berlin. Parmi les points à l’ordre du jour : « Mesures pour préparer des plans de guerre qui permettraient l’utilisation sélective des armes nucléaires en Europe centrale et… contre l’URSS. »

Le 21 juillet, la question avait déjà franchi les échelons supérieurs de la bureaucratie de la sécurité nationale. Une note de service du NSC, annotée par Bundy, déclarait : « Toute la question des mesures militaires en cas de blocage des accès doit être étudiée plus efficacement ». L’une des questions dont le Président devait tenir compte dans la note de service était : « la guerre nucléaire : comment la rendre plus souple. »

Le 25 juillet, Kennedy est venu à la télévision nationale pour exposer ses préoccupations concernant une éventuelle crise à Berlin, et pour annoncer une augmentation du budget de la défense pour plus de troupes et de munitions. Dans une note de service adressée à McNamara, il a appelé à accorder une plus grande attention à la protection civile et aux abris contre les retombées.

Le 13 août avant l’aube, des soldats est-allemands ont amené des véhicules de chantier à la frontière entre Berlin-Est et Berlin-Ouest, et ont commencé à ériger le mur. Au début, Kennedy a vu cette étape comme la fin de la crise. Khrouchtchev était si déterminé à bloquer l’accès à Berlin-Ouest en partie parce que plus de 10.000 citoyens est-allemands par mois traversaient vers Berlin-Ouest et émigraient de là en Allemagne de l’Ouest. Mais le mur a déclenché des protestations bruyantes de la part des diplomates européens. La crise s’est poursuivie.

Kaysen et Rowen ont terminé leur étude sur la première frappe quelques semaines plus tard. Le 5 septembre, Kaysen, qui s’était chargé de l’élaboration du plan, envoya au général Taylor une note de service de trente-trois pages intitulée « Strategic Air Planning and Berlin ». Il comprenait une description très détaillée du plan de guerre nucléaire des États-Unis. Le plan s’appelait SIOP-62, et il prévoyait l’envoi de tout l’arsenal du Strategic Air Command : 2 258 missiles et bombardiers transportant un total de 3 423 armes nucléaires, contre 1 077 « cibles militaires et urbano-industrielles » dans tout le « Bloc sino-soviétique ». Kaysen a rapporté que si le SIOP était exécuté, l’attaque tuerait 54 pour cent de la population de l’URSS et détruirait 82 pour cent de ses bâtiments.

Kaysen a demandé : Est-ce vraiment une étape appropriée après le rejet d’une attaque de trois divisions à travers la frontière entre l’Allemagne de l’Est et l’Allemagne de l’Ouest ? Le Président sera-t-il prêt à le faire ? […] Les représailles soviétiques sont inévitables ; et il est fort probable qu’elles seront dirigées contre nos villes et celles de nos alliés européens.

Ce qui est nécessaire dans ces circonstances est tout autre chose. Nous devons être prêts à lancer la guerre générale par notre propre première frappe, mais celle prévue pour cette occasion, plutôt que de mettre en œuvre une stratégie de représailles massives. Nous devons chercher à viser un minimum de cibles possibles, en nous concentrant sur la capacité de frappe à long terme des Soviétiques et en évitant, autant que possible, les pertes et les dommages dans la société civile soviétique. Nous devons maintenir en réserve une fraction considérable de notre propre force stratégique de frappe ; cela dissuadera les Soviétiques d’utiliser leurs forces survivantes contre nos villes ; nos efforts pour minimiser les dommages civils soviétiques rendront également cette attitude d’abstention plus avantageuse pour eux, tout en minimisant la vigueur du besoin irrationnel de vengeance.

C’était un plan qui venait tout droit de la Rand Corporation, tout droit du Dr Strangelove (sauf que Stanley Kubrick n’a pas fait cette sombre satire pendant deux ans de plus). C’était un plan pour mener une guerre nucléaire rationnelle.

Kaysen a ensuite exposé les détails du plan. « Il y a trois types de cibles qu’il semble essentiel de détruire dans la première vague d’une attaque », écrit-il. Il s’agissait des quarante-six bases d’attache des bombardiers nucléaires soviétiques, des vingt-six bases de rassemblement des bombardiers et des huit sites ICBM (avec deux « points de repère » pour chaque site, soit seize cibles au total), pour un total de quatre-vingt-huit cibles – ou, dans le jargon militaire, des DGZ (designated ground zero).

Si nous détruisons un total de 88 DGZ, poursuit la note, nous aurons éliminé ou paralysé suffisamment la menace nucléaire qui pèse sur les États-Unis pour permettre des attaques ultérieures à des fins de nettoyage ou pour éliminer d’autres cibles. Étant donné que certaines de ces DGZ étaient à vingt minutes de vol l’une de l’autre – ce qui signifiait que plusieurs bombardiers du SAC pouvaient atteindre une série d’objectifs et ensuite aller frapper une autre – Kaysen estimait que la première frappe pouvait être effectuée par seulement cinquante-cinq bombardiers. Il a calculé que presque aucun des avions ne serait abattu, et a cité une estimation des services de renseignement de la CIA du 11 Juillet déclarant que le système de défense aérienne soviétique « perdrait la majeure partie de son efficacité » si les bombardiers volaient à basse altitude.

Kaysen reconnaissait le besoin d’études et d’exercices opérationnels plus détaillés pour vérifier ces hypothèses. « Mais », a-t-il ajouté, « il y a de nombreuses raisons de croire que ces hypothèses sont raisonnables, que nous avons les moyens d’exécuter le raid et que, bien qu’un large éventail de résultats soit possible, nous avons une bonne probabilité d’aboutir à un succès substantiel. »

Les calculs prédisaient une attaque assez propre, selon les normes de la planification de la guerre nucléaire. « Compte tenu de l’emplacement des cibles », écrivit Kaysen, « les morts [soviétiques] du raid initial pourraient être inférieures à 1 000 000 et probablement guère supérieurs à 500 000 ». En conséquence il semble qu’un million de victimes ne serait pas suffisant pour inciter les dirigeants soviétiques à « un besoin irrationnel de vengeance ». Cependant, Kaysen a aussi noté que ces chiffres ne supposaient « aucune erreur grossière dans les bombardements ». En outre, si certaines armes soviétiques survivaient à l’attaque et que les dirigeants soviétiques ripostaient, les États-Unis pourraient subir des dommages considérables. Encore une fois, l’éventail des possibilités était très large, selon que les armes soviétiques visent des villes ou des cibles militaires, qu’elles soient conçues pour exploser dans les airs ou au sol. (Ce cas produisant des retombées radioactives plus importantes). Et selon que les citoyens américains se réfugient ou non dans des abris contre les retombées. Kaysen a fourni deux tableaux, intitulés « Prompt Deaths from Alternative Bombing Attacks (Deaths Due to Blast and Prompt Radiation) » [Décès rapides dus à des attaques avec des bombes non conventionnelles (Décès rapides dus à l’explosion et au rayonnement instantané)] et « Deaths from Alternative Attacks on U.S. Cities » (Blast and Fallout, All Weapons Ground Burst). [Décès par suite de frappes non conventionnelles contre des villes américaines (grandes explosions et retombées, toutes armes explosant au sol)]. Selon les hypothèses retenues, le nombre de décès aux États-Unis varierait de négligeable dans le meilleur des cas à 75 % de la population dans le pire des cas. « Dans la guerre thermonucléaire, les gens sont faciles à tuer. »

Cependant, a-t-il souligné, « le choix peut ne pas être entre ’’y aller’’, et ’’ne pas y aller’’ ; il peut être entre ’’y aller’’ et SIOP-62. Par rapport au SIOP-62, l’attaque à petite échelle et à alerte minimale, couplée à des raids de suivi soigneusement exécutés et synchronisés, présente des avantages indéniables. »

Deux semaines plus tard, le 19 septembre, Kennedy envoya à Taylor une liste de questions à poser au général Lyman Lemnitzer, chef de l’état-major interarmées, et au général Tommy Power, commandant en chef du SAC (Strategic Air Command), pour qu’ils en débattent lors d’une réunion que les quatre devaient avoir le lendemain. Les questions indiquent clairement que Kennedy avait lu la note de Kaysen, ou du moins un résumé très détaillé de celle-ci.

« L’évolution de la situation à Berlin pourrait nous confronter à une situation où nous souhaiterions peut-être prendre l’initiative de l’escalade du conflit du niveau local au niveau général de la guerre », a écrit le Président. Se référant au plan de guerre nucléaire du SAC, il a demandé :

Est-il possible d’inclure des solutions de rechange dans le plan ? […] Est-il maintenant possible d’exclure les zones urbaines ou les zones contrôlées par le gouvernement, ou les deux, des attaques ? Comment planifieriez-vous une attaque qui utiliserait une force minimale contre la puissance de frappe soviétique à longue portée ? Serait-il possible d’obtenir la surprise avec un tel plan pendant une période de haute tension ? Est-ce qu’un autre plan de première frappe, même s’il ne réussit qu’en partie au moment de sa mise en œuvre, ne nous laisserait pas dans une meilleure position que si nous devions répondre à une première frappe ennemie ? Cette idée d’un premier assaut contre la puissance de frappe à longue portée des Soviétiques est-elle réalisable ?

Kennedy a également posé des questions au sujet de certains risques que Kaysen n’avait pas pris en considération, indiquant que le président faisait sa propre réflexion et développait peut-être son propre scepticisme à ce sujet. « Je m’inquiète de ma capacité à contrôler notre effort militaire lorsqu’une guerre commence », écrit-il.

Je suppose que je peux arrêter l’attaque stratégique à tout moment, si je reçois un message disant que l’ennemi a capitulé. Est-ce exact ?… Bien qu’une seule arme nucléaire obtienne les résultats escomptés, je crois comprendre que, pour assurer le succès, il faut programmer plus d’une arme pour chaque cible. Si la première arme réussit, pouvez-vous empêcher que d’autres armes ne causent des destructions redondantes ?

Lors de la réunion du lendemain, personne n’a abordé ces questions. Selon le procès-verbal, le général Power a passé la majeure partie du temps à prétendre que les Soviétiques avaient caché « beaucoup plus » de missiles que ne l’indiquaient les photos d’espionnage de la CIA, ce que Lemnitzer et Taylor ont contesté. Power, un commandant extravagant qui n’a jamais été sensible à la notion de « frappes nucléaires limitées », a déclaré au Président que « le moment du plus grand danger d’une attaque surprise soviétique c’est maintenant ». Et il a conseillé que « si une guerre atomique générale est inévitable, les États-Unis devaient frapper en premier. »

Kennedy semble avoir ignoré cette diatribe ; il est revenu à sa principale préoccupation, celle de savoir s’il pouvait vraiment lancer une attaque surprise sans provoquer de représailles catastrophiques. Il a demandé aux généraux de « répondre à cette question : de combien d’informations l’Union soviétique a-t-elle besoin, et combien de temps leur faut-il pour lancer leurs missiles ? »

Il n’est pas certain qu’on ait jamais répondu à la question, mais Kennedy est resté attiré par la possibilité d’explorer une option de première frappe. Le 10 octobre, il a rencontré des hauts fonctionnaires et des généraux dans la salle du Cabinet pour discuter des plans d’urgence pour Berlin. Avant la réunion, le secrétaire adjoint à la Défense Paul Nitze, qui était au courant de l’étude Kaysen-Rowen, avait rédigé, en consultation avec les chefs d’état-major interarmées, un document intitulé « Séquence préférée des actions militaires dans un conflit à Berlin ». Le document présentait en gros quatre scénarios.

I. Si les Soviétiques entravent l’accès à Berlin, les Alliés doivent envoyer un peloton.

II. Si les Soviétiques persistent, les Alliés doivent « se mobiliser et se renforcer rapidement pour améliorer leur capacité d’action. »

III. Si les Soviétiques ne s’arrêtent toujours pas, les Alliés « doivent adopter une ou plusieurs des lignes de conduite militaires suivantes : »

A. Blocus naval [cible non spécifiée].

B. « Expansion de l’action aérienne non nucléaire » et « force défensive au sol. »

C. « Expansion de l’avancée terrestre non nucléaire sur le territoire[de l’Allemagne de l’Est], avec un fort soutien aérien ». Ici, Nitze a toutefois noté : « Il s’agit d’une opération militaire à orientation politique visant à montrer aux Soviétiques le danger imminent d’une escalade possiblement irréversible. La maîtrise militaire d’une résistance soviétique déterminée n’est pas réalisable. »

IV. « Si, malgré le recours allié à des forces non nucléaires substantielles, les Soviétiques continuent d’empiéter sur nos intérêts vitaux, alors les Alliés devraient utiliser des armes nucléaires. »

Cela pourrait se faire progressivement, comme suit :

A. « Attaques nucléaires sélectives dans le but premier de démontrer la volonté d’utiliser des armes nucléaires. »

B. « Emploi tactique limité d’armes nucléaires » sur le champ de bataille.

C. « Guerre nucléaire générale. »

Au cours de la réunion, selon le procès-verbal de Bundy, Kennedy a demandé « si, en fait, il y avait beaucoup de probabilité que IV. A. et B. puissent être entrepris sans conduire à IV. C. » – en d’autres termes, si les armes nucléaires pourraient être utilisées à petites doses sans que la guerre nucléaire ne dégénère en guerre nucléaire totale.

Nitze croyait « que puisque IV. A. et B. augmenteraient considérablement la tentation pour les Soviétiques d’initier une frappe stratégique de leur propre chef, il serait préférable pour nous, en nous approchant de l’utilisation des armes nucléaires, d’envisager plus sérieusement l’option d’une frappe stratégique initiale de notre part ». « Avec une telle frappe », a écrit Bundy, résumant les remarques de Nitze, »nous pourrions en quelque sorte remporter la victoire dans la série d’échanges nucléaires, alors que nous pourrions bien perdre si nous laissions les Soviétiques frapper en premier ».

McNamara, d’autre part, estimait « qu’aucune des deux parties ne pouvait être sûre de gagner en frappant d’abord et que les conséquences pour les deux parties d’un échange stratégique seraient si dévastatrices que les deux parties avaient un très grand intérêt à éviter un tel résultat ».

Le secrétaire d’État Dean Rusk, qui avait été exclu de ces réflexions jusqu’alors, a fait remarquer que « le premier à utiliser les armes nucléaires portera une responsabilité très grave et subira de lourdes conséquences devant le reste du monde. »

Bundy le résumait ainsi : « La divergence d’opinions sur le paragraphe IV n’était pas totalement résolue. »

La controverse a été reprise le 20 octobre. Dans une note de service au sujet de la prochaine réunion de ce jour sur Berlin, Bundy a déclaré à Kennedy que la question est restée « non résolue », ajoutant : « La question, carrément, est de savoir si nous pouvons et devrions effectuer des frappes nucléaires hors de l’attaque stratégique massive qui est le plan actuel de base pour la guerre générale… Encore une fois, vous pouvez souhaiter faire pression pour la poursuite de l’analyse ». Ici Bundy a écrit à la main : « McNamara vient d’appeler pour dire qu’ils n’y sont pas préparés pour aujourd’hui. »

Finalement, Kennedy décida d’envoyer son propre message à Khrouchtchev, un avertissement. Le 21 octobre, sur les ordres de Kennedy, Roswell Gilpatric, secrétaire d’État adjoint à la défense, a prononcé un discours à Hot Springs (Virginie), qui a fait savoir pour la première fois à tout le monde – et à Khrouchtchev que nous avions compris – qu’il n’y avait pas d’écart dans le nombre de missiles. Il a révélé combien d’armes nucléaires nous avions, a souligné que l’arsenal serait sans égal, même après une attaque soviétique, et a déclaré : « Le rideau de fer n’est pas impénétrable au point de nous forcer à accepter les vantardises du Kremlin ». Pendant des années, Khrouchtchev s’était vanté d’un énorme arsenal de missiles soviétiques. Il avait fondé ses menaces diplomatiques à propos de Berlin sur l’hypothèse selon laquelle les États-Unis croyaient encore à leur supériorité. Maintenant, il savait que le match était fini.

Le discours de Gilpatric a été prononcé au moment du Congrès du Parti communiste, et Khrouchtchev s’est senti obligé de réagir. Il a alors prévu de faire exploser une bombe à hydrogène de trente mégatonnes, la plus puissante testée à ce jour. La nuit après le discours de Gilpatric, alors que le diplomate américain de haut rang se rendait à un opéra à Berlin-Est, les gardes-frontières est-allemands lui barrèrent la route. Au cours des jours qui suivirent, l’affrontement devint plus tendu, culminant le 28 octobre, lorsque trente chars de chaque côté s’affrontèrent pendant seize heures à cent mètres de distance. Mais le discours de Gilpatric semble avoir eu l’effet escompté. Après une diplomatie en coulisses entre Kennedy et Khrouchtchev, la crise a pris fin. Pendant vingt-huit ans, Berlin sera une ville divisée par la barrière physique du mur, mais les Soviétiques ne feront plus subir d’intimidation manifeste à Berlin-Ouest.

La crise a laissé deux principales séquelles : premièrement, elle a conduit directement à la crise des missiles cubains d’octobre 1962. Après Octobre 1961, Khrouchtchev a vu qu’il avait besoin d’un réel pouvoir militaire s’il voulait faire un autre jeu pour Berlin. L’installation de missiles de moyenne portée à Cuba, à proximité des cibles américaines, aurait le même effet que des destructions provoquées par des missiles intercontinentaux ICBM missile balistique à longue portée : plus de 5 600 km [NdT]. Khrouchtchev a échoué à Cuba et a perdu son poste. Ses successeurs ont ordonné des provocations multiples, ce qui a contribué à accélérer la course aux armements nucléaires qui allait dominer la politique internationale au cours du quart de siècle suivant.

Deuxièmement, alors même que la crise de Berlin s’aggravait, Robert McNamara ordonnait des changements au plan de guerre nucléaire américain. La nouvelle version, appelée SIOP-63, et toutes les révisions qui suivirent, firent en sorte que les futurs présidents, qui pourraient faire face à leur propre « moment de vérité thermonucléaire », eussent au moins l’apparence « d’options adaptables » – y compris des variantes du plan de première frappe de John F. Kennedy.

Source : The Atlantic, Fred Kaplan, octobre 2001

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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Le professeur James Galbraith m’a maintenant fourni la note suivante, clarifiant ses propres points de vue sur les enjeux en question :

Source : Unz.com, Ron Unz, le 16 août 2016.

À l’intention des lecteurs qui n’auront peut-être pas le temps de consulter les documents sources, permettez-moi de dire simplement que je suis convaincu, d’après toutes les preuves que j’ai vues et d’après les connaissances personnelles de mon père sur Kennedy, qu’il n’aurait jamais envisagé d’accepter le plan de frappe nucléaire qui lui a été présenté en juillet 1961, ou tout autre plan ultérieur, comme ceux dont il a été question dans l’article de Fred Kaplan.

La meilleure preuve, d’après les mémoires de Rusk (que nous citons), ma conversation avec Rostow et d’autres sources, est que Kennedy était en colère après cette évaluation. Pour lui, le problème nucléaire était de savoir comment contrôler ces armes et empêcher leur utilisation, et non comment les utiliser au mieux. Une bonne confirmation sur ce point est apparue, bien plus tard que notre article, dans l’excellent mémoire de Daniel Ellsberg, Secrets.

Je suis également convaincu que c’était la préoccupation première de Lyndon Johnson lorsqu’il est devenu président et de Robert McNamara tout au long de son mandat de secrétaire à la Défense. Johnson y fait allusion dans les premières pages de ses mémoires, et Rostow m’a confirmé, lors de conversations personnelles que nous avons eues pendant longtemps ensemble au Texas, que le fait d’empêcher toute situation – au Vietnam en particulier – qui pourrait forcer l’utilisation d’armes nucléaires était une première considération tout au long de la présidence de LB Johnson.

Que les généraux de l’armée de l’air aient une opinion différente n’est pas un mystère. Et nous sommes évidemment d’accord sur l’importance de la question. La maîtrise du nucléaire demeure aujourd’hui une préoccupation majeure. Ceux qui recherchent une bonne présentation peuvent voir l’allocution de Daniel Ellsberg lors du dîner annuel des Économistes pour la paix et la sécurité en janvier 2016, sur http://www.epsusa.org.

Source : Unz.com, Ron Unz, le 16 août 2016.

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

 


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